‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 9 sur 110 · LE RAPPEL DE M. TCHARYKOF · texte numérisé non relu

LE RAPPEL DE M. TCHARYKOF

12 mars 1912.

Une grave nouvelle arrive aujourd'hui de Saint-Pétersbourg. M. Tcharykof, ambassadeur de Russie à Constantinople, serait rappelé sans qu'aucun autre poste diploma-

tique lui fût confié. Il serait simplement nommé membre du Sénat dirigeant, sans être appelé en même temps au Conseil de l'empire. Dans les circonstances actuelles, ce changement de situation ne peut passer pour une faveur. La nomination au Sénat ou tribunal suprême, pour un très haut fonctionnaire auquel on retire son poste, constitue une disgrâce marquée. Si la nouvelle est exacte, la décision impériale ne peut être interprétée que comme un signe du mécontentement causé à Pétersbourg par la prudente réserve observée par M. Tcharykof dans l'affaire de la médiation tripolitaine. Il y a dans la diplomatie russe un parti qui pousse à une action commune de la Russie et de l'Italie et qui recommande une violente pression sur la Porte pour lui faire accepter les conditions de Rome. Comme il est certain que cette pression ne peut aboutir à un résultat favorable, on a dû prévoir les conséquences d'un échec. M. Tcharykof n'avait sans doute pas manqué d'attirer l'attention de son gouvernement sur la gravité de ces conséquences. Son rappel signifierait que le Cabinet de Pétersbourg a passé outre et envisage dès aujourd'hui le développement de l'affaire tripolitaine. Avant d'apprécier la portée de l'événement, il faut être certain de l'exactitude de la nouvelle. Par le télégramme suivant que nous recevons de Constantinople, on jugera déjà de l'impression produite en Turquie :

Constantinople, le 12 mars.

Le rappel de M. Tcharykof, ambassadeur de Russie à Constantinople, a ceci de grave qu'il ressemble singulièrement au rappel, quelques mois avant la déclaration de guerre, du baron Mayor des Planches, ambassadeur d'Italie. Diplomate renseigné et esprit sage, le baron Mayor était, comme ses collègues de Londres et de Berlin, épouvanté de voir son gouvernement soumis aux influences d'une intrigue sans scrupules. Avec M. Pansa et le marquis Impériali, ses prédécesseurs dans le poste

de Constantinople, il mesurait exactement les difficultés de l'aventure tripolitaine, et en signalait le danger. Comme on ne voulut tenir aucun compte de ses avis, il s'ingénia, par tous les moyens, à retarder la fatale échéance et sut, pendant plusieurs mois, à force de modération et da bienveillance, masquer le caractère offensif de la politique qui lui était imposée à Rome. D'où sa disgrâce et sa chute.

M. Tcharykof semble avoir voulu user du même procédé lorsqu'il chercha à transformer en un acte amical à l'égard de la Turquie l'ouverture de la question des Détroits. En échange du droit de passage, il offrit à la Sublime Porte une sorte d'amitié protectrice qu'il n'était pas dans les intentions du gouvernement russe de lui accorder. Désavoué et même ouvertement combattu à Pétersbourg, il ne désarma pas pour cela et, dans ces derniers temps, il se fit le champoin ardent du statu quo balkanique, au nom duquel il expliqua devant les Turcs soit le rapprochement des petits États, soit la nouvelle entente austro-russe qui, au souvenir de la politique de Muerszteg, pouvait leur paraître grosse de dangers.

Le coup qui le frappe atteindra la confiance des Turcs dans ce statu quo qu'il incarnait à leurs yeux. Avec lui disparaît le dernier obstacle à ce que l'on croit être la politique de réalisations de M. Sazonof. Toutes les inquiétudes provoquées par le projet russe de médiation unilatérale renaîtront. Menacée aux Dardanelles par la flotte italienne, la Turquie se croit assez forte pour repousser une attaque venant de la Méditerranée. Elle estime avoir plus à redouter du zèle intéressé d'une puissance ayant à sa disposition des cuirassés à l'entrée du Bosphore.

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