ARMISTICE, MOBILISATION ET CONFERENCE
Ier décembre 191 2.
Un armistice dont les conditions ne sont pas encore connues doit être signé cet après-midi entre les plénipo-
tentiaires du sultan et ceux de Ferdinand Ier traitant au nom de la Bulgarie et des trois autres membres de la Ligue balkanique. Il s'appliquerait donc à toute la Turquie d'Europe et suspendrait toutes les opérations militaires en cours ; les sièges d'Andrinople et de Scutari se transformeraient en simple investissement. Les informations sur la durée de la suspension d'armes sont contradictoires ; d'après les unes, un terme de quinze jours serait fixé ; d'après les autres, l'armistice serait sans terme précis et durerait jusqu'à la signature des préliminaires de paix ou à la rupture des négociations. Quoi qu'il en soit, on doit se féliciter de la conclusion d'un accord spécial provisoire qui permet d'engager sérieusement des négociations de paix et qui arrête une consommation effroyable de vies humaines. Il faut espérer, en effet, que le gouvernement turc, débarrassé du souci pressant de pourvoir à la défense des lignes de Tchataldja, prendra enfin les mesurés d'hygiène élémentaires faute desquelles la région située entre ces lignes et Constantinople est devenue un horrible charnier, où une multitude de malades sans soins gît au milieu, de milliers de cadavres.
La situation militaire va donc être franchement éclaircie. Cela ne signifie point qu'il en soit de même de la situation diplomatique. Si les belligérants posent momentanément les armes, les préparatifs militaires sont poussés avec activité par d'autres puissances. Il est certain que diverses mesures .équivalant à une mobilisation partielle ont été exécutées ou sont en cours d'exécution en Autriche-Hongrie. D'autre part, l'ancien chef d'état-major de l'armée austro-hongroise, le général Conrad de Hoetzendorf, actuellement inspecteur d'armée, est allé à Bucarest porter au roi Charles une lettre autographe de l'empereur François-Joseph et se concerter
avec l 'état-major roumain. Quoique l'opinion publique roumaine, instruite par les événements, témoigne des sympathies décroissantes pour la politique d'entente austro-allemande suivie jusqu'ici, des liens très forts subsistent entre les cours de Vienne et de Bucarest, et il n'est pas douteux que François-Joseph Ier fasse l'effort nécessaire pour retenir la Roumanie sous son influence. Au cas où la Bulgarie ne croirait pas devoir consentir de bonne grâce des compensations jugées suffisantes à Bucarest, il serait difficile aux États balkaniques de compter sur la neutralité de la Roumanie en cas de conflit. Enfin, quoique le gouvernement austro-hongrois n'ait pris jusqu'ici aucune initiative, il s'est abstenu de confirmer l'intention que lui prêtait la Gazette de V Allemagne du Nord d'ajourner le règlement des questions particulières au moment de l'examen de l'ensemble des questions balkaniques. A cet égard, une démarche récente de son ministre à Cettigné est assez inquiétante ; ce diplomate aurait renouvelé au roi Nicolas la déclaration que la ville de Scutari devait rester albanaise et il aurait ajouté qu'il devait en être de même de Prizrend et d'Ochrida. En effet, les Albanais revendiquent ces deux villes, et il est probable que, lors de son récent séjour à Vienne, Ismaïl Kemal Bey, président du gouvernement provisoire qui vient de s'installer à Vallona, a insisté pour qu'elles fussent comprises dans l'Albanie indépendante ou autonome. Mais Prizrend est actuellement entre les mains des Serbes, et ceux-ci la considèrent comme une de leurs villes historiques. Si l'on contestait Prizrend à la Serbie, il se poserait une nouvelle question plus grave peut-être que celle du port serbe sur l'Adriatique.
C'est dans ces circonstances que se discute actuellement la suggestion de Sir Edward Grey de constituer en une sorte de Commission permanente les ambassadeurs des
grandes puissances dans une des capitales européennes. Nous avions formulé avant-hier une objection à ce propos parce que tout le monde parlait d'un projet de conférence et que nous jugions prématurée la réunion d'une assemblée aussi solennelle à un moment où le terrain diplomatique paraissait encore trop encombré. Si l'on désire sincèrement la paix, il faut avant tout éviter les occasions de constater ouvertement des désaccords. Mais la suggestion de Sir Edward Grey, qui semble l'avoir reçue lui-même de Berlin est beaucoup plus discrète. Elle tendrait simplement à donner mission aux ambassadeurs déjà accrédités dans une capitale d'échanger régulièrement des vues sur les questions à l'ordre du jour européen. On a des raisons d'espérer qu'il s'effectuerait ainsi un travail de clarification et de rapprochement de nature à faciliter des solutions ultérieures. Comme les ambassadeurs ne seraient point chargés de prendre des positions définitives, ni d'exposer des questions dans leur ensemble, leurs conversations ne provoqueraient ni chocs, ni rupture. Dans ces limites, la suggestion de Sir Edward Grey devrait rencontrer l'approbation générale. Elle est conçue dans un esprit de conciliation, et son acceptation pourrait donner d'heureux résultats. Toutefois, il convient de remarquer que la réunion de plénipotentiaires prévue par Sir Edward Grey ne pourrait avoir lieu que dans une grande capitale, où se trouvent déjà des ambassadeurs. En effet, si l'on choisissait, comme on le désire à Berlin, la capitale d'un État neutre, comme Bruxelles ou Berne, il faudrait y nommer et y envoyer des plénipotentiaires spéciaux qui y tiendraient des séances régulières suivant les rites consacrés, et l'on aurait alors une véritable conférence, une sorte de congrès, avec tous ses inconvénients.