LA SITUATION AVANT LA CONFERENCE
14 décembre 1912.
Suivant les décisions arrêtées lors de la conclusion de l'armistice de Tchataldja, les négociations de paix auraient dû commencer aujourd'hui à Londres. Il n'en sera rien pourtant. On n'est même pas très sûr que les plénipotentiaires se réunissent lundi au palais de Saint- James. Ils
devront tout d'abord s'entendre sur la question de la participation officielle de la Grèce aux négociations. Il y a quelques jours, il semblait établi que cette participation ne faisait pas de doute. On ne comprenait pas, en effet, que des négociations sérieuses pussent s'ouvrir en l'absence des représentants de l'un des belligérants. Mais Réchad Pacha, chef de la mission ottomane, de passage à Paris, a déclaré 'hier que la Turquie ne saurait négocier avec la Grèce tant que celle-ci n'aurait pas adhéré à l'armistice, attendu qu'on ne peut « raisonnablement traiter avec un Etat qui compte sur les chances de la guerre pour améliorer sa situation diplomatique ». Ce raisonnement est bien peu solide, et il sera difficile aux plénipotentiaires ottomans de le soutenir à Londres. Sans doute il eût été plus logique que la Grèce signât l'armistice en même temps que ses alliés et son adhésion avant l'ouverture des négociations de paix simplifierait les choses. Toutefois, la situation de droit créée par l'attitude actuelle de la Grèce n'a rien d'extraordinaire : il est arrivé déjà que des négociations de paix se soient engagées sans que les hostilités fussent suspendues et il n'y a rien d'incompatible entre le fait de négocier et celui de combattre. Si la Turquie considérait le refus de la Grèce d'adhérer à l'armistice comme une raison de l'exclure des négociations, elle aurait dû refuser elle-même de suspendre les hostilités avant que les autres belligérants eussent obtenu l'adhésion de leur alliée. Elle n'a pas cru devoir le faire ; elle n'est plus fondée à se plaindre aujourd'hui.
D'une façon générale, d'ailleurs, les récentes confidences des plénipotentiaires accrédités à la conférence balkanique rentrent dans la catégorie de ce que les Anglais appellent « choses qu'il aurait mieux valu ne pas dire ». On reproche souvent aux journalistes de parler sans discernement. Du
moins est-ce leur métier de chercher à renseigner leurs lecteurs et ils sont excusables de verser parfois dans la fantaisie ou l'indiscrétion. Au contraire, cette excuse est inadmissible chez des diplomates de profession, surtout lorsqu'ils sont chargés de la lourde mission de résoudre la question, de paix et de guerre. Par exemple, le Temps a rendu un bien mauvais service à quelques-uns de ces personnages en leur fournissant l'occasion de faire des déclarations ou des révélations qui donneront prise contre eux. Le plénipotentiaire monténégrin interviewé, entre autres, s'est montré d'une ineffable candeur. Aussi, au contraire de ce que pense notre confrère, trouvons-nous légitimes les réserves du Times à propos de ces commentaires et regrettons-nous que les négociations si délicates de Londres débutent par des escarmouches de plénipotentiaires dans la presse. En signalant l'autre jour les dangers du langage pacifiste à outrance de la presse radicale britannique, nous ne visions nullement le Times qui a été un des premiers à défendre le principe des Balkans aux États balkaniques. Nous n'étions pas davantage en contradiction avec nos articles du mois d'octobre que rappelle le Temps. Nous avons alors formulé au sujet de la campagne dirigée contre la diplomatie britannique des critiques desquelles nous ne retirons rien. Aujourd'hui comme alors, la France et la Russie ont le plus grand intérêt à conserver à leurs relations avec l'Angleterre un caractère de parfaite confiance.
Le Times de ce matin donne la note très juste et conforme à celle de la presse française en disant qu'une grave responsabilité pèsera sur tout Etat qui laissera mettre de nouveau la paix en danger et qu'aucune nation ne peut se permettre impunément de s'aliéner la sympathie publique en empêchant, ou même en retardant les négociations de
paix. Pour être discret, cet avertissement n'en est pas moins clair. Il y a tout lieu de croire qu'il répond à la pensée de Sir Edward Grey et à celle du public britannique en général. Actuellement, la paix européenne n'est plus menacée que par les puissances qui, pouvant empêcher la guerre balkanique, l'ont permise ou encouragée dans l'espoir d',en tirer profit, et qui, voyant les événements tourner contre leur gré, menacent le monde d'une autre guerre afin d'imposer après coup leurs solutions.
C'est notamment le cas de l 'Autriche-Hongrie qui feint d'être attaquée alors qu'aucune puissance, petite ou grande, ne songe à porter la moindre atteinte à ses intérêts. Malgré la mobilisation des « reptiles » du Presse-Bureau, avantgarde de l'armée mise sur le pied de guerre, elle ne réussira pas à donner le change à l'Europe.