DECLARATIONS DE M. KOKOVTZOF DEVANT LA DOUMA
19 décembre 1912.
Le président du Conseil de Russie a prononcé hier devant la Douma d'empire un long discours où il a traité successivement les principales questions intérieures et la grande question extérieure du moment. Au point de vue russe comme au point de vue diplomatique, les déclarations de M. K*okovtzof sont excellentes. C'est un programme d'homme d'Etat qui se place au-dessus des partis et qui envisage avec une haute impartialité les problèmes européens.
En ce qui concerne la politique intérieure, deux points méritent d'être mis en relief. M. Kokovtzof a tout d'abord affirmé « l'absolue certitude de la stabilité des principes fondamentaux de l'organisation actuelle de l'Etat ». Ainsi se trouvent formellement démentis les bruits de dissolution de la Douma et de remaniement de la Constitution que l'on a fait courir après l'élection du bureau de la nouvelle Douma. Le tsar Nicolas ne songe nullement à modifier un système gouvernemental qui, comme partout ailleurs, n'est pas parfait, mais a permis en somme à la Russie de retrouver la paix intérieure et de développer ses forces
économiques dans une proportion presque inespérée. En second lieu, le président du Conseil, loin de formuler le moindre blâme contre les tendances de la majorité de coalition assez imprévue qui s'est formée contre les nationalistes intransigeants, s'est attachée à rassurer les allogènes. Tout en proclamant l'unité et l'indivisibilité de l'empire, la prédominance de la nationalité russe et de la religion orthodoxe, il a manifesté les dispositions les plus bienveillantes envers les autres nationalités et a promis d'assurer la tolérance religieuse à toutes les confessions. Il a même eu des paroles de sympathie pour la Finlande et ses institutions particulières dont il a parlé avec une remarquable équité.
Les amis de la Russie souhaitent vivement que ce programme libéral trouve dans tout l'empire des agents assez fermes pour l'exécuter avec esprit de suite, car son application méthodique peut avoir sur la politique extérieure la plus heureuse influence. Des sévérités inutiles et surtout une certaine incohérence ont provoqué dans les régions frontières de l'Ouest une désaffection qui ne serait pas sans danger en cas de conflagration européenne Par exemple, l'attraction polonaise s'exerce actuellement plutôt vers l'Autriche où les Polonais de la monarchie bénéficient d'une situation très favorable. Il serait facile au gouvernement russe, sans compromettre en rien l'autorité du pouvoir central et sans modifier le statut en vigueur, d'administrer ses provinces polonaises dans un esprit bienveillant qui lui concilierait les sympathies des populations. Sous ce rapport M. Stolypine avait la main trop rude. Celle de M. Kokovtzof semble plus douce. La décision de ne pas donner suite au projet de rattachement de plusieurs districts polonais à des provinces russes est l'indice d'une judicieuse appréciation des circonstances.
Au sujet de la crise balkanique, le président du Conseil s'est exprimé avec une grande modération. Comme M. Poincaré dernièrement, il a négligé de relever les déclarations bruyantes faites ailleurs. Il s'est borné à dire que, fidèle à son alliance et à ses ententes et sûre de l'appui de ses amis et alliés la Russie cherche à prévenir des complications menaçantes pour la paix européenne. Grande puissance slave orthodoxe, elle désire que les peuples slaves des Balkans « obtiennent des conditions d'existence en rapport avec les exploits si nombreux qu'ils ont accomplis »; mais elle désire avant tout qu'il sorte du conflit actuel un état de choses « excluant pour l'avenir de nouvelles complications ». Ce désir est partagé par toutes les puissances qui mettent au-dessus de toutes les ambitions particulières la nécessité de supprimer en Orient les causes de désordres périodiques. Comme l'a dit M. Kokovtzof, les gouvernements qui abandonneraient ce terrain de discussion pour faire prévaloir leurs intérêts personnels assumeraient la responsabilité des complications internationales ultérieures.
21 décembre 1912. •
Les travaux des cinq ambassadeurs réunis à Londres sous la présidence de Sir Edward Grey pour discuter les questions balkaniques avancent d'une manière qui fait bien augurer de la suite de ces délibérations. Dans leur séance d'hier, les représentants des six grandes puissances
européennes ont adopté une série de conclusions d'une grande importance. Ils ont accepté le principe de l'autonomie albanaise et recommandé « des mesures propres à garantir l'accès commercial de la Serbie à l'Adriatique ». En dehors de ces deux points essentiels sur lesquels les six gouvernements sont tombés d'accord, les ambassadeurs se sont entretenus d'autres questions, telles que celles des îles de la mer Egée, des frontières de l'Albanie et de Salonique. Sur ces derniers points, ils ont transmis à leurs gouvernements le résultat de leurs entretiens sans faire connaître publiquement leur sentiment. Il y a lieu de croire toutefois qu-ils ont recommandé une sorte de neutralisation navale des îles de la mer Egée qui seraient soustraites à la souvera;neté ottomane, et envisagé comme frontière orientale de l'Albanie la ligne de faîte des montagnes séparant le bassin de l'Adriatique de celui de la mer Egée. Quant à Salonique, son sort est encore trop incertain pour qu'on en ait pu parler avec utilité ; mais les ambassadeurs ont vraisemblablement exprimé le vœu que le commerce international ne souffre en aucun cas du changement de statut de ce grand port.
Les décisions relatives à l'Albanie et au port serbe sur l'Adriatique n'ont rien d'imprévu. Les revendications gréco-serbes sur la totalité "de 1 Albanie, proclamées bruyamment dans l'enthousiasme des premières victoires, ne pouvaient être soutenues sérieusement. Nous avons alors regretté qu'elles eussent été formulées avec aussi peu de mesure, car elles ont servi au parti de la guerre autrichien à provoquer dans la monarchie dualiste une surexcitation très dangereuse. Chacun savait que l'Albanie proprement dite était considérée comme intangible par les Cabinets de Vienne et de Rome et que tout projet de partage entre les alliés balkaniques de ces territoires réservés
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se heurterait à une résistance invincible. Il ne pouvait s'agir que de fixer les limites de ces territoires qui n'ont jamais eu d'existence propre, soit politique, soit administrative. En essayant de passer outre, la Ligue balkanique eût tourné contre elle les trois puissances de la Triple Alliance ainsi que l'opinion européenne. D'autre part, la question as force à part, ni la Serbie, ni la Grèce n'étaient en droit de faite reconnaître leurs prétentions territoriales sur l'Albanie. L'une et l'autre ont entrepris la guerre contre !a Turquie afin de soustraire les populations chrétiennes de Macédoine à la sujétion musulmane et de leur permettre de s'agréger à leurs co-nationaux des royaumes indépendants. Comment auraient-elles annexé de force l'Albanie qui, de tout temps et aujourd'hui plus que jamais, rejette tout joug quelconque ? L'illogisme était trop fort. D'ailleurs, l'annexion eût vraisemblablement produit des résultats déplorables. La Serbie et la Grèce auraient-elles repris contre les Albanais les méthodes du comité Union et Progrès ? Comment auraient-elles établi leur domination effective ? Dans l'un et l'autre pays, les districts albanais annexés eussent formé une plaie toujours ouverte. En vain le gouvernement serbe, très tolérant de nature et certainement décidé aux plus larges concessions, aurait-il tenté de se concilier les Skipétars ; ces tribus habituées traditionnellement à une indépendance farouche auraient vécu en état de rébellion permanente. Il est vrai qu'elles ne seront pas beaucoup plus tranquilles quand elles seront dotées de l'autonomie et que la question albanaise est destinée à fatiguer l'Europe longtemps encore. Mais, du moins, la responsabilité de la Serbie et de la Grèce seront dégagées.
La question du port serbe était plus délicate. Il était légitime et souhaitable que la Serbie eût un accès direct,
indépendant, sur l'Adriatique, et qu'elle y arrivât par un territoire possédé en pleine souveraineté. Elle était disposée à fournir toutes les garanties pour que la possession de ce port ne pût inquiéter ni l'Autriche-Hongrie, ni l'Italie, au point de vue militaire et naval. Mais le découpage du couloir d'accès n'allait pas sans difficultés et le Cabinet de Vienne, d'accord sur ce point avec celui de Rome, formulait un veto absolu. A moins de courir les chances d'une conflagration, il ne restait donc qu'à chercher une combinaison procurant à la Serbie les avantages matériels de la possession de la bande d'accès et ménageant les susceptibilités excessives des deux grandes puissances adriatiques. Il semble que les ambassadeurs aient trouvé une transaction équitable : la Serbie jouirait, dans un port franc à créer entre le Monténégro et Durazzo, des droits les plus étendus en dehors de tout contrôle local ou étranger et son réseau ferré serait relié à ce port par une ligne neutralisée. Elle aurait le libre débouché qu'elle désire sans la souveraineté du territoire. En pareille matière on ne peut se former une opinion définitive qu'après examen de toutes les clauses de détail, car celles-ci peuvent receler bien des restrictions ou des sources de malentendu. Il convient donc de réserver provisoirement son jugement. Mais si, comme semblent l'indiquer les informations de Londres, les ambassadeurs et leurs gouvernements sont bien d'accord pour garantir à la Serbie un débouché libre de toute entrave quelconque sur l'Adriatique tout en lui refusant l'annexion du territoire d'accès, un grand pas a été fait vers un accommodement général. On ne voit plus maintenant quel prétexte conserverait le gouvernement austro-hongrois de persister dans sa politique de mobilisation.