‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 82 sur 110 · LE RENOUVELLEMENT DE LA TRIPLE ALLIANCE · texte numérisé non relu

LE RENOUVELLEMENT DE LA TRIPLE ALLIANCE

8 décembre 1912.

Les gouvernements allemand et austro-hongrois ont communiqué hier soir à la presse une note annonçant que la Triple Alliance venait d'être renouvelée sans aucun changement. Cette nouvelle ne surprendra pas nos lecteurs. Mardi dernier, en commentant le discours prononcé la

veille au Reichstag par le chancelier allemand, nous disions de la Triple Alliance qu'elle était déjà ou qu'elle allait certainement être renouvelée. Dès cet hiver, lors du voyage de M. de Kiderlen-Waechter à Rome, avant les incidents du Carthage et du Manouba, nous avions exprimé l'opinion que ce renouvellement était d'ores et déjà décidé. Avant et pendant la crise actuelle, nous n'avons jamais douté que la Triplice serait maintenue pour une nouvelle période à l'expiration du terme actuel qui échoit le 28 juin 1914, et nous n'avons laissé passer aucune occasion de manifester notre sentiment à ce sujet. La nouvelle officielle du renouvellement ne nous cause donc aucun émoi. Elle ne troublera que les personnes qui entretenaient à cet égard des illusions mal fondées.

La Triple Alliance date du 20 mai 1882, date de l'accession de l'Italie au pacte austro-allemand du 7 octobre 1879. Renouvelée deux fois pour cinq ans et une fois pour douze ans, elle l'avait été de nouveau pour douze ans le 28 juin 1902, avec une clause obligeant, paraît-il, les hautes parties contractantes à se prévenir de leurs intentions pour l'avenir une année avant l'expiration du terme, c'est-à-dire avant le 28 juin 191 3. Six mois restaient donc à courir avant cette date. Mais, en pareil cas, les puissances intéressées n'attendent jamais le dernier moment pour s'assurer réciproquement de leurs intentions et il était évident que l'Allemagne et PAutriche-Hongrie se préoccupaient depuis longtemps de retenir l'Italie dans leur système d'alliance. Les récents voyages du comte Berchtold à San-Rossore et du marquis de San Giuliano à Berlin, la collation des grands-croix de Saint-Étienne au comte Berchtold et de l' Aigle-Noir au marquis de San Giuliano indiquaient suffisamment que les négociations tripliciennes suivaient un cours favorable. Puisqu'on affirme qu'aucun changement

n'a été apporté aux conditions du pacte, il ne se pose que la question de savoir si son renouvellement vient seulement d'avoir lieu ou si l'on a choisi le moment actuel pour nous le faire connaître.

Que l'on se soit empressé d'annoncer la conclusion du nouveau bail aussitôt après l'échange des signatures, ou qu'on ait différé jusqu'à aujourd'hui pour la divulguer, la signification de la publication est la même. Dans l'une et l'autre hypothèse, les puissances tripliciennes ont voulu faire savoir à la Triple-Entente qu'elles se présenteraient unies à la conférence de Londres et défendraient solidairement leurs intérêts orientaux. Cette manifestation est une sorte de répétition de la déclaration de M. de Bethmann- Hollweg au Reichstag. Elle vise principalement la Russie et la Serbie et est destinée à rehausser l'autorité de la diplomatie triplicienne au cours des négociations qui vont s'ouvrir. Mais elle ne modifie pas la situation diplomatique aux yeux des personnes qui considéraient que, dans les crises présentes ou prochaines, on devait toujours envisager la permanence de la Triple Alliance. D'autre part, si le pacte subsiste sans changement, il convient de rappeler qu'il ne lie pas inconditionnellement les signataires. Voici les deux articles fondamentaux du traité du 7 octobre 1879 auquel l'Italie a adhéré :

Article Ier. — Si, contrairement à ce qu'il y a lieu d'espérer, et contrairement au désir sincère des deux hautes parties contractantes, Vun des deux empires venait à être attaqué par la Russie, les deux hautes parties contractantes sont tenues de se prêter réciproquement secours avec la totalité de la puissance militaire de leur empire, et, par suite, de ne conclure la paix que conjointement et d'accord.

Art. 2. — Si Vune des deux hautes parties contractantes

venait à être attaquée par une autre puissance, Vautre haute partie contractante s' engage, par le présent acte, non seulement à ne pas soutenir V agresseur co?itre son haut allié, mais, tout au moins, à observer une neutralité bienveillante à V égard de la partie contractante.

Si toutefois, dans le cas précité, la puissance attaquante était soutenue par la Russie, soit sous forme de coopération active, soit par des mesures militaires, qui menaceraient la puissance attaquée, alors V obligation d'assistance réciproque avec toutes les forces militaires, obligation stipidée dans V article premier de ce traité, entrerait immédiatement en vigueur, et les opérations de guerre des deux hautes parties contractantes seraient aussi, dans cette circonstance, conduites conjointement jusqu'à la conclusion de la paix.

En ce qui concerne l'Italie', on n'a jamais déclaré dans quelle mesure elle était engagée. Mais il est acquis que, dans le pacte du 20 mai 1882, la France était directement visée ; Crispi avait certainement eu en vue une guerre contre la France. Heureusement, la politique agressive de Crispi n'eut qu'un temps; un rapprochement économique entre la France et l'Italie s'effectua à partir de 1896 et un rapprochement politique intervint en 1901. En 1902, des déclarations concordantes de MM. Prinettijet Delcassé, tous deux alors ministres des affaires étrangères, apprirent à l'Europe que les engagements de l'Italie vis-à-vis des deux autres membres de la Triplice ne comportaient plus, ni directement, ni indirectement, de menace pour la France ; on en a conclu que l'Italie n'était point tenue de prendre parti contre nous en cas d'une conflagration générale.

Nous espérons que les événements ne nous fourniront jamais l'occasion de vérifier l'exactitude de cette supposi-

tion. La seule conclusion à tirer aujourd'hui du renouvellement de la Triple Alliance est la nécessité de tenir plus serrés que jamais les liens de la Triple Entente.

Page 1