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LA MORT DU COMTE D AEHRENTHAL

19 février 1912.

Le comte d'Aehrenthal, qui vient de mourir à Vienne après une longue maladie, était l'un des hommes d'Etat les plus discutés de ce temps. Mais il était incontestablement le premier dans la monarchie austro-hongroise. L'empreeur-roi l'estimait autant qu'il l'aimait. Aussi l'a-t-il constamment soutenu contre toutes les attaques ; tout dernièrement encore, il n'hésita pas à lui donner ouverte-

ment raison contre le baron Conrad de Hoetzendorf, qui, malgré l'énergique appui de l'archiduc-héritier, dut quitter les fonctions de chef de l'état-major général. Quoique l'état de santé du comte d'Aehrenthal ne laissât plus d'espoir depuis quelque temps, François-Joseph ne voulut lui donner un successeur que le jour de sa mort, et il a désigné pour le remplacer au Ballplatz l'ami le plus intime, le confident et le disciple du ministre défunt, le comte Berchtold, naguère ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Le souverain ne pouvait manifester plus clairement qu'il restait fermement attaché à la politique suivie depuis 1906.

Le comte d'Aehrenthal aura eu une singulière destinée. L'objet même de sa politique était d'entretenir des rapports de confiance avec la Russie et de développer grâce à eux, sans conflit, l'influence austro-hongroise dans les Balkans. Or, l'acte principal de son ministère provoqua précisément un conflit aigu avec la Russie. La révolution turque fut la cause de cet accident. Quand le régime constitutionnel succéda au régime hamidien dans l'empire ottoman, au mois de juillet 1908, M. d'Aehrenthal résolut de saisir cette occasion pour transformer en annexion pure et simple le droit d'occupation sur la Bosnie et l'Herzégovine conféré à l'Autriche-Hongrie par le traité de Berlin. Il répondait ainsi à l'ambition personnelle de présider à l'incorporation définitive de deux provinces dans la monarchie, au désir formel de l'archiduc-héritier qui ne dissimulait point ses desseins, et au désir secret de l 'empereur-roi qui tenait beaucoup, avant de mourir, à donner à son peuple une compensation pour les pertes de la première partie du règne. M. d'Aehrenthal connaissait trop la Russie, où il avait passé la plus grande partie de sa carrière, pour ne pas savoir que l'annexion des deux provinces occupées y

provoquerait une redoutable émotion. Aussi s attacha -t-il à gagner le Cabinet de Pétersbourg à ses projets. Par les soins du comte Berchtold, son successeur à l'ambassade de Pétersbourg, il se ménagea une entrevue dans un des châteaux de celui-ci, à Buchlau en Bohême, avec M. Isvolsky, alors ministre des affaires étrangères du tsar. On ne sait pas encore très exactement quels engagements furent pris durant ces entretiens secrets. Toujours est-il que M. d'Aerenthal se crut assuré de l'assentiment tout au moins tacite de la Russie à la condition que serait abrogé l'article du traité de Paris de 1856 relatif à la clôture des Détroits. L'annexion fut proclamée peu de temps après, avant le retour de M. Isvolsky à Pétersbourg.

Elle produisit l'effet que l'on sait : une indignation générale en Russie, une explosion de patriotisme déçu en Serbie, les critiques les plus sévères en Europe et une opposition obstinée en Turquie. M. d'Aehrenthal avait agi avec sa décision ordinaire ; il avait voulu placer l'Europe devant un fait accompli. Il ne croyait pas à une résistance diplomatique sérieuse et il savait que l'armée austro-hongroise était capable d'un grand effort. Malheureusement, il avait compté sans l'opinion publique. Il ne croyait pas à sa force, il pensait pouvoir la manier à sa guise avec les moyens auxquels il était habitué. Il ne négligea rien, en effet, pour se la concilier. Il alla même jusqu'à provoquer en Croatie un procès monstrueux pour jeter le discrédit sur le peuple serbe. Il fut pris, on le sait, à son propre piège ; le discrédit retomba tout' entier sur les hommes qui avaient recouru à des faux pour perdre des innocents. Moralement et matériellement, l'opération bosniaque coûta extrêmement cher. Si l'Europe finit par reconnaître l'annexion, ce fut après avoir imposé des conditions qui ruinaient les espoirs d'agrandissement ou de domination dans

les Balkans. Territorialement, l 'Autriche-Hongrie ne gagnait rien et perdait le sandjak de Novi-Bazar. Elle perdait aussi son emprise sur le Monténégro. Elle s'engageait à respecter l'indépendance des petits Etats balkaniques, de la Serbie notamment, que le parti militaire aurait ardemment désiré mettre sous le joug. Matériellement, les dépenses militaires avaient été énormes, si bien qu'elles ne sont pas encore régularisées. Le bilan de l'opération est-il si brillant ? Y a-t-il de quoi s'enorgueillir ?

Le comte d'Aehrenthal avait au plus haut degré le sentiment que la monarchie austro-hongroise n'occupait pas en Europe la place qui lui revenait et qu'elle devait la reprendre. Il inculquait cette idée à tous ses collaborateurs; il aimait à s'entourer d'hommes jeunes imbus des mêmes principes que lui. Il ne voulait pas être un satellite dans la Triple Alliance et il ne l'a pas été. Il avait sur l'avenir de l'Europe certaines vues très justes. Son mauvais destin a voulu que pour ses débuts il se heurtât à la révolution turque. Il a épuisé dans cette crise ses forces physiques et son crédit. Il est mort au moment où, l'orage apaisé, il se préparait à reprendre la politique à laquelle il avait voué son existence.

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