PRISE DE SALONIQUE PAR LES GRECS. — LES BULGARES DEVANT TCHATALDJA
11 novembre 19 12.
Salonique entre les mains des Grecs avec 25.000 prisonniers, Andrinople sur le point de succomber sous les assauts des Bulgares, les lignes de Tchataldja en partie enfoncées, tel est le bilan des opérations militaires de ces derniers jours. La situation diplomatique se ressent forcément des progrès incessants des armées alliées : il devient de plus en plus certain que les vainqueurs ne lâcheront point leurs conquêtes, et l'opinion européenne en général se prononce de plus en plus en leur faveur. M. Asquith a reconnu ce fait en déclarant avant-hier au banquet du lordmaire qu'on est unanime à penser en Europe que les vain-
queurs ne doivent pas être dépouillés des fruits de leur victoire. En conséquence, les diverses combinaisons échafaudées les premiers jours de la guerre sur la base d'une grande Macédoine autonome ou de la division de la Turquie d'Europe en principautés nouvelles se sont écroulées. Tout le monde sent qu'il faut cette fois créer du définitif et l'opinion européenne, pas plus que les Etats en cause, n'admettrait qu'on adoptât des solutions bâtardes, provisoires, sources de nouveaux conflits. C'est ce sentiment qui rend la situation diplomatique plus délicate, car les contradictions d'intérêts s'accusent davantage quand il s'agit de solutions définitives.
Toutefois, aucune de ces contradictions n'est irréductible. Deux d'entre elles seulement ont une importance de premier ordre. La fixation des frontières communes des territoires macédoniens des quatre États alliés peut s'effectuer sans grande peine. L'attribution et le régime de Salonique ne présentent pas non plus de difficulté insurmontable. Un arrangement bulgaro-roumain peut aussi se conclure à la satisfaction des deux parties. Mais il reste la question austro-serbe et celle de Constantinople.
En ce qui concerne la première, l'Autriche-Hongrie n'est peut-être pas encore dans un état d'esprit qui lui permette de l'envisager de sang-froid. Les résultats de la guerre balkanique ont été si différents de ce qu'on avait prévu à Vienne, ils ont produit de tels bouleversements politiques dans la péninsule et un tel émoi dans la monarchie dualiste que le Cabinet de Vienne se trouve encore sous l'influence du choc des événements. Il est déconcerté, déçu, et les avis les plus divers se font jour dans les conseils du gouvernement ; les propositions les plus raisonnables sont accueillies sans bienveillance. Ce sont de mauvaises conditions pour discuter. Aussi serait-il désirable que
d'aucun côté on ne prît maintenant des positions immuables. A la réflexion, des solutions transactionnelles qui semblent aujourd'hui inadmissibles à une partie de l'opinion de l'un des deux pays apparaîtront comme acceptables. Puisque les faits sont maintenant accomplis en Macédoine et que les Turcs sont acculés aux rives du Bosphore, le Cabinet de Vienne peut attendre pacifiquement le règlement de comptes définitif. Il n'a pas cru devoir intervenir au début de la crise ; personne ne comprendrait plus qu'il intervînt maintenant.
Dans l'intervalle, il serait bon d'éclaircir deux points de la controverse. En premier lieu, quand on parle du partage de la Turquie d'Europe, il conviendrait d'en excepter l'Albanie. L'Albanie est un pays si particulier, habité par une population de langue, de race et de mœurs si spéciales, qu'on ne saurait ni l'annexer en entier, ni la partager. Elle devrait donc être appelée à l'autonomie sous une forme à déterminer et le plus urgent serait d'en fixer les limites. Personne, croyons-nous, n'aura la prétention d'y faire entrer toutes les régions habitées par des Albanais ; ceuxci ont essaimé en trop d'endroits. D'autre part, tout le monde semble admettre que la Grèce s'étende en Épire dans la direction de Janina et que le -Monténégro prenne Scutari et ses environs. L'Albanie n'est point un tout circonscrit et défini ; c'est une région à laquelle, en tout cas, on sera obligé de donner des frontières. Par conséquent, une transaction est toujours possible sur ce terrain.
Ensuite, on ne peut prendre au sérieux l'argument viennois consistant à dire que, si les Serbes veulent absolument un port sur l'Adriatique, l'Autriche se résignera à en mettre un à leur disposition sur la côte dalmate. Cette prétendue concession constituerait plutôt pour la Serbie une aggravation de la situation actuelle. Une nouvelle voie
commerciale serbe à travers le territoire autrichien serait une nouvelle servitude pour la Serbie. Elle serait à peu près inutile aux Serbes quand ils seraient en bons rapports avec l'Autriche-Hongrie puisque leur principal débouché est de l'autre côté de la Save. Par contre, lorsqu'ils seraient fâchés avec le Ballplatz, on leur fermerait le port adriatique sous un- prétexte ou sous un autre. S'ils venaient à être en conflit ou en guerre avec une puissance quelconque, ce port leur serait fermé plus rigoureusement encore et ils ne pourraient recevoir de nulle part des approvisionnements de guerre. Ils seraient à la merci du gouvernement austro-hongrois ; ils ne seraient point un peuple indépendant. Le Cabinet de Vienne ne saurait donc refuser l'accès de la Serbie à un port absolument libre en temps de guerre comme de paix sans avouer implicitement qu'il lui refuse le droit à l'indépendance.
VOYAGE DE M. DANEF A BELGRADE ET A BUDAPEST. — LES GARANTIES DE L'AUTRICHE.
12 novembre 191 2.
La mission de M. Danef, président du Sobranié bulgare, à Belgrade et à Budapest, est l'occasion pour la presse austro-hongroise de préciser les prétentions du Cabinet de Vienne. On est heureux de remarquer que l'interdiction à la Serbie d'acquérir un port sur l'Adriatique n'est plus formulée aussi nettement que la semaine dernière ; sur ce peint, le Cabinet de Vienne se contenterait pour l'instant de demander à Belgrade des explications et de réserver son approbation au sujet de la répar-
tition future des territoires. Par contre, les interprètes du Ballplatz insistent sur la création d'une Albanie indépendante ou autonome. Les principaux journaux italiens s'expriment au fond dans le même sens tout en témoignant pour les Etats balkaniques une sympathie plus ou mcins vive. Il est permis de conclure de là qu'une transaction austro-serbe au sujet du port sur l'Adriatique devient possible. Si la Serbie, fidèle au principe des nationalités, qui est la raison d'être de la Ligue balkanique , renonce à incorporer une partie de l'Albanie proprement dite, il deviendra extrêmement difficile à l'Autriche de lu' refuser l'accès à l'Adratique. D'ailleurs, à Rome et même à Berlin, on semble n'élever aucune objection contre la jonction du Monténégro et de la Serbie et par conséquent contre la construction de chemins de fer condu:sant à la mer à travers le territoire des deux pays.
Quoiqu'on en parle moins, le point le plus noir de la situaton est celui que nous avions déjà signalé à plusieurs reprises, à savoir les « garanties » demandées à Belgrade sur les rapports futurs de la Serbie avec l 'Autriche-Hongrie. En quoi peuvent bien consister ces garanties ? On n'ose plus le dire ouvertement à Vienne, où l'on proférerait s'expliquer en tête-à-tête avec la Serbie. Mais la Serbie décline un tête-à-tête au cours duquel lui seraient posées des questions trop embarrassantes. Elle voit qu'on veut encore la traiter en petite fille et elle se sent majeure. Une conversation à deux risquerait de tourner tout de suite à l'aigre. Il vaut infiniment mieux que M. Danef, qui est un homme de tact et de sang-froid, serve d'intermédiaire. On ne sait rien encore du résultat de ses conversations avec les hommes d'État austro-hongrois et avec M. Pachitch ; mais c'est déjà quelque chose que le ton de la presse ait baissé.
La presse, en effet, peut beaucoup pour faciliter la conclusion pacifique de ces très délicates négociations. Si elle présentait les choses de façon que le dénouement, quel qu'il fût, dût être une victoire ou une revanche pour les uns et un échec pour les autres, elle aggraverait sensiblement les difficultés de la situation. La crise actuelle domine de très Haut toutes les questions personnelles. Il s'agit pour l'Europe de s'adapter à un nouvel état de choses créé par un des événements les plus considérables de l'histoire. C'est une tâche déjà suffisamment pénible sans qu'on la complique encore de rivalités diplomatiques. La recherche des succès diplomatiques est un véritable fléau pour les peuples. L'Autriche-Hongrie ne doit pas être bien fière en ce moment de celui qu'elle a remporté au printemps de 1909 sous le couvert de « l'armure étincelante » de l'Allemagne. Le bouleversement balkanique actuel en est la conséquence directe .Si le comte d'Aehrenthal vivait encore, il aurait un beau sujet de méditation sur le retour des choses d'ici-bas.
Le comte Berchtold ne voudra pas sans doute ceindre les mêmes lauriers. La monarchie austro-hongroise est arrivée aujourd'hui à un carrefour : il lui faut choisir entre la paix ou la guerre avec les peuples slaves. Son attachement obstiné au centralisme germanique lui a fait perdre, au cours du siècle dernier, à la fois la prépondérance en Allemagne et l'équilibre intérieur. Elle a créé un dualisme artificiel où toutes les nationalités vivent mal à l'aise, s'entrechoquant à tout moment. Elle a opprimé ses Yougo slaves au lieu de se servir d'eux comme d'aimants pour les Slaves voisins. Elle a divisé ses sujets en citoyens de première, de deuxième et de troisième classe. Les Tchèques ont déjà su se pousser au premier rang ; les Slaves du Sud, maintenus au troisième, veulent monter à leur tour. Si le
gouvernement austro-hongrois persiste à vouloir opprimer les Croates et tenir la Serbie en tutelle, il se prépare un avenir bien dangereux. Les observateurs les plus impartiaux ont en ce moment le sentiment très net que l'intérêt certain de la monarchie dualiste est de s'accommoder des remaniements balkaniques et de reconnaître de bonne grâce le droit de la Serbie à l'indépendance sans aucune restriction.