‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 72 sur 110 · SUR LA SERBIE · texte numérisé non relu

SUR LA SERBIE

19 novembre 1912.

Après une série de combats qui lui font grand honneur l'armée serbe a pris Monastir et fait prisonniers les 45.000 à 50.000 hommes qui défendaient cette grande ville macédonienne. Quoi qu'il advienne, Koumanovo et Monastir resteront deux noms célèbres dans l'histoire serbe. Cette campagne glorieuse de quelques semaines efface les mauvais souvenirs du passé, ancien et récent, et fonde surdes bases solides l'autorité de Pierre Ier dans les anciennes provinces de l'empire de Douchan. De ce côté, l'effort militaire serbe est presque terminé.

L'armée ottomane de Macédoine est détruite ; il n'en reste que des corps épars qui pourront bien remporter çà et là de légers succès sur des groupes aventurés en reconnaissance, mais qui ne sauraient en aucun cas opposer une résistance sérieuse à l'armée ennemie. La résistance ottomane va se concentrer dans l'Albanie du Nord autour de Scutari, où les troupes serbes devenues libres par la capitulation de Zekki Pacha iront sans doute rejoindre les soldats monténégrins. D'autre part, la prise de Monastir facilite la conclusion d'un armistice général.

Par contre, la campagne diplomatique commence seulement. Elle s'annonce très rude. Hier matin, les ministres d'Allemagne et d'Italie à Belgrade sont allés appuyer près de M. Pachitch la démarche faite quelques jours auparavant par leur collègue d'Autriche-Hongrie, M. d'Ugron, et qui avait pour objet d'inviter la Serbie à n'occuper aucun point du littoral de l'Adriatique. M. Pachitch s'est ccntenté de répondre que le règlement du sort de la côte adriatique de la Turquie devait être ajourné jusqu'à la fin de la guerre. Il ne pouvait répondre autrement car, abstraction faite des attributions définitives de territoires, les" nécessités militaires peuvent commander des opérations dans des régions destinées à être évacuées ultérieurement. Aucun gouvernement n'est en droit de se plaindre que les troupes serbes coopèrent avec celles du roi Nicolas dans la région de Scutari. Malheureusement, après une accalmie, le ton de la presse autrichienne est redevenu violent à l'égard de la Serbie. On répand avec complaisance des nouvelles inquiétantes sur le sort des agents consulaires en Macédoine et l'on rejette déjà sur Belgrade la responsabilité des prétendus malheurs qui leur seraient arrivés. Or, aux dernières nouvelles, ces agents se portaient parfaitement. On a appris seulement que, lors de l'entrée des Serbes à Prizrend, une

fusillade a été dirigée contre eux des fenêtres du consulat austro-hongrois. Quand on connaît la façon dont certains consuls. d'Autriche-Hongrie comprennent leur rôle en Albanie et en Macédoine, il y a tout lieu de craindre qu'un d'entre eux commette ou encourage des imprudences destinées à créer un conflit. Il convient de ne pas oublier que, si le gouvernement austro-hongrois paraît en ce moment sincèrement désireux d'éviter la guerre, il existé dans la monarchie un parti puissant impatient de régler par les armes le différend serbe.

Le discours prononcé hier par le comte Berchtold devant la Délégation autrichienne siégeant à Pest reflète ces préoccupations ; mais il est modéré de forme et les indications politiques qu'il contient ne sont pas incompatibles avec une solution acceptable pour tous les intéressés. Toutes les puissances sont actuellement disposées à reconnaître le principe de l'autonomie albanaise. Elles sont sans illusion sur les résultats que produira ce nouveau régime dans ce pays de clans divisés par des haines séculaires ; toutefois, elles sont incapables de proposer un régime meilleur et, pour notre part, nous continuons de croire que l'intérêt bien entendu de la Serbie lui interdirait de partager l'Albanie avec la Grèce, même si la situation diplomatique le permettait. Il ne reste donc qu'à attendre la fin de la guerre, comme le propose M. Pachitch, pour régler la question de frontières et d'organisation définitive. Quant au port serbe sur l'Adriatique, il ne sera pas impossible non plus de concilier les deux grands intérêts en présence ; on conçoit très bien une solution comportant l'accès direct de la Serbie à l'Adriatique libre et garantissant l'Autriche contre toute transformation de ce point d'accès en base navale. Les hommes politiques hongrois les plus qualifiés semblent partisans d'une transaction équitable avec la Serbie ; le

comte Jules Andrassy, dont le patriotisme et la compétence ne peuvent être mis en doute, a publié récemment à ce sujet dans le Magyar Hirlap un article caractéristique. Enfin les Slaves de la monarchie dualiste conservent toutes leurs sympathies pour leurs frères des Balkans. Ce sont là des éléments de paix qui devraient prévaloir si quelque initiative inopportune ne provoque pas d'incident.

OUVERTURE DES NEGOCIATIONS ENTRE LA TURQUIE ET LES ÉTATS BALKANIQUES. — L'AFFAIRE DU CONSUL PROCHASKA.

20 novembre 1912.

Les négociations officielles ont commencé hier entre la Turquie et les États balkaniques. En réponse à la dépêche adressée récemment par Kiamil Pacha au roi Ferdinand, celui-ci a fait déclarer à la Sublime Porte en son nom et au nom de ses trois alliés, avec lesquels il s'était préalablement concerté, qu'il avait désigné des plénipotentiaires chargés de se mettre en rapport avec des plénipotentiaires ottomans en vue de conclure un armistice et de discuter les conditions de la paix. D'après les informations officieuses les plus dignes de foi, les alliés posent comme conditions de l'armistice la reddition des places turques actuellement assiégées, c'est-à-dire d'Andrinople, de Scutari et de Janina, l'évacuation des lignes de Tchataldja et l'engagement de ne pas faire venir des troupes d'Asie pendant la durée de la suspension d'armes. C'est exactement ce que tout le monde prévoyait et ce qui répondait aux conve-

nances militaires de la Ligue balkanique. On annonce d'autre part que le gouvernement ottoman est disposé à accepter ces conditions. Nous souhaitons vivement que cette nouvelle soit exacte. La Turquie n'a rien à gagner et beaucoup à perdre à la continuation des hostilités. Il lui faut sauver Constantinople et l'Asie, et la prise de Constantinople risquerait fort d'ouvrir de nouvelles questions qui peuvent encore être réservées aujourd'hui. Ce serait un grand point que la capitale de l'empire ne fût ni prise ni occupée. Kiamil Pacha et Noradounghian EfTendi s'en rendent parfaitement compte. De son côté, le gouvernement bulgare doit se soucier médiocrement d'exposer ses troupes, fatiguées par deux mois de campagne, aux épidémies qui ravagent toute la région au sud des lignes de Tchataldja.

Si des difficultés se produisent entre les négociateurs, ce sera sans doute au sujet des conditions de la reddition des places assiégées. Comme ces places ont opposé jusqu'ici une résistance efficace aux assiégeants, il est bien naturel que la Porte demande pour leurs valeureuses garnisons les honneurs de la guerre. Il serait équitable et habile de la part de la Ligue de les accorder. L'essentiel pour les alliés est d'entrer en possession des places qui résistent encore ; il doit leur suffire que les garnisons ne puissent plus prendre part aux hostilités. Les armées de la Ligue ont remporté assez d'éclatants succès pour n'avoir pas besoin d'infliger à des ennemis courageux et non vaincus l'humiliation d'une reddition sans conditions. Dès lors qu'aucun intérêt politique ou militaire n'est en jeu, les alliés ont intérêt à se montrer faciles ; on ne comprendrait pas que l'armée bulgare insistât sur le refus des honneurs de la guerre : entre soldats, on doit se montrer généreux.

L'incident des consuls austro-hongrois continue malheureusement d'assombrir l'horizon. Il est bien remarquable que la presse de Vienne et de Pest, la Reichspost en tête, ait entrepris subitement une campagne antiserbe à propos de ces agents au moment même où le Cabinet et la presse de Belgrade prenaient un ton franchement modéré. Il semble qu'on craigne que 'les choses s'arrangent à l'amiable ; on télégraphie de Vienne à Berlin que le consul Prochaska a été assassiné à Prizrend, et déjà l'on crie vengeance. Or M. Prochaska et ses collègues se portent très bien et leur famille a reçu d'eux d'excellentes nouvelles. Il se peut seulement que les autorités serbes les aient empêchés pendant quelques jours de télégraphier en chiffres à leur gouvernement. Elles pouvaient, en effet, avoir de bonnes raisons de craindre que ces agents zélés présentassent les événements sous un faux jour et que leurs informations tendancieuses suscitassent des complications à un moment critique. Les autorités ottomanes avaient pris des mesures analogues à l'égard des consuls étrangers au commencement de la guerre dans l'intérêt du secret des opérations militaires et les puissances n'avaient pas soulevé d'incident à ce propos. Autant qu'on en peut juger d'après ce qu'on sait, il n'y a donc dans l'affaire des consuls austro-hongrois rien qui motive une rupture entre Vienne et Belgrade. Il est certain que le gouvernement serbe n'a pas la moindre intention de violer les usages internationaux et que, si certains de ses agents dans les pays conqu's avaient commis quelque inconvenance, il n'hésiterait pas à le reconnaître. L'excitation de la presse austro-hongroise est trop artificielle pour qu'elle ne tombe pas rapidement quand sera rétablie la vérité des faits.

l'italie et la question d'albanie. — l'Italie et la

Page 1