DISCOURS DU CHANCELIER ALLEMAND AU REICHSTAG
3 décembre 1912.
M. de Bethmann-Hollweg a prononcé hier au Reichstag un discours où les optimistes et les pessimistes trouveront des raisons également bonnes de persister dans leur opinion. Ce qui frappera le plus fortement le public sera sans doute la phrase où le chancelier allemand déclare qu'au cas où les alliés de l'Allemagne seraient attaqués par un tiers et menacés directement dans leur existence au moment où ils feraient valoir leurs intérêts, l'Allemagne, fidèle à son devoir d'alliée, devrait se ranger fermement et résolument — fest and entschlossen — à leurs côtés. « Et alors, a ajouté l'orateur, nous combattrions pour- le maintien de notre propre situation en Europe, pour la défense de notre propre avenir et de notre propre sécurité. » M. de Bethmann-Hollweg a énoncé là une vérité qu'aucun homme doué de quelque sens politique n'a pu méconnaître un instant. Dès le premier jour de cette crise, comme lors de la crise orientale de 1908-1809, nous avons dit : l'Allemagne est derrière l'Autriche-Hongrie. Il eût fallu une extraordinaire naïveté pour en douter. La Triple- Alliance, qui est déjà ou qui sera certainement renouvelée, a précisément pour objet d'assurer ses membres contre le risque d'isolement dans des circonstances comme celles d'aujourd'hui. Toutes les puissances intéressées dans le conflit balkanique devaient donc s'attendre à ce que le Cabinet de Berlin couvrît celui de Vienne, et le langage du chancelier allemand ne peut les surprendre ; les personnes férues de l'idée de d'3socier les deux grandes puissances germa-
niques seront seules à éprouver une désillusion ou de nouvelles appréhensions.
Mais l'appui de l'Allemagne n'est pas promis sans conditions à ses alliés, et il est bon de signaler aussi les passages du discours d'hier où ces conditions sont formulées plus ou moins nettement. Dans la phrase même où il a mis en relief les devoirs de l'alliance, le chancelier a dit que celle-ci jouerait au cas où les alliés seraient attaqués par un tiers et menacés directement dans leur existence. On ne peut voir dans ces mots aucun encouragement au gouvernement austro-hongrois de prendre une initiative contre la Serbie. Bien au contraire, la phrase sensationnelle est précédée de développements de nature à décourager toute initiative de ce genre. M. de Bethmann-Hollweg a exprimé l'opinion que les grandes puissances feraient valoir leurs intérêts et seraient appelées à donner leur collaboration « au moment de la fixation définitive des frontières futures », et que le succès de leurs revendications serait facilité si elles les présentaient en commun. Comme le chancelier a dit ensuite que l'échange de vues actuel sur les moyens d'atteindre ce but présentait « toutes les chances de succès», il est difficile de croire qu'il s'associe d'aucune manière à des tentatives d'un des intéressés de hâter le règlement de questions particulières en tête à tête avec un des belligérants. Malgré l'impression pénible qui résulte de toutes les informations relatives aux préparatifs militaires constatés sur diverses frontières, il est .donc toujours permis d'espérer qu'il s'agit seulement de précautions et que l'Europe n'est pas menacée d'une initiative brutale. Quelle que soit la solidité des alliances, la grande puissance qui se livrerait à une agression sans provocation se mettrait dans un mauvais cas. Il n'est que trop vrai qu'en Autriche un puissant parti pousse à la guerre, comme en 1908-1909, et qu'il s'efforcera Gauvain. — T. IV. 21
d'exploiter les moindres incidents en grossissant ou dénaturant les faits. Mais il appartient au gouvernement serbe de ne donner aucune prise à Vienne ; il aura l'opinion européenne pour lui s'il observe une attitude constamment correcte et fait preuve d'une intelligente modération.
Dans la dernière partie de son discours, M. de Bethmann- Hollweg a exposé sur le développement futur des relations de l'Allemagne avec l'Orient des idées qui auraient pu tout aussi bien être présentées au Palais-Bourbon ou à la Chambre des Communes. « Nous croyons, a dit le chancelier, que nos relations jusqu'ici amicales avec les Etats balkaniques -prendront un nouvel essor au point de vue économique par suite de leur indubitable accroissement de forces, et nous nous efforcerons, après la conclusion de la paix, de maintenir la Turquie comme un important facteur économique et politique. » Ce programme est aussi le nôtre. Si M. de Bethmann-Hollweg veille à ce que des tiers malintentionnés ne se mettent point en travers de son exécution, ne cherchent point à étouffer un des Etats balkaniques et ne provoquent point l'ouverture de la question d'Asie-Mineure, le maintien de la paix européenne sera presque certainement assuré. Il dépend beaucoup de Berlin que la « grande politique », d'où sortirait inévitablement la guerre, ne prévale pas à Vienne.