‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 84 sur 110 · DÉCLARATIONS DE SIR EDWARD GEY A LA CHAMBRE DES COMMUNES · texte numérisé non relu

DÉCLARATIONS DE SIR EDWARD GEY A LA CHAMBRE DES COMMUNES

12 décembre 1912.

La déclaration faite hier à la Chambre des Communes par Sir Edward Grey donne une impression très exacte sur la situation générale. Si elle n'est ni très claire, ni très rassurante, c'est que la situation elle-même ne l'est pas et qu'il ne dépend pas du gouvernement britannique qu'il en soit autrement. « L'espoir et l'anxiété, a dit le chef du Foreign Office, se sont succédé de jour en jour et il peut encore en être ainsi pendant quelque temps... La situation diplomatique est favorable et, si l'on éprouve de l'anxiété, c'est qu'on craint que quelque incident imprévu se produise et occasionne un changement défavorable. » En conséquence, Sir Edward Grey n'a pas cru devoir entrer dans des explications plus détaillées de peur « de faire naître un pessimisme injustifié ou d'éveiller des espérances qui pourraient être déçues par la suite ».

Sous cette forme discrète, Sir Edward Grey a exprimé des appréhensions qui se font jour actuellement dans toute la presse indépendante et que nous exposions avant-hier. Nous ne pouvons donc que répéter notre conclusion : dans la phase actuelle de la crise, le danger de conflit ne vient plus que de l'Autriche. L'incident imprévu auquel a fait allusion le ministre des affaires étrangères britannique ne peut être soulevé que par l'Autriche. Les puissances de la

Triple Entente et l'Italie manifestent de toute manière, par leurs déclarations officielles et par la voix de la presse de tous les partis, leur désir très vif que la liquidation balkanique s'opère normalement entre les belligérants, sans intervention intéressée de tierces puissances. Or, à mesure qu'augmentent les probabilités d'arrangement entre la Turquie et la Ligue balkanique, les prétentions austrohongroises s'accroissent. Ce qui est inquiétant, c'est que ces prétentions ne sont pas formulées officiellement et que la presse officieuse, après avoir énoncé un prétendu minimum de desiderata, y ajoute à tout instant de nouveaux articles ou remet en avant des revendications qu'elle avait précédemment démenties. Comme on prend en même temps dans toute la monarchie des mesures militaires d'une extrême gravité équivalant à une véritable mobilisation, tout observateur impartial doit conclure que le Cabinet de Vienne prépare une agression contre la Serbie sous un prétexte quelconque que l'on découvrira au moment opportun, ou bien qu'il veut être le maître des négociations qui vont s'engager à Londres.

Ces deux hypothèses ne s'excluent pas. La première se justifie par les désirs avoués du parti militaire austrohongrois qui brûle d'envie de mater définitivement la Serbie et qui, fort des alliances de la monarchie, affecte de ne redouter aucune complication extérieure. Un officier supérieur n'écrivait-il pas récemment à la Zeit que l'Allemagne devait envahir immédiatement la France si celle-ci n'obtenait pas de la Russie une sorte de désarmement ? La seconde hypothèse correspond davantage aux préférences de la diplomatie austro-hongroise qui, malgré tout, sent que l'initiative d'une agression la mettrait en mauvaise posture. Mais l'agression et la pression diplomatique peuvent se combiner. L'intention de se ménager un pré-

texte de brusque intervention transparaît à travers le langage de tous les officieux. Le Fremdenblatt lui-même regrette avec une insistance significative que la Serbie « montre peu d'empressement à répondre aux intentions amicales de la monarchie. » Il ne dit point, d'ailleurs, en quoi consistent ces intentions. Mais d'autres journaux moins sibyllins indiquent qu'il s'agit de l'établissement d'une union douanière et de la réduction de l'armée serbe. En somme, l'Autriche désire que l'Europe la laisse régler en tête à tête ses comptes avec la Serbie et elle arme à outrance afin d'être plus prête que les autres puissances quand la question se posera officiellement. Elle a consenti à venir causer à Londres dans la conviction que son million d'hommes sous les armes permettrait à son représentant de se faire mieux écouter.

Sir Edward Grey n'a donc eu que trop raison de dire que les puissances n'avaient pas la certitude de trouver dans les prochaines consultations des ambassadeurs « la solution de toutes les difficultés existantes ». Il aurait pu ajouter que cette certitude commencera seulement d'apparaître quand les puissances soucieuses de voir s'établir un ordre de choses définitif dans les Balkans montreront, elles aussi, qu'elles sont prêtes à soutenir efficacement leur politique. Dans ces quinze derniers jours, la presse libérale et radicale de la Grande-Bretagne avait témoigné de désirs de paix peut-être excessifs qui ont été pris ailleurs pour de la résignation à la paix à tout prix. Il en est résulté une recrudescence de prétentions à Vienne. C'est une leçon qui ne doit être perdue pour personne.

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