SERBIE
21 novembre 1912.
La tension dans les rapports austro-serbes a diminué sensiblement ; il n'est plus question d'ultimatum ni de mobilisation. L'excitation artificielle provoquée dans la presse de Vienne et de Pest par les nouvelles tendancieuses relatives à la situation des consuls austro-hongrois en Macédoine se calme déjà. Le gouvernement serbe a donné au gouvernement de l'empereur-roi toutes les facilités pour se mettre en relations avec ses agents résidant dans les pays conquis, et l'on ne tardera vraisemblablement pas à constater officiellement ce que l'on savait officieusement, à savoir que ces agents, profondément mortifiés par les victoires serbes imprévues pour eux, se sont ingéniés à créer des difficultés aux vainqueurs." On s'imagine facilement en effet l'état d'esprit dans lequel ces dévoués consuls ont été jetés par l'entrée de l'armée serbe dans des villes où ils se considéraient un peu comme chez eux. Pourtant ces messieurs devront en prendre leur parti ; la guerre balkanique a créé dans les régions où la propagande austrohongroise était traditionnellement très active un nouvel état de choses qu'une autre guerre seule pourrait changer. Or, dans la situation diplomatique actuelle, le Cabinet de Vienne ne croit pas pouvoir prendre une attitude belliqueuse. Ses prétentions sont limitées dans la mesure où il peut compter sur le concours de l'Italie.
La politique italienne en cette affaire est assez simple. Elle est commandée par des accords antérieurs avec Vienne
et par des intérêts nationaux très clairs. Les uns ne sont pas inconciliables avec les autres. Les arrangements balkaniques avec Vienne, tels qu'ils ont été successivement exposés à Montecitorio par le marquis Visconti-Venosta, M. Prinetti et M. Tittoni, peuvent se résumer ainsi : les deux gouvernements considéreraient « leurs intérêts réciproques sur les côtes de l'Adriatique pleinement sauvegardés par le respect et la conservation du statu quo territorial » et ils assisteraient « avec satisfaction et dans le plus complet désintéressement au développement progressif du peuple albanais » ; mais, pour le cas où le maintien du statu quo ne serait plus possible, les deux gouvernements avaient convenu « de défendre ensemble l'autonomie politique de la péninsule balkanique sur la base du principe des nationalités ». Voilà le principe qu'il s'agit d'appliquer maintenant. Le statu quo étant définitivement aboli de l'aveu de tout le monde, la Consulta n'est plus engagée envers le Ballplatz qu'à défendre l'autonomie politique de la péninsule sur la base du principe des nationalités. A Vienne, comme à Rome, on reconnaît que cette autonomie doit être envisagée sous forme de répartition des territoires conquis entre les vainqueurs. On est également d'accord pour excepter l'Albanie de cette répartition puisqu'elle est habitée par une nationalité ne se rattachant à aucun des quatre Etats alliés. La Serbie devrait donc s'attendre à l'hostilité de l'Italie si elle tentait de partager l'Albanie avec la Grèce ; mais l'Autriche ne pourrait pas compter sur l'Jtalie pour ravir à la Serbie les bénéfices de la guerre partout ailleurs. Les difficultés commencent quand il s'agit de délimiter l'Albanie et de définir l'autonomie albanaise. Quant au premier point, le Cabinet de Rome est sensiblement moins rigoureux que celui de Vienne. Il ne prétend pas faire rentrer dans l'Albanie autonome toutes les côtes comprises
entre les royaumes actuels de Grèce et de Monténégro. Il est disposé pour sa part à laisser à la Serbie un débouché commercial sur l'Adriatique. Seulement, il tient à ce que l'accès serbe sur l'Adriatique soit limité au strict nécessaire et n'empiète point sur l'Albanie proprement dite. C'est pour cela que le ministre d'Italie à Belgrade, lors de sa démarche commune avec son collègue d'Allemagne, a spécifié que l'occupation éventuelle de Durazzo par les troupes serbes ne préjugerait pas la question de la souveraineté de ce territoire, c'est-à-dire que Durazzo devrait rester albanais. Mais aucune objection ne semble avoir été présentée contre l'occupation de Saint- Jean-de-Médua et d'Alessio. Il est donc permis de conclure, avec la presse romaine, que l'Italie ne s'opposera point à l'annexion, par la Serbie ou le Monténégro, des quelques kilomètres de côtes situés au nord du Drin.
En ce qui concerne le nouveau régime albanais, le Cabinet de Rome n'a fait encore aucune communication. Mais toute la presse italienne tient un langage catégorique : L'autonomie albanaise devra être effective, sans privilèges spéciaux en faveur de l 'Autriche-Hongrie, de telle sorte que les intérêts de l'Italie s'y trouvent en parfait équilibre avec les siens. Aussi doit-on voir en ce moment à Rome d'un œil soupçonneux les intrigues du chef albanais bien connu, Ismaïl Kemal Bey. Ce chef de clan, qui aspire à un grand rôle, est allé tout récemment conférer à Vienne et à Pest, et l'on annonce qu'il retourne à Durazzo pour y proclamer aussitôt l'indépendance albanaise. Après avoir ainsi pris les devants sur les Serbes, il entreprendrait sans retard une campagne dans toute l'Albanie, pour engager les populations locales à se proclamer aussi indépendantes. De cette façon, on espère opposer aux Serbes, dans les régions mixtes, les faits accomplis avec la manifestation
de la volonté populaire. Ce plébiscite spontané sous les auspices d'Ismaïl Kemal Bey est de nature à embrouiller les questions et à préparer des conflits. 11 est douteux que l'Italie assiste impassible à un manège qui tend à introduire indirectement la prépondérance autrichienne dans un pays où elle revendique elle-même des droits absolument égaux.
Sur un autre point, l'Italie semble également ferme ; c'est celui de l'indépendance économique de la Serbie. Elle est résolument hostile à une pression autrichienne ayant pour objet d'arracher à la Serbie soit une convention d'union douanière, soit des privilèges économiques. Le projet d'union douanière mis en avant dès le début de la crise par la presse et les agents autrichiens, notamment par le Dr Friedjung, si célèbre par l'usage de faux documents qu'il fit sans vergogne contre la Serbie dans la crise de 1908- 1909, a provoqué dans toute la presse italienne de véhémentes protestations. La Tribana l'a déclaré nettement : l'Italie ne pourrait rien consentir qui tendît à limiter de façon quelconque les droits de la Serbie à une expansion économique autonome ; elle ne le pourrait ni pour son amitié avec la Serbie, ni pour les intérêts italiens. Ceux-ci, en effet, ont considérablement grandi en Serbie depuis quelques années ; de 1 million en 1907, les importations italiennes en Serbie sont montées à 17 millions en 1910. Le traité de commerce italo-serbe entré en vigueur le Ier avril 1907 a donné de si bons résultats que le Cabinet de Rome ne consentirait point à renoncer à ses avantages au bénéfice d'une sorte de monopole austro-hongrois.
Ainsi, à défaut de sympathie et de sentimentalité, à défaut de reconnaissance pour les excellents procédés de la Russie, l'intérêt engage l'Italie à soutenir la Serbie dans sa résistance à des prétentions exagérées. C'est une des chances pour le maintien de la paix générale.
les négociations turco-balkaniques. — la question d'asie-mineure.
22 novembre 1912.
Le premier contact entre les plénipotentiaires ottomans et balkaniques a produit un choc. C'est tout naturel. Il y a bien peu d'exemples de vaincus acceptant d'emblée toutes les conditions du vainqueur. On n'imaginait pas les représentants de Mahomet V souscrivant immédiatement à tous les désirs des quatre rois alliés. Il ne faut donc pas prendre au tragique les bruits de rupture des négociations. Les négociateurs conservent leurs pleins pouvoirs et reprendront certainement la conversation. C'est presque toujours au moment de traiter qu'on fait mine de quitter avec fracas la salle des délibérations ; chacun jure qu'il aimerait mieux se couper la main que de signer le papier qu'on lui présente et pourtant, quelques quarts d'heure après, on signe en se félicitant mutuellement de l'heureuse issue des pourparlers. La Turquie sait parfaitement que la Macédoine et la Thrace sont définitivement perdues pour elle, que le choléra décime les troupes de Tchataldja et les dernières recrues arrivant d'Asie, et que la prise de Constantinople serait le commencement de la fin de l'empire ottoman. En s 'obstinant dans une résistance inutile, elle hâterait seulement cette fin.
C'est précisément le résultat désiré par certaines puissances qui observent provisoirement une grande réserve et par plusieurs groupes de personnes s'inspirant de considérations diverses. De nombreux indices permettent de
croire qu'on souhaite en ces milieux l'extension à l'Asie de la liquidation ottomane. Effectué au profit des seuls Etats balkaniques, le partage de la Turquie d'Europe laisse inassouvis de grands appétits. De plus, il constitue une solution trop simple du conflit aux yeux des politiques habitués à pêcher en eau trouble. Au contraire, la prise de Constantinople par les Bulgares eût soulevé tant de questions et eût tellement compromis la domination ottomane en Asie qu'elle eût ouvert d'immenses horizons aux convoitises. Mais les Bulgares semblent décidément assez sages pour renoncer à cette conquête embarrassante. Alors on cherche à poser d'autre manière la question d'Asie. La Post disait le 17 novembre que la Syrie et la Mésopotamie devaient être considérées éventuellement comme revenant à l'Allemagne et que, si la France les convoitait, elle devrait les acquérir les armes à la main. D'autre part, des correspondances tendancieuses essayent de nous inquiéter à propos de prétendues visées de l'Angleterre sur Beyrout. On prétend que notre pavillon n'est pas représenté sur les côtes de Syrie alors qu'un des premiers soins du gouvernement français a été d'y envoyer le Henri-IVet le Montcalm. Après nous avoir ainsi alarmés, on insinue qu'au lieu de se suspecter les grandes puissances agiraient plus intelligemment en s'entendant sur l'Asie Mineure comme les quatre alliés balkaniques se sont entendus sur la Turquie d'Europe.
Il est triste de constater que de bons patriotes français tombent dans des pièges aussi grossiers. Que le sultan, après la liquidation de la Turquie d'Europe, doive se heurter en Asie à de grandes difficultés, cela n'est pas douteux. Après la question macédonienne, il pourra se poser une question arabe, une question arménienne, une questionsyrienne, etc Mais qu'il soit de l'intérêt français de cher-
cher des solutions immédiates à ces problèmes ottomans au moyen d'un partage de T Asie-Mineure, c'est assurément faux. A supposer qu'une décomposition de l'Asie Mineure fût fatale, l'intérêt français consisterait certainement à la retarder. A qui donc profiterait le partage suggéré ? Il suffit de se rappeler l'histoire récente pour le deviner Comment concilierait-on les ambitions diverses ? Les négociations, secrètes ou publiques, pour l'attribution des territoires provoqueraient dans les groupements diplomatiques actuels un effrayant travail de dislocation, et c'est bien là un des principaux résultats escomptés par les auteurs de ces beaux projets. Que gagnerait la France ? On ne trouve pas. Elle est déjà impuissante, faute de matériel humain à exporter, à coloniser ses possessions d'Afrique. En ce moment, 50.000 hommes, distraits de leur mission naturelle sur le continent, s'emploient à ouvrir le Maroc au commerce international. Irions-nous encore combattre et peiner en Syrie pour le roi de Prusse ? Il serait à souhaiter que nos paladins, au lieu de s'abandonner à de nobles rêves, réfléchissent davantage.
Dans ces circonstances, on ne s'explique pas bien — ou l'on s'explique trop bien —la nouvelle publiée hier soir que, en raison des informations relatives à des massacres possibles sur différents points de l'empire ottoman. M. Poincaré aurait rappelé à RifaatPacha et chargé M.Bompard de rappeler à Kiamil Pacha que la France, agissant en qualité de protectrice des chrétiens d'Orient, serait obligée de rendrele gouvernement ottoman responsable de toute violence exercée sur eux. Nous ne pouvons pas croire que M. Poincaré ait fait cette démarche comminatoire et qu'il se soit servi de pareils termes. Il est inexact, d'ailleurs, que la France soit la protectrice des chrétiens d'Orient en général et qu'elle soit tenue d'intervenir partout où se produiraient des violences.
Les événements du passé le prouvent assez. Devrait-elle intervenir à Sivas, à Alep, à Damas, à Mossoul ? Et comment rendrait-elle le gouvernement ottoman responsable ? Quelles mesures prendrait-elle contre lui ? Veut-on dire qu'elle opérerait un débarquement dans un port de Syrie ? Ignore-t-on que l'Allemagne n'attend qu'une occasion pour débarquer à Alexandrette et engager îa question d'Asie ? Il faudrait qu'un vent de folie emportât le gouvernement pour qu'il assumât la responsabilité d'une initiative en Asie Mineure. Nous comptons que M. Poincaré saura remettre sans retard les choses au point.