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PROJET DE CONFERENCE

29 novembre 1912.

La situation diplomatique et militaire en Orient ne s'est pas modifiée sensiblement durant ces derniers jours. Au point de vue militaire, aucun événement notable ne s'est produit et il ne peut plus guère s'en produire d'important qu'autour d'Andrinople et de Scutari. Devant les lignes de Tchataldja, malgré les déclarations enflammées des Turcs et des Bulgares, personne n'éprouve vraiment le désir de se

battre. Les Turcs ne songent nullement à prendre l'offensive et les Bulgares, qui ont décidément renoncé à prendre Constantinople, ne veulent pas risquer la vie de plusieurs dizaines de mille hommes pour essayer d'enlever des fortifications qu'il leur faudrait ensuite rendre. La prise d'Andrinople serait beaucoup plus utile à la Bulgarie qui pourrait alors traiter dans de meilleures conditions. En effet, tant que cette place tiendra, les plénipotentiaires turcs pourront difficilement la comprendre dans la partie de la Thrace cédée à l'ennemi ; en outre, Andrinople est située si près de la frontière bulgare actuelle que les acquisitions bulgares seraient dérisoires si elles ne comprenaient pas cette forteresse. Les négociations de Tchataldja sont donc, suivant toute vraisemblance, destinées à traîner encore quelque temps, et l'on doit s'attendre à ce que des bruits de rupture courent de nouveau. Il n'en faudra rien croire, car les deux parties sont toujours animées du désir sincère de traiter. Il est bien naturel que chacune d'elles cherche, jusqu'au dernier moment, à obtenir les meilleures conditions.

Quant aux Balkans, il 'reste acquis que le gouvernement austro-hongrois demeure disposé à ne prendre aucune initiative avant le règlement général des questions orientales. Ce fait est très important. A mesure que le temps passe, les premières excitations tendent à s'apaiser. Il paraît certain que les récents entretiens de l'archiduc François-Ferdinand avec Guillaume II ont contribué à cette détente. Le langage de la presse viennoise, un moment très violent, est devenu calme à l'exception de celui de quelques feuilles où l'on prêche la guerre par principe. La Reichspost est à peu près seule à continuer d'agiter l'opinion avec l'affaire des consuls. Elle se donne beaucoup de mal pour faire croire que le pavillon autrichien a reçu de

graves insultes, tandis qu'il est notoire que ce sont les consuls en question qui ont gravement compromis leur pavillon. Les grandes puissances ont été unanimes à recommander à la Serbie de faciliter l'enquête que le Ballplatz désirait faire à ce sujet ; elles le seraient sans doute également pour éclairer l'opinion européenne dans le cas où les partisans de la guerre s'obstineraient à dénaturer les faits. Si, grâce à des manigances, les Cabinets de Vienne et de Belgrade ne parvenaient point à se mettre directement d'accord à ce sujet, le litige devrait être porté devant le tribunal international de La Haye. Analogue à celui des déserteurs de Casablanca, il est de ceux qu'il convient de régler par l'arbitrage. Le gouvernement qui refuserait l'arbitrage encourrait la responsabilité de la rupture.

Il est remarquable, d'ailleurs, que ia modération relative témoignée par l'Autriche-Hongrie n'encourage point la Serbie à augmenter ses prétentions. A Belgrade aussi, l'esprit de conciliation fait des progrès. On n'y parle plus d'annexer à tout prix Durazzo, on accepte la discussion sur la situation du futur port serbe, on tient un langage beaucoup plus réservé. En conséquence, aujourd'hui comme ces jours derniers, l'accord reste possible ; nous dirions qu'il est très, probable si, à côté des gouvernements, n'agissaient de fortes influences dans le sens de la guerre. En somme les deux grandes questions litigieuses entre Vienne et Belgrade restent la modalité de l'accès de la Serbie à l'Adriatique, et la fixation des frontières d'Albanie. Avec de la bonne volonté des deux parts et la collaboration des puissances désintéressées, elles doivent se régler à l'amiable. Seulement cela demandera du temps et, dans l'intervalle, les précautions militaires prises par chacun risquent d'énerver l'opinion.

C'est sans doute afin de conjurer les périls de cet éner-

vement et de hâter une conclusion pacifique que différents Cabinets ont mis en avant un projet de conférence d'ambassadeurs. Ce projet, qui jusqu'ici n'a été débattu qu'oralement, est encore imprécis et officieux ; on n'a pas formulé son programme, et l'on n'a pas choisi de ville pour le siège de la conférence. Mais c'est déjà quelque chose que plusieurs ministres des affaires étrangères aient cru le terrain diplomatique assez déblayé pour que des plénipotentiaires se réunissent utilement ; on peut en conclure qu'ils ont la confiance que cette réunion ne produirait point de choc. A la vérité, pour notre part, nous voyons le terrain encore bien encombré. Avant que les ambassadeurs des puissances se réunissent, il serait essentiel d'éclaircir un certain nombre de points ; il importerait que les gouvernements déjà décidés in petto à certaines concessions, à certains arrangements, le déclarassent sous une forme quelconque. On aurait ainsi une base de discussion. Une conférence, même seulement préparatoire, n'aura des chances sérieuses d'aboutir que si elle est appelée à se prononcer sur des modalités, sur des applications de principes déjà admis ; si elle se réunissait avant que ces principes fussent connus, elle perdrait son temps et son échec aggraverait la situation.

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