L AVENIR DE LA TURQUIE
15 décembre 1912.
»a double négociation qui doit s'ouvrir à Londres entre les représentants des cinq puissances balkaniques d'une part, et entre les ambassadeurs des six grandes puissances d'autre part, s'engage dans des conditions qui troublent profondément l'opinion européenne. Depuis la signature de l'armistice de Tchataldja, la situation s'est plutôt compliquée. On semble s'éloigner de plus en plus des solutions ayant un caractère définitif qui avaient la faveur du public il y a quelques semaines et qui ne semblaient pas alors rencontrer d'opposition irréductible près des gouvernements. On s'efforce visiblement en diverses capitales de réduire au-
tant que possible l'importance des remaniements balkaniques et, très probablement, on estimerait dans ces milieux avoir obtenu un grand succès si l'on réussissait à faire restituer à la Turquie une notable partie de ce qu'elle vient de perdre. C'est un mauvais calcul. Ni pour l'empire ottoman, ni pour les grandes puissances, ni pour les États balkaniques, il ne serait avantageux que des combinaisons bâtardes, forcément provisoires, fussent apliquées dans la Turquie d'Europe. Si, pour calmer certaines susceptibilités ou ménager certaines ambitions, on se préoccupe plus de réserver l'avenir que de régler équitablement les conflits actuels, on aura fait à Londres une œuvre néfaste. Pour les gouvernements sincèrement amis de la paix et conscients de leurs véritables intérêts, il ne s'agit pas en ce moment de remporter des succès diplomatiques, toujours éphémères, mais d'établir en Orient un nouvel état de choses à peu près satisfaisant de nature à prévenir de nouveaux conflits.
Dans l'état où'l 'armistice a laissé les armées balkaniques, la Turquie ne peut plus espérer reconquérir la Macédoine et la Thrace. Les troupes qu'elle concentre derrière les lignes de Tchataldja sont probablement capables d'offrir une sérieuse résistance à un assaut bulgare, mais elles sont hors d'état de prendre l'offensive. Il faut toute la mobilité de l'esprit turc pour s'imaginer qu'elles pourraient chasser l'armée de Ferdinand Ier de ses positions et débloquer Andrinople. Elles n'ont ni le matériel, ni les cadres, ni l'organisation, ni l'intruction, ni la masse nécessaires pour un aussi grand effort. On a déjà tiré d'Asie tous les hommes utilisables, et ce qui en arriverait encore serait d'une valeur médiocre. D'ailleurs il serait bien imprudent de dégarnir complètement de troupes les vilayets d'Asie, alors que de graves événements peuvent y survenir d'un jour à l'autre.
Abstraction faite des convoitises extérieures, on ne peut ignorer à la Sublime Porte que la domination ottomane est mal supportée dans certaines régions de l'autre côté du Bosphore, et que des mouvements analogues à ceux des Balkans peuvent bouleverser aussi cette partie de l'empire. Si la Turquie est prévoyante, elle doit donc se résigner à perdre en Europe des possessions qui étaient et redeviendraient pour elle une cause permanente de troubles et de ruine, pour concentrer son attention et ses ressources sur la partie la plus saine de l'empire. Mieux eût valu pour elle que le congrès de Berlin eût organisé une Balkanie plus logique ; iHui eut épargné de grands ennuis. En ce moment, les plénipotentiaires ottomans devraient s'attacher beaucoup moins à reprendre le plus possible de terre ottomane aux vainqueurs qu'à obtenir des garanties sérieuses pour le maintien de la paix future. Ce langage, nous le savons, est mal accueilli à Constantinople par les patriotes chauvins facilement accessibles aux flatteries des hommes qui les poussent aux précipices en entretenant leur exaltation.C'est pourtant le seul que puissent tenir de véritables amis. Que les Turcs se rappellent les conseils qui leur ont été donnés de divers côtés depuis quatre ans, et ils reconnaîtront ceux qui leur auraient été le plus profitables. Les belligérants non plus n'ont aucun intérêt à tenter de pousser à fond leurs avantages. Une plus longue lutte risquerait de les épuiser et les puissances qui ont été surprises par l'étendue de leurs premiers succès sont prêtes maintenant à intervenir. Là aussi la modération se recommande d'autant plus que trois des principales places assiégées par les alliés tiennent encore. Il est vrai qu'avec le temps Andrinople, Scutari et Janina finiraient par tomber ; mais, tant qu'elles se défendent, elles constituent des éléments de transaction dont les plénipotentiaires ottomans
sauront se servir avec l'habileté et la souplesse qui caractérisent leur diplomatie.
C'est à cette œuvre de conciliation que les représentants des grandes puissances neutres, renonçant à remporter l'un sur l'autre des succès ostentatoires, devraient se mettre résolument. Les solutions transactionnelles honorables pour toutes les parties ne sont pas impossibles à trouver. Dès maintenant, on les découvre même assez clairement. Il suffirait probablement qu'on fît comprendre à tous les belligérants qu'on est d'accord à ce sujet pour qu'après les atermoiements de rigueur elles fussent acceptées. On ne tardera pas à savoir si toutes les grandes puissances s'inspirent vraiment, comme elles le déclarent officiellement, de cette prudence intelligente, ou si quelqu'une d'entre elles est entraînée par l'esprit d'aventure.
17 décembre 191 2.
La conférence des plénipotentiaires balkaniques s'est réunie hier à Londres au palais de Saint- James. La séance a été ouverte par Sir Edward Grey qui a prononcé une allocution de circonstance à laquelle les premiers plénipotentiaires de chaque puissance ont répondu par des remerciements. Aussitôt après, un déjeuner a été servi dans une salle voisine sans que les membres de la conférence aient même échangé leurs pleins pouvoirs. Cette formalité doit être accomplie aujourd'hui. On le voit, les travaux de cette solennelle assemblée marchent lentement. Il est peu probable qu'ils progressent plus rapidement par la suite et le
public ne doit pas s'attendre à apprendre chaque soir que d'importantes résolutions viennent d'être prises. Il lui faudra patienter de longues semaines. D'ailleurs, il n'est guère désirable que le cours des négociations se précipite, car les premiers contacts seront certainement des chocs. Chacun va prendre tout d'abord des positions qu'il déclarera intangibles, tout en sachant qu'il ne pourra les conserver jusqu'au bout. Il est certain, par exemple, que, si les intentions du gouvernement ottoman avaient correspondu réellement aux déclarations publiques de Réchid Pacha, les négociations ne se fussent même pas ouvertes. On est donc disposé à certaines transactions et il faut du temps pour en faire accepter l'idée à l'opinion des divers pays en cause. Malheureusement, il est fort à craindre que les conversations traînent péniblement tant qu'Andrinople n'aura pas succombé par la famine. Les Bulgares, comme l'a dit M. Danef, tiennent absolument à prendre cette place et aucun Cabinet ottoman ne pourra sans doute se résigner à la céder tant qu'elle résistera. Si Andrinople n'est pas obligée de se rendre assez promptement, il est fort à craindre que la conférence balkanique soit longtemps condamnée à de simples échanges de politesses.
ENCORE LES INTRIGUES AUSTRO-HONGROISES. — LA FRANCE ET L'AUTRICHE-HONGRIE.
18 décembre 19 2.
Nous avons laissé passer sans les relever les accusations « de haute trahison contre la paix européenne » que des
organes souvent officieux comme le Pester Lloyd dirigeaient ces jours derniers contre la presse française à propos des articles où la politique belliqueuse de l'Autriche-Hongrie était signalée comme le seul véritable danger qui menaçât la paix générale. Nous attendions des événements la justification d'appréciations fondées sur des faits précis dont existaient les preuves. C'est de Vienne même que vient, aujourd'hui la lumière sur les manœuvres qui ont provoqué la mise de l'armée austro-hongroise sur le pied de guerre et l'inquiétude dans toute l'Europe. D'après un communiqué du gouvernement, il résulte de l'enquête officielle conduite par le consul Edl que les bruits répandus sur la séquestration et la mutilation du consul Prochaska, sur les mauvais traitements ou les mauvais procédés infligés à cet agent du ministère impérial et royal à Prizrend « sont complètement dénués de fondement ». L'échafaudage d'accusations et d'insinuations dressé par les partisans à tout prix de l'invasion de la Serbie s'écroule dans le dégoût et l'indignation. Il n'en reste que ceci : « Les autorités militaires serbes à Prizrend — uniquement, il est vrai, les autorités inférieures — se sont mises plusieurs fois dans leur tort au point de vue du droit international, à l'égard du consulat austro-hongrois, du consul et de son personnel. Les actes répréhensibles qui se sont produits à cet égard seront communiqués au gouvernement serbe et il lui sera demandé d'accorder une réparation correspondante. » Cette dernière phrase du communiqué, publiée pour sauver la face du Ballplatz, donne la mesure de l'importance des incorrections reprochées à la Serbie. Pour qu'un agent du Ballplatz chargé de relever des griefs écrasants n'ait trouvé que cela, il faut qu'il y ait eu en réalité bien peu de chose. Si l'on veut bien se rappeler que Prizrend a été prise de vive force et que des Albanais en armes ont trouvé un
refuge au consulat austro-hongrois d'où ils ont continué à tirer sur les troupes serbes, aucun homme doué du sentiment de la justice la plus élémentaire ne s'étonnera que dans la bagarre les vainqueurs n'aient pas rendu tous les honneurs dus à M. le consul impérial et royal et à ses collaborateurs.
Voilà ce que pouvaient savoir depuis plusieurs semaines les hommes de bonne foi et ce que nous avons dit ici dès le mois de novembre. La famille de M. Prochaska avait reçu des lettres ne contenant pas un mot sur les sévices allégués par les « reptiles » de Vienne et de Pest et donnant les meilleures nouvelles de sa santé. D'autre part, le gouvernement serbe possédait des témoignages multiples, oraux et écrits, dont quelques-uns émanaient des agents en question, que les consuls d'Autriche-Hongrie àPrizrend et à Mitrovitza avaient bénéficié des plus grands égards des autorités serbes malgré la singularité du rôle qu'ils avaient joué. C'est pour avoir dit cela, pour avoir essayé d'éclairer l'opinion publique austro-hongroise à un moment où les mêmes hommes qui prétendaient anéantir la Serbie en 1909 cherchaient une autre occasion de déchaîner un conflit, c'est pour avoir tenté d'épargner à l'Europe et à la monarchie dualiste elle-même les horreurs d'une guerre générale, que le Pester Lloyd et d'autres- organes puisant à la même source leurs inspirations quotidiennes nous accusaient la semaine dernière de « haute trahison contre la paix européenne ». Aujourd'hui la presse presque tout entière de la monarchie tient contre le gouvernement de son pays un langage au moins aussi sévère que- le nôtre. Dans la crise actuelle comme lors de celle de 1908-909, la presse austro-hongroise manifeste une incompréhension regrettable des sentiments de la presse et du public français. Il n'est pour ainsi dire pas un Français qui ne ressente
une vraie sympathie pour l'Autriche-Hongrie et ses diverses populations et qui ne désire sans aucune arrièrepensée le maintien de la puissance austro-hongroise, condition essentielle de l'équilibre européen. Voilà deux occasions pourtant où s'affronte l'opinion publique des deux pays. Les journaux de Vienne et de Pest qui rejettent sur nous la responsabilité de ces différends se trompent gravement, car c'est dans l'intérêt de la monarchie ellemême, dans le désir de lui voir conserver dans le monde le rôle modérateur qui est en même temps sa force au-dedans et la sauvegarde de l'ordre général au dehors, que nous avons découragé de toutes nos forces des initiatives propres à rompre à la fois son équilibre intérieur et l'équilibre extérieur. Il n'est jamais entré dans notre esprit la moindre pensée agressive ou simplement désobligeante. En nous efforçant de découvrir les manœuvres des brouillons, des vaniteux et des casse-cou, nous avions conscience de rendre un service public.
Le Pester Lloyd, la Reichspost, la Nouvelle Presse libre et leurs confrères auraient pu tirer de la crise de 1909 un enseignement profitable. Le « triomphe » diplomatique de M. d'Aehrenthal en mars 1909 est en réalité la cause de tout ce qui se passe maintenant dans les Balkans. Succès ostentatoire, il a compromis les intérêts austro-hongrois dans la péninsule, affaibli ses positions et discrédité son autorité.
Veut-on remporter en 191 3 un succès du même genre? Veut-on bouleverser l'Europe pour le plaisir de mater la Serbie ? Dans jes deux cas et quel que soit le résultat de l'entreprise, c'est l'Autriche-Hongrie qui sera le plus bouleversée. Dans l'état actuel de la civilisation, elle ne peut plus mater les peuples slaves, pas plus ceux du dehors que ceux du dedans. Elle peut réussir à les comprimer, à les Gauvain. — T. IV. ' 23
opprimer un temps ; mais un jour l'explosion inévitable surviendra et fera tout sauter. Alors à quoi bon mobiliser, à quoi bon même remporter des victoires ? C'est à d'autres que cela profiterait finalement.
En vain la presse officieuse et les émissaires austrohongrois répandus dans les diverses capitales allèguent-ils que leur gouvernement désire uniquement la paix et demande seulement à la Serbie de vivre avec lui sur un pied d'amitié. Si ce n'était que cela, l'accord entre Belgrade et Vienne serait immédiatement conclu ; le gouvernement serbe ne demande rien, absolument rien, à son grand voisin si ce n'est -qu'il le laisse tranquille. Pour le règlement des frontières albanaises, il s'en remet à l'Europe.
Par contre, le Ballplatz exige de Belgrade des engagements secrets équivalant à un vasselage ; dans l'entourage de grands personnages, on espère même que les exigences seront telles qu'elles soient inacceptables et qu'on en finisse une bonne fois par la force. Dans ces milieux, en pense encore ce qu'imprimait le 25 février 1909 la Danzers-Armeezeitung, où écrivent les officiers de l 'étatmajor-général :
Ce n'est pas pour rien que notre génération militaire d'aujourd'hui est pénétrée du principe de l'absence de tous ménagements guerriers. Si les insurgés serbes veulent mourir, ils peuvent être expédiés dans l'autre monde par hécatombes, jusqu'au dernier de la race : ce monde-ci n'y perdra rien. Ce sera une guerre d'extermination. Nous saurons la faire, si besoin en est. Puisqu'il y a des gens derrière la Serbie, nous ferons la conquête de la Serbie et nous la garderons, afin que, dans l'avenir, des velléités semblables ne puissent se manifester. La création artificielle qui s'appelle royaume de Serbie représente aujourd'hui un abcès purulent qui menace de tout infecter. Il doit être opéré. Quiconque cherche à soutenir la Serbie est notre ennemi. Nous sommes assez forts pour repousser de telles attaques et de tels protecteurs. Nous châtierons la Serbie, nous la conquerrons, nous la garderons... Si cela déplaît à quelqu'un, qu'il vienne donc !
Si l'on n'ose plus écrire cela, on l'entend encore dans les conversations et l'on ne cache point l'espoir de voir se réaliser cette prophétie sauvage. Il faut que l'Europe sache où prétendent la mener des hommes qui revendiquent la mission de civiliser l'Orient.