AUTRICHIENNE
24 novembre 1912.
Les négociations turco-balkaniques reprennent aujourd'hui. Les plénipotentiaires des belligérants doivent se réunir aujourd'hui dans une localité située entre Hademkeuy et Tchataldja. On voit que les informations sensationnelles de ces jours derniers sur une prétendue rupture des pourparlers étaient inexactes. Cela ne signifie pas que les préliminaires de paix soient sur le point d'être conclus. Les conditions des alliés diffèrent encore beaucoup de celles que la Turquie se résignerait à accepter. De plus, la diplomatie austro-allemande pousse énergiquement les Turcs à la résistance ; elle désire évidemment que les Ëtats balkaniques s'épuisent dans une lutte prolongée et qu'il surgisse quelque part des incidents de nature à favoriser leurs combinaisons.
Comme on le prévoyait, les alliés tiennent à subordonner la conclusion d'un armistice à la signature de préliminaires de paix leur garantissant la possession de leurs conquêtes. Comme Andrinople tient encore, la Sublime Porte en profite pour demander à conserver cette place forte avec Kirk- Kilissé et la région qui s'étend d'un point correspondant de la mer Noire à Dédéagatch. Elle sait très bien que les Bulgares repousseront absolument cette revendication. Mais il y a matière à transaction. Les Bulgares ne peuvent avoir d'objection sérieuse à ce que les Turcs gardent tout le territoire allant de Midia sur la mer Noire à un point Gauvain. — T. IV. 20
sur la mer Egée situé un peu au nord de la presqu'île de Gallipoli. La possession de ce( territoire est indispensable pour la garde des Détroits, et le Cabinet de Sofia,' croyonsnous, n'a pas encore émis de prétention sur une partie quelconque des Détroits. D'ailleurs, la population de cette longue bande de territoire n'est pas bulgare et ne demande pas à être rattachée à la Bulgarie. Enfin, l'accès direct à la mer de Marmara est sans intérêt pour la Bulgarie, dès lors qu'elle doit avoir une magnifique étendue de côtes sur la mer Egée.
Malheureusement, si les hotilités sont à peu près suspendues sur4es lignes de Tchataldja malgré quelques canonnades plus bruyantes qu'efficaces, un grand remuement d'armes se fait entendre sur les frontières autrichiennes. Ce n'est plus seulement à la Serbie que s'en prend la presse austro-hongroise ; c'est à la Russie, qu'on accuse de mobiliser, alors qu'au su de tout le monde les concentrations de troupes autrichiennes ont commencé sur la frontière serbobosniaque depuis plus d'un mois. Il semble même qu'on affecte de donner aux dernières mesures militaires prescrites par le Cabinet de Vienne une publicité anormale, et qu'on cherche plus à effrayer qu'à se préparer au combat. Il n'en est pas moins vrai que le chef de l'état-major austrohongrois est allé à Berlin conférer avec le chef de l'étatmajor allemand, que Guillaume II et l'archiduc héritier François-Ferdinand viennent d'avoir une entrevue, et que l'opinion européenne est profondément troublée par toutes ces manifestations.
Un autre sujet de préoccupation est sur le point de naître. Nous avons annoncé qu'Ismaïl Kemal Bey, notable albanais, après une visite à Vienne, s'était rembarqué pour Durazzo avec l'intention d'y proclamer l'indépendance ou l'autonomie de l'Albanie en présence des trois consuls
de la Triple- Alliance. On assure aujourd'hui que le gouvernement ottoman aurait lui-même l'intention de proclamer spontanément cette autonomie afin de placer les États balkaniques devant un fait accompli et de les mettre en conflit avec la Triplice. C'est là une idée trop bizarre pour qu'elle soit venue toute seule à Kiamil Pacha. On ne voit pas l'intérêt de la Turquie à se livrer à cette manifestation. Elle négocie en ce moment des préliminaires de paix avec les États balkaniques. Elle ne peut, en même temps, mener ces négociations et disposer par avance des territoires litigieux. Si elle en disposait avant la conclusion du traité de paix, ce serait finalement celui-ci qui réglerait la situation, et elle ne saurait, après, disposer de ce qu'elle aurait déjà cédé. L'octroi solennel de l'autonomie albanaise serait donc une manifestation platonique d'une opportunité contestable. Au fond, tout le monde est d'accord aujourd'hui pour que l'Albanie devienne autonome, ou indépendante. C'est sur la fixation de ses frontières que l'on dispute ; un des principaux objets du traité en discussion doit précisément être de les fixer au regard des belligérants actuels.
l'accès de la serbie a la mer. — l'indépendance de
l'albanie.
26 novembre 1912.
La lecture des informations de toute origine publiées dans ces derniers jours produit une impression d'incohérence. Si l'on formait son jugement d'après elles, on croirait
que chaque jour la question balkanique se présente sous un aspect nouveau. Il n'en est rien. Les données du problème, aussi bien en Orient qu'en Europe, restent les mêmes. Les mesures militaires prises sur diverses frontières n'y changent rien ; elles sont la conséquence et le développement de la politique adoptée par chaque puissance au début de la crise ; des mouvements de troupes analogues avaient déjà eu lieu dans l'hiver 1908- 1909 et il n'en est point résulté de conflit armé. Ce sont des précautions toutes naturelles, qui ne signifient nullement qu'on désire ou qu'on prépare la guerre. Elles ne deviendraient inquiétantes 'que si elles coïncidaient avec des intentions belliqueuses. Or ces intentions ne semblent exister actuellement dans le gouvernement d'aucune grande puissance. Les membres de la Triple-Entente recherchent exclusivement une solution pacifique fondée sur le principe : les Balkans aux États balkaniques. Les membres de la Triple- Aiiiance se sont ralliées à ce principe, l'Italie avec empressement, l'Allemagne avec résignation, l 'Autriche-Hongrie par nécessité. Quoique des polémiques encore violentes continuent à propos du port serbe sur l'Adriatique ou du nouveau régime de l'Albanie, tous les Cabinets sont en somme d'accord pour que la Serbie obtienne un accès non autrichien à l'Adriatique et que l'Albanie devienne indépendante. Il ne s'agit que de savoir comment cet accès sera obtenu et quelles frontières seront données à l'Albanie Ce sont des questions très graves, il est vrai, "et prêtant à des discussions passionnées, mais ce sont des questions d'application, non de principe, et l'on ne comprendrait pas que leur examen provoquât l'ouverture des hostilités. Il suffit que les puissances intéressées déclarent, comme elles l'ont fait, qu'elles se réservent toute liberté au sujet des faits accomplis au cours des négociations.
Le danger réside dans les manœuvres des partis de la guerre dans certains pays,en Autriche-Hongrie notamment. A Vienne, dans certains milieux très influents, on est d'avis que la guerre seule peut dénouer l'imbroglio actuel au profit de la monarchie et l'on s'emploie à exciter l'opinion publique. Comme celle-ci ne « s'emballe » pas sur le port serbe et que les Tchèques, les Yougoslaves et les Slovaques sont résolument hostiles à une guerre avec la Serbie, on a recours à des moyens détournés. On exploite les moindres incidents et l'on en créerait au besoin ; on cherche à mettre en cause l'honneur national afin de placer les opposants dans l'impossibilité de discuter. Mais d'autres forces agissent en sens contraire et l'on peut espérer qu'avec de la prudence et de l'attention de la part des Serbes le conflit sera évité.
La Gazette de V Allemagne du Nord elle-même a déclaré hier soir que l 'Autriche-Hongrie n'avait pas l'intention de remettre dans quelques jours — comme certains journaux viennois l'avaient annoncé — un ultimatum à Belgrade, et que les questions albanaise et adriatique ne devront être réglées que conjointement avec les autres questions soulevées par les événements des Balkans. D'autre part, il est inexact que le gouvernement allemand ait fait ou prépare à Pétersbourg une fdémarche analogue à celle du comte de Pourtalès près de M. Isvolsky au printemps de 1909. Guillaume II tient trop à ne pas se brouiller avec Nicolas II pour risquer de nouveau une intervention de ce genre. Mais il n'est pas douteux qu'il ait fait ou fasse savoir au tsar par les moyens en usage entre souverains dans quel cas il devrait soutenir jusqu'au bout l'Autriche. Ce n'est pas la création d'un port serbe sur l'Adriatique, c'est le maintien de l'alliance autrichienne qui préoccupe l'Allemagne ; c'est aussi l'avenir de l'empire ottoman en général.
La Wilhelmstrasse doit donc désirer que l'ensemble des questions balkaniques et ottomanes soit soumis aux puissances de telle façon que chacune trouve en définitive des satisfactions suffisantes. Cela n'exclut point les dangers de complications ; mais cela rend peu probable une rupture prochaine.