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DÉCLARATIONS DE M. POINCARÉ AU PALAIS-BOURBON

6 décembre 191 2.

Le président du Conseil a fait hier, à la Commission des affaires extérieures de la Chambre des députés, des déclarations dont on a trouvé le texte complet dans notre Dernière Heure. Cet exposé d'une clarté et d'une loyauté parfaites jette une précieuse lumière sur les négociations passées et sur celles qui sont sur le point de s'engager. Dans le tumulte des événements quotidiens et l'incohérence des informations publiées à toutes les heures du jour par la presse de tous les pays, le public a une tendance

naturelle à attribuer à la politique des gouvernements l'incertitude et le trouble que des nouvelles contradictoires et fragmentaires créent dans son propre esprit. C'est ainsi que la politique extérieure du Cabinet Poincaré a pu être mal comprise ou mal interprétée, en France et à l'étranger, depuis l'ouverture de la grande crise balkanique. Il suffit de lire les déclarations purement objectives de M. Poincaré pour reconnaître que, depuis le début de la crise, le gouvernement français a constamment suivi une ligne conforme à ses traditions, à ses intérêts, à ses devoirs envers ses alliés et amis et aux sympathies nationales. Un gouvernement ne doit pas être jugé d'après les intentions que lui prêtent des personnes irresponsables ou insuffisamment informées, mais d'après ses actes.

Dès que les intentions des États balkaniques ont fait pressentir la gravité des événements qui allaient se dérouler, le gouvernement français s'est préoccupé tout d'abord de rester en plein accord avec ses amis et alliés, et de chercher dans une action commune et concertée entre toutes les puissances la solution des difficultés nées ou à naître. Depuis le mois d'avril, il savait que la Serbie et la Bulgarie étaient liées par une convention relative à leurs intérêts dans les Balkans ; depuis le mois d'août, il avait des raisons spéciales de craindre que l'exécution de cette convention, suivie de plusieurs autres analogues entre les Etats de la péninsule, provoquât de graves complications. Au cours de la guerre, on lui a reproché d'avoir soutenu cet été la thèse du statu quo territorial. Pourtant il ne pouvait ni ne devait en soutenir d'autre. Comment, alors que les États balkaniques eux-mêmes demandaient exclusivement l'introduction de réformes dans les vilayets d'Europe, M. Poincaré aurait-il pris l'initiative de propositions impliquant le démembrement de l'empire ottoman ? C'eût été une inex-

cusable imprudence, contraire à la politique séculaire française, qu'aucun fait nouveau ne justifiait et dont nos rivaux eussent tiré facilement parti contre nous, Avec le sentiment très net de nos intérêts, dans un esprit très amical pour la Turquie et très bienveillant pour les États balkaniques, M. Poincaré s'est efforcé de déterminer le gouvernement ottoman à entrer résolument dans la voie des réformes nécessaires. Suivant une vieille tradition diplomatique qui remonte à Vergennes et à Stratford de Redcliffe, mais qu'on oublie trop, on ne peut faire de bien aux Turcs que « malgré eux ». Presque jamais les Turcs ne consentent à reconnaître la ^nécessité de prendre dans leur propre intérêt certaines mesures au premier abord pénibles ; encore moins se résignent-ils à passer de la pensée aux actes. Ils ont ainsi laissé échapper maintes occasions de réparer le vieil édifice ottoman, et leurs récents malheurs proviennent encore de cette incompréhension ou de cette négligence. M. Poincaré avait donc entièrement raison et il cherchait justement à sauvegarder à la fois le maintien de la paix, l'équilibre oriental et l'amélioration du sort des populations balkaniques en pressant énergiquement la Sublime Porte d'appliquer sans retard les réformes prescrites par l'article 23 du traité de Berlin. Si peu d'illusion qu'il nourrît sur le succès de cette tentative, il devait à la France, à la Turquie et à l'Europe d'essayer. Il serait étrange qu'on lui sût mauvais gré de n'avoir pas contribué à déchaîner une guerre dont les horreurs apparaissent tous les jours plus lamentables et dont l'issue était des plus incertaines.

D'ailleurs, les États balkaniques eux-mêmes ont inscrit jusqu'à la^veille de leur déclaration de guerre le statu quo territorial dans leur programme. Ils n'ont pas été non plus sans appréhensions sur les résultats militaires du conflit et, au moment de passer à l'exécution de leur grand dessein,

ils ont éprouvé des hésitations. Il n'appartenait point au gouvernement français de lever ces hésitations ; bien au contraire. Mais, après la conquête de la Macédoine et de la Thrace, la situation se présentait sous un nouvel aspect. Aucune puissance amie de la paix générale et de l'ordre balkanique ne pouvait admettre une intervention pour rétablir dans les vilayets d'Europe une domination dont il avait été fait un usage néfaste. Aucune considération n'empêchait plus les puissances soucieuses d'établir dans les Balkans un état de choses excluant le renouvellement des anciens désordres de s'employer à conserver aux vainqueurs le fruit de leurs victoires. La préoccupation de l'équilibre et celle de l'équité devaient également engager les puissances de la Triple-Entente, toujours étroitement unies, à se déclarer territorialement désintéressées dans le règlement du conflit et à veiller à ce que d'autres grandes puissances n'y trouvassent pas une occasion de s'agrandir. C'est ce sentiment qui a été exprimé dans ce qu'on a nommé la proposition Poincaré de désintéressement. Cette proposition, qui a soulevé en Autriche-Hongrie une émotion un peu factice et qui ne pouvait blesser que de mauvaises consciences — les mauvaises consciences sont les plus susceptibles, il est vrai — n'a pas reçu de suite diplomatique ; mais, ce qui vaut mieux, elle est acceptée en fait puisqu 'aucune grande puissance ne prétend plus à une part de Macédoine.

Il n'était, du reste, question que de désintéressement territorial et, moins que tout autre, le gouvernement français ne songeait à abandonner quoi que ce fût de son patrimoine moral et traditionnel en Orient, suivant l'heureuse expression employée par M. Poincaré devant la Commission des affaires extérieures. Ce patrimoine est considérable et complexe. M. Poincaré a fait hier de ses divers élé-

ments une brève énumération qui suffit à donner une idée de son importance et des soins qu'il mérite. Il a tenu, entre autres choses, à parler du Liban où le gouvernement ottoman a promis depuis longtemps des réformes dont l'urgence s'impose. En touchant cette question qui nous est particulièrement sensible en Syrie, le président du Conseil n'a eu l'idée de soulever d'aucune façon la question d'Asie Mineure qu'il est bien résolu à ne pas toucher ; au contraire, il a voulu sans doute donner un avertissement à la Turquie, afin de l'empêcher de commettre en Asie des fautes du genre de celles qui lui ont fait perdre l'Europe. Les déclarations d'hier ne contiennent aucune allusion aux dernières manifestations oratoires des autres hommes d'État européens ; elles ne sont une réponse à personne, ni une menace à personne. Le président du Conseil s'est contenté d'affirmer la continuité de notre politique extérieure, « la mise en pratique attentive et persévérante de nos alliances et de nos amitiés », et la « résolution ferme et calme » de faire respecter nos droits en maintenant hors de toute atteinte la dignité nationale. Cela suffit.

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