‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 76 sur 110 · ARRÊT DES BULGARES DEVANT TCHATALDJA. — L'INCIDENT · texte numérisé non relu

ARRÊT DES BULGARES DEVANT TCHATALDJA. — L'INCIDENT

PROCHASKA.

27 novembre 191a.

De nouveau, on parle de la rupture des négociations turco-balkaniques comme si l'on avait cru qu'elles pouvaient aboutir, après une ou deux conversations, à la signature des préliminaires de paix. Des procédés aussi rapides sont trop contraires aux habitudes orientales. L'arrêt momentané des opérations bulgares devant les lignes de Tchataldja et les encouragements matériels et moraux à la continuation de la résistance donnés par l'Allemagne et l'Autriche contribuent encore à retarder la conclusion de l'accord. Mais la principale raison de ce qu'on appelle à tort la rupture des pourparlers de Bagtchekeuy consiste dans le fait qu'Andrinople et Scutarï tiennent toujours. La Ligue balkanique ne peut pas consentir d'armistice qui ne stipule point la reddition de ces places, et le gouvernement ottoman ne songe plus à les livrer depuis qu'il ne craint plus de voir enlever Constantinople. Andrinople et Scutari auraient été la rançon de la capitale ; dès lors que celle-ci n'est plus sous le coup d'un danger immédiat, la Sublime Porte

ne veut plus payer la rançon. Il devient donc de moins en moins probable qu'un armistice soit signé tant que les deux grandes places assiégées n'auront pas succombé.

La diplomatie austro-allemande profite de ce répit pour essayer de ressaisir son influence sur le gouvernement ottoman et, malheureusement pour la Turquie, il est fort à craindre qu'elle réussisse, car il est toujours facile de gagner des sympathies en faisant étalage d'amitié et en poussant à une résistance patriotique un gouvernement accablé par le sort. Les conseils désintéressés des puissances qui recommandent la paix en vue de sauver le reste de l'empire sont beaucoup moins bien reçus. Kiamil Pacha et Noradounghian Effendi doivent pourtant se souvenir que, sous Abdul Hamid comme depuis la révolution, les conseils de Berlin et de Vienne, toujours accueillis avec gratitude, ont été funestes à l'empire. Sous Abdul Hamid tout est tombé en décrépitude et, sous le régime jeune-turc, ce sont les deux alliés de l'Allemagne qui ont attaqué la Turquie sans que l'Allemagne levât un doigt pour les retenir. L'amirauté allemande a vendu très cher à l'amirauté ottomane des cuirassés qui se sont empressés de se réfugier dans la mer de Marmara après la déclaration de guerre de l'Italie et qui n'ont pas osé en sortir pour se mesurer avec la flotte grecque après la déclaration de guerre de la Ligue balkanique. C'est encore de Vienne et de Berlin que sont venus les conseils de résistance aux demandes de réformes en Macédoine et les assurances contre le danger balkanique. Au milieu des intrigues et des flatteries, les Turcs finirontils par reconnaître leurs véritables amis ?

Nous ne mentionnons que pour information les bruits de conclusion d'une paix séparée avec la Grèce et d'une alliance entre la Turquie et l'Autriche. Il n'est pas douteux que, de divers côtés, de grands efforts aient été faits à Athènes pour

décider le gouvernement du roi Georges à la défection. Mais il est impossible de supposer que Georges Ier et M. Venizélos puissent commettre une pareille trahison. Il en rejaillirait un tel opprobre sur la Grèce que les acquisitions territoriales dont elles seraient le prix seraient singulièrement précaires. Quant aux prétendues propositions d'alliance venues de Vienne, certaines des conditions qu'on publie sont telles qu'il sortirait immanquablement de leur adoption une guerre européenne. D'autres conditions sont inexplicables : telle la cession de tous les droits de la Turquie sur le Danube. La Turquie n'est plus nulle part limitrophe du Danube et ne possède plus aucun droit sur ce fleuve; elle est simplement représentée à la Commission européenne du Danube au même titre que les autres grandes puissances ; la petite-île d'Ada-Kalé située en face d'Orsova, entre les rives serbe et hongroise, et qu'on a oubliée au Congrès de Berlin, est en fait occupée depuis longtemps par des soldats autrichiens.

Il est plus raisonnable de croire qu'en attendant le dénouement des opérations militaires les diverses puissances se sont résolues ou résignées, comme nous le disions hier, à observer une attitude d'expectative. Malgré le langage provocateur de journaux comme la Reichspost, la Danzers- Armee-Zeitung et le Neues Wiener Journal, le Cabinet de Vienne sent qu'il serait trop imprudent de risquer une initiative belliqueuse. Il est même obligé, tellement le sentiment des Slaves de la monarchie est vif en faveur des Etats balkaniques, de prescrire des mesures particulières de précaution en Croatie. L'incident du consul Prochaska vient de tourner à la confusion de cet agent et des personnes qui tentaient d'exploiter l'affaire ; au moment même où le Neues Wiener Journal annonçait que M. Prochaska avait été tué à Prizrend par les Serbes, on mandait officiellement

d'Uskub que ce consul venait de se rencontrer en parfaite santé dans cette ville avec son collègue, M. Edi, envoyé de Vienne pour faire une enquête à son sujet. Si le Cabinet de Belgrade voulait publier le dossier de cette affaire, la lecture des documents serait bien instructive sur le rôle des agents consulaires d'Autriche-Hongrie en Macédoine. Nous doutons fort que le comte Berchtold demande cette publication pour édifier le public.

Quoi que réserve l'avenir, on peut pour l'instant se féliciter que toutes les puissances soient d'accord pour ajourner au moment de l'examen de l'ensemble des questions balkaniques le règlement des questions séparées. Si elles persistent dans cette sage résolution, les dangers de conflagration seront considérablement diminués. Plus on ira et plus les hommes d'Etat austro-hongrois exempts de passion seront amenés à reconnaître que le véritable intérêt de la monarchie est de pratiquer à l'égard de tous les Slaves une politique de tolérance et de justice.

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