LA QUESTION ALBANAISE
15 novembre 1912.
Quoique une certaine amélioration dans la situation diplomatique se soit manifestée depuis quelques jours, il serait imprudent de s'imaginer que tout danger ait disparu. Il faut tout d'abord être bien convaincu que, si une rupture
ne se produit pas prochainement, la crise actuelle durera plusieurs mois et que, durant ce long intervalle, il pourra se produire chaque jour, ici où là, des incidents de nature à compromettre la paix. A supposer même qu'un armistice turco-balkanique soit prochainement conclu et que la paix entre les belligérants actuels s'ensuive dans un délai raisonnable, il restera tant de questions en suspens que leur règlement, avec ou sans congrès, ne peut pas devenir définitif avant 191 3. Par conséquent la paix générale courra des risques pendant longtemps encore. Le public doit se persuader que rien d'aussi grave que les événements actuels ne s'est passé depuis plusieurs générations. Si, certains jours, on est heureux de constater une détente, il faut se garder d'en conclure qu'il n'y a plus rien à craindre. Tout ce qu'on peut dire aujourd'hui, c'est que des négociations régulières sont engagées d'une part entre la Turquie et la Ligue balkanique, d'autre part entre les belligérants et les puissances médiatrices.
A elle seule, la question albanaise est une source de difficultés inextricables. Il faut se réjouir que la Serbie et la Grèce semblent résignées à ne point se partager cette région, car leur modération sur ce point fait disparaître un danger immédiat. Mais l'Autriche-Hongrie n'en persiste pas moins à réclamer l'autonomie et « l'intégrité de l'Albanie », et personne au monde en ce moment n'est capable de dire en quoi consiste cette Albanie intégrale. Les divisions administratives turques ne correspondent nullement à des circonscriptions nationales. Qui dira où commence et où finit l'Albanie ? A en juger par diverses démarches récentes des représentants de l'Autriche-Hongrie, on devrait croire que le Cabinet de Vienne fait rentrer dans l'Albanie tout le pays compris au Nord et au Sud entre la Grèce et le Monténégro actuels, à l'Est et à l'Ouest entre
l'Adriatique et le méridien de Prizrend. Cette délimitation ne sera acceptée par personne. En dehors de la question du port serbe sur l'Adriatique, le Monténégro tient absolument à prendre Scutari et ses environs, et la Grèce veut annexer l'Epire qui, d'ailleurs, lui avait été déjà promise en 1878. Quant à la frontière de l'Est, sa fixation serait une œuvre terriblement ardue et la Commission qui serait éventuellement chargée de ce travail serait fort à plaindre. Il n'a jamais existé rien qui ressemblât à une frontière politique entre l'Albanie et la Macédoine. Les Albanais intrigants, soutenus par l'Autriche, ne manqueront pas de réclamer des territoires considérés comme serbes par la Serbie et l'on ne voit pas qui trancherait ces différends. Le plus simple de beaucoup serait que le traité de paix turcoserbe fixât cette frontière et que tout le monde adhérât ensuite à cette solution sans se préoccuper de savoir quelle est la nationalité dominante dans telle ou telle des localités cédées. Le Cabinet de Vienne ne pourrait soutenir la prétention d'élargir indéfiniment l'Albanie vers l'Ouest sous prétexte que des groupes d'Albanais vivent dans ces pays ; ce serait enlever indirectement à la Serbie la majeure partie de ses conquêtes.
LE CHOLÉRA EN THRACE. — LA FUITE DES CHEFS DE L'UNION ET PROGRÈS. — LA SITUATION A CONSTANTINOPLE.
18 novembre 1912.
Aucune des horreurs de la guerre n'aura été épargnée à la Turquie : après les désastres militaires, les épidémies
viennent s'abattre sur ce malheureux pays. En vérité, Constantinople est en ce moment mieux défendue contre les armées balkaniques par le choléra que par les lignes de Tchataldja. Un charnier humain s'étend de cette dernière barrière fortifiée aux portes de la capitale de l'empire ottoman. Les soldats en armes et les réfugiés miséreux qui, semblables aux hordes du temps de l'invasion des barbares, refluent en interminables cortèges vers les côtes d'Asie, tombent par milliers sur les chemins. Un immense foyer de pestilence menace de contaminer les troupes victorieuses qui, après avoir enlevé le dernier obstacle qui les sépare du but suprême de leurs efforts, voudraient entrer dans Byzance reconquise. Plus peut-être que les objections d'ordre politique, ce danger peut dissuader Ferdinand Ier de faire célébrer une messe orthodoxe dans la basilique de Sainte-Sophie rendue au culte chrétien après quatre siècles et demi de rites musulmans.
Une autre tristesse accable encore les Turcs. Après la déroute de leurs armées, ils assistent à la fuite des hommes politiques qui les ont entraînés aux pires imprudences et qui les abandonnent au moment du danger. L'un après l'autre, clandestinement, les chefs de l'Union et Progrès viennent de s'échapper de Constantinople. Mardi, Hussein Djahid Bey, directeur du Tanine, s'est embarqué pour Constantza sur le bateau roumain ; mercredi Djavid Bey, ancien ministre, et Ismail Hakki Babanzadé sont partis aussi. D'autres membres influents du parti ont également disparu. Ce sont ces mêmes hommes qui, il y a peu de jours encore, protestaient avec violence contre toute négociation et déclaraient avec emphase que chaque Turc devait verser pour la patrie la dernière goutte de son sang. Ce sont eux qui, cherchant à surprendre la bonne foi du sultan, voulaient tout récemment imposer Mahmoud Chefket Pacha
comme généralissime et remplacer Kiamil Pacha par le funeste Saïd Pacha ; ils ne voyaient dans la catastrophe publique qu'un moyen de ressaisir le pouvoir. Ce sont eux qui se sont constamment opposés par la violence à l'adoption d'un programme de réformes, à la promulgation de la loi sur les vilayets, aux concessions envers les nationalités. Personne autant qu'eux n'a poussé à la guerre. Le cerveau toujours hanté par les souvenirs de la Révolution française, ils s'imaginaient qu'un appel de leur part ferait surgir de terre des légions de volontaires comme ceux de 1792 et que l'ennemi allait être forcé de repasser ignominieusement la frontière. Talaat Bey, ancien ministre de l'intérieur, feignait de donner lui-même l'exemple en s 'enrôlant ; mais, au moment de l'incorporer, on l'a vainement cherché ; lui aussi s'était évanoui dans une cachette.
Nos révolutionnaires, à nous, ont commis aussi des fautes et des crimes. Mais ils les ont payés de leur tête et ils ont fait bonne figure devant l'échafaud. Quand, pris dans l'engrenage des surenchères démagogiques, ils se voyaient dépassés, menacés, perdus, ils faisaient front devant l'orage et savaient mourir. Les gens de l'Union et Progrès — dans lesquels il serait injuste de comprendre tous les Jeunes-Turcs — ne savent que fuir. Leur ignorance, leur présomption, leur intolérance, leur aveuglement ont perdu leur pays ; au lieu de tomber avec lui ou tout au moins de rester aux côtés de ses derniers défenseurs, ils ne songent qu'à se soustraire aux responsabilités de leurs actes et à parader dans les capitales européennes. S'ils espèrent pouvoir y jouer un rôle, ils se trompent. Ils sont jugés. S'ils osent se présenter devant nos ministres et nos hommes politiques, ceux-ci n'auront qu'un geste à faire : les renvoyer aux tranchées de Tchataldja.
En vain les gens de l'Union et Progrès allégueraient-ils Gauvain. — T. IV. 19
2Ç0 L'EUROPE AU JOUR L ï JOUR
qu'on arrête en ce moment leurs affiliés à Constantinople et qu'ils étaient en droit de fuir devant la menace de mesures arbitraires. Légitimes ou non en droit strict, ces mesures sont justifiées par les scandaleuses excitations des individus arrêtés qui prétendent empêcher à tout prix la signature de la paix et n'hésiteraient point à fomenter des émeutes' où, d'ailleurs, ils se garderaient de risquer leur personne. En ce moment, la prompte conclusion de la paix s'impose à la Turquie.Tous les esprits sages le reconnaissent à Constantinople ; les énergumènes sont seuls à protester. Il s'agit de sauver non seulement des dizaines de mille vies humaines, mais aussi ce qui reste de l'empire ottoman. En présence des Bulgares, des épidémies et des intrigues européennes, il n'y a pas un moment à perdre.