‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 70 sur 110 · DEMANDE D ARMISTICE PAR LA TURQUIE · texte numérisé non relu

DEMANDE D ARMISTICE PAR LA TURQUIE

14 novembre 1912.

Les décisions prises à Budapest à la suite de délibérations d'une importance exceptionnelle entre le souverain, l'archiduc-héritier et les Conseils de la Couronne n'ont pas été suivies de la tension que l'on redoutait. La mission de M. Danef dans la capitale hongroise semble avoir produit un effet apaisant. En effet, de Pétersbourg où le comte de Pourtalès a fait une démarche près de M. Sazonof, de Belgrade où le ministre d'Autriche -Hongrie a vu le président du Conseil, de Riéka où le représentant de François-Joseph a rendu visite au roi Nicolas, du quartier général bulgare enfin, il n'est arrivé hier soir et ce matin aucune nouvelle inquiétante. Il y a donc lieu d'espérer que les prétentions autrichiennes sont conciliables avec celles de la Ligue balkanique, de la Serbie en particulier. Il n'est plus sérieusement question à Belgrade de répartir les territoires albanais entre les quatre alliés et l'on commence à trouver naturel à Berlin que la Serbie ait accès à l'Adriatique à travers un

territoire non autrichien. De là à supposer que le gouvernement austro-hongrois se ralliera à une transaction comportant la cession à la Serbie d'un port entre la frontière monténégrine et Durazzo et la construction d'un chemin de fer reliant le réseau serbe à ce port, il n'y a pas loin. Si cette solution est bien celle vers laquelle on s'achemine, un grand pas aura été fait vers la pacification générale. Il restera bien encore à régler un grand nombre de questions de première importance, celle de Constantinople entre autres ; mais, provisoirement, l'essentiel est de prévenir un conflit austro-serbe, qui déchaînerait à coup sûr une conflagration g'énérale.

A Constantinople aussi, les nouvelles sont meilleures en ce sens que la Sublime Porte s'est décidée à demander officiellement un armistice aux alliés. La démarche simultanée que les représentants des puissances devaient faire hier près des belligérants pour leur demander à quelles conditions ils accepteraient une suspension d'armes paraît n'avoir pas été effectuée, par suite du défaut d'instructions des représentants de l'Allemagne. Mais le gouvernement ottoman a eu le courage de prendre une initiative dont il convient de le féliciter. Malgré les criailleries de quelques membres incorrigibles de l'Union et Progrès, qui continuent de vivre dans l'état d'esprit de membres du Comité de Salut public, Kiamil Pacha a prié M. Popof, premier drogman de la légation de Bulgarie resté à Constantinople pour assister l'ambassade de Russie chargée de la protection des intérêts bulgares, de s'entremettre près du roi Ferdinand pour la conclusion d'un armistice. Le roi Ferdinand est en ce moment à Kirk-Kilissé. Après avoir consulté ses alliés, il peut rapidement faire parvenir une réponse à Kiamil- Pacha. Probablement cette réponse contiendra des conditions, telles que la remise d'Andrinople ou la continuation

du siège de cette place, qui seront très désagréables au sultan. Néanmoins, croyons-nous, la Turquie aura intérêt à les accepter. La résistance de ses troupes dans ces derniers jours a sauvé son honneur. Il lui faut maintenant sauver Constantinople et l'Asie. Si la guerre continue, que les lignes de Tchataldja soient forcées et que la capitale soit occupée, il deviendra très difficile de conserver ensuite Constantinople à l'empire ottoman.

La question de Constantinople est beaucoup plus complexe qu'on ne l'imagine. L'Europe et l'Asie ne sont point séparées sur ce point du globe par une frontière naturelle constituant une barrière. Le Bosphore ressemble beaucoup plus à un fleuve qu'à un bras de mer et tes cités bâties sur ses deux rives ont une vie commune depuis des siècles. Le propriétaire de la rive du Nord serait fatalement amené à occuper la rive du Sud. De la mer Noire aux Dardanelles, la distinction entre l'Europe et l'Asie est purement géographique ; elle n'est pas politique. Il faut donc que le sultan conserve la région de Constantinople pour qu'un partage de la Turquie d'Asie ne suive pas à plus ou moins bref délai celui de la Turquie d'Europe.

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