LES INTRIGUES DE L'AUTRICHE ET LA CRISE ORIENTALE
10 décembre 1912.
Aucune nouvelle officielle ne nous autorise à croire que la conférence ou réunion d'ambassadeurs proposée par Sir Edward Grey est abandonnée ; toutefois, la presse autrichienne répand à ce sujet des informations si décourageantes que le doute est permis. D'ailleurs, les journaux de langue allemande de la monarchie austro-hongroise jouent dans toute la crise orientale un rôle qui mérite d'être relevé. Ils remplissent la mission d'éclaireurs pour le gouvernement et d'excitateurs pour le parti de la guerre. Tout en observant publiquement une grande réserve, le Cabinet de Vienne s'ingénie à énerver l'opinion et à faire croire que le sort de l'Europe dépend de lui. Il se garde de faire connaître ses desiderata, pousse ou retient, suivant les circonstances, les organes à sa dévotion, et continue avec activité ses préparatifs militaires. Par contre, il exerce un contrôle rigoureux sur toute la presse non allemande, et les agences télégraphiques ne transmettent aucune information, aucun article gênant. Les nouvelles désagréables au Ballplatz n'arrivent en Occident que par le canal de journaux de pays voisins. A cet égard, le petit état de siège fonctionne dans la monarchie. Le gouvernement ne s'en tient pas là : parmi les projets de loi soumis actuellement aux Parlements
cisleithan et transleithan, il en est un qui astreint aux obligations militaires du Landsturm tous les hommes valides jusqu'à cinquante ans. Évidemment il n'a pas pour objet d'envoyer au combat, en temps de guerre, des hommes de cet âge ; on se propose seulement de tenir en mains, sous la discipline militaire, toute la population mâle en cas de guerre ou de troubles graves. Cela ne prouve pas une grande confiance dans la population. Si le projet en question est adopté, le père et plusieurs de ses fils pourront dans une même famille se trouver en même temps sous les drapeaux. Voilà les moyens auxquels on se croit obligé de recourir pour mater les citoyens non allemands de la monarchie.
Parallèlement, la presse viennoise mène une campagne acharnée contre la Serbie. Sans tenir le moindre compte des démentis les plus catégoriques et des faits prouvés., elle cherche à surexciter l'honneur national en affirmant que les consuls austro-hongrois à Prizrend et à Mitrovitza ont été indignement outragés. Elle ne peut plus soutenir qu'ils ont été tués ou mutilés, comme elle en a répandu le bruit pendant quelque temps, puisque ces agents peuvent aujourd'hui être vus chaque jour vivants et intacts parleurs compatriotes. Mais elle prétend qu'ils ont été outragés et qu'incessamment le Ballplatz va quitter sa longanimité pour adresser à Belgrade un ultimatum exigeant une solennelle réparation. Quotidiennement encore, elle demande qu'on mette un terme aux « provocations » de la Serbie. Quelles sont ces provocations, en quoi consistent-elles ? On n'en dit rien, mais on s'obstine à faire gronder le tonnerre audessus de Belgrade. Le mensonge est méthodique. Un jour on annonce que M. de Hartwig, ministre de Russie à Belgrade, qu'on accuse d'exciter les Serbes, a été rappelé . par son gouvernement, et l'on commente longuement cette Gauvain. — T. IV. 22
grave nouvelle en insinuant que Belgrade est un foyer d'agitation anti-autrichienne. Un autre jour, on annonce que les Grecs ont fait un massacre de Juifs à Salonique et l'on ameute contre la Grèce le monde israélite, si puissant dans la monarchie. Le lendemain, on signale des massacres de Macédo- Roumains en Macédoine et l'on organise des meetings de protestation contre ces horreurs ; on invite le Cabinet de Bucarest à réclamer des satisfactions. A ce propos, il est bien curieux de constater que les Austro- Hongrois se montrent plus soucieux des intérêts de la Roumanie que le gouvernement roumain. Autant celui-ci se montre circonspect et soucieux de ne point blesser les États balkaniques, autant le Cabinet de Vienne s'attache à solidariser celui de Bucarest avec lui par des manifestations extérieures, à l'inciter à prendre parti.
Au moment où vont s'ouvrir à Londres les négociations de paix, on peut dire que le danger de guerre ne vient plus que de Vienne. Le remplacement inopiné du ministre de la guerre, le général d'AufFenberg,et du chef de l'état -major général, le maréchal Schemua, par le général de Krobatin et le général Conrad de Hœtzendorf, peut difficilement être interprété dans un sens pacifique. L'Autriche-Hongrie n'a jamais été victime que de sa politique de compression ou d'oppression des nationalités ; elle devrait s'en prendre à elle seule de la déception que lui cause le développement de la crise balkanique. Elle garantirait mieux ses intérêts en inaugurant une politique de justice et de tolérance à l'égard des Slaves et des Roumains, qu'en essayant de mater la Serbie, qui se borne maintenant à prendre l'Europe pour arbitre. En tout cas, si un nouveau conflit éclate, on saura à qui en faire remonter la responsabilité.