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DÉCLARATIONS DE M. POINCARE DEVANT LE PARLEMENT

22 décembre 1912.

Le président du Conseil n'a pas voulu laisser les Chambres se séparer avant de leur exposer la situation extérieure. L'état des négociations en cours ne permettait pas de discuter utilement des interpellations ; malgré tout leur talent oratoire, les interpellateurs n'auraient rien pu dire qui servît les intérêts français, et peut-être se seraientils laissé entraîner, en développant leurs idées personnelles, à des appréciations de nature à troubler ou à indisposer l'opinion dans certains pays étrangers. Au Palais- Bourbon comme au Sénat, on comprenait ce danger et l'on se résignait d'autant plus facilement au silence que, dans tous les partis sans exception, on savait la direction de notre politique extérieure entre des mains loyales et fermes. Mais M. Poincaré a tenu à confirmer devant le Parlement ce qu'il avait dit le 5 décembre devant la Commission des affaires extérieures de la Chambre et il a saisi l'occasion de la discussion du projet de loi relatif à deux douzièmes provisoires pour s'expliquer publiquement devant l'une et l'autre Chambre. L'exposé général des faits présenté hier par le président du Conseil ne diffère pas dans ses grandes lignes de celui du 5 décembre. Sur la genèse de la crise orientale, sur les positions prises par la diplomatie française et étrangère, sur nos relations avec nos alliés et amis, sur nos dispositions envers les Etats balkaniques et sur notre intention de régler les conflits actuels de concert

avec toutes les grandes puissances de manière à laisser intact l'équilibre international, M. Poincaré s'est exprimé avec la même clarté. Mais il était en état de fournir de nouvelles précisions, et la décision prise avant-hier par la réunion des ambassadeurs accrédités à Londres lui a permis de donner des éclaircissements rassurants qui ont été accueillis avec une satisfaction unanime.

Il est inévitable que, dans des crises de l'importance de celle qui bouleverse l'Orient, l'opinion publique soit quelquefois déconcertée ou égarée. M. Poincaré a démontré hier de façon péremptoire que les initiatives qu'il avait prises ou auxquelles il s'était associé, toujours d'accord d'ailleurs avec la Russie et l'Angleterre, étaient toutes conçues et ont toutes été dirigées dans le même esprit amical envers les autres puissances et en vue de sauvegarder à la fois la paix et l'équilibre. Il a rappelé que la proposition autrichienne du 14 août tendant à conseiller à la Porte l'adoption d'une politique de décentralisation progressive, politique préconisée également à Paris, avait reçu le meilleur accueil du gouvernement français et que celui-ci ne peut à aucun degré porter la responsabilité de l'échec des négociations engagées alors avec la Turquie. Une rectification analogue doit être faite à propos de la proposition de déclaration de désintéressement territorial que la presse austro-hongroise a commentée en son temps en termes très désobligeants, comme si elle constituait une injure de la part du Cabinet de Paris. Or, au moment où ces critiques s'exprimaient sans aucune retenue, le Cabinet de Vienne avait officiellement informé le gouvernement de la République qu'il n'avait aucune visée territoriale ; M. Poincaré a déclaré hier être en droit de l'affirmer. Le but de la proposition était donc atteint et l'on s'explique mal la campagne menée au mois de novembre à ce sujet par les jour-

naux de Vienne, de Pest et de Berlin. Dans cette circonstance comme dans plusieurs autres, il semble qu'une étrange contradiction ait pesé sur la politique austrohongroise. Officiellement le Gabinet de Vienne tenait un langage irréprochable, courtois et pacifique ; en fait, il prenait des dispositions matérielles belliqueuses et la presse à sa dévotion s'appliquait à entretenir l'inquiétude publique. L'affaire Prochaska est un autre exemple caractéristique de cette méthode ; alors qu'au Ballplatz on connaissait toute la vérité, on laissait courir les mensonges. S'il rejaillit de ces procédés des éclaboussures sur le renom de la politique austro-hongroise, ce n'est pas à nous, c'est à eux-mêmes que doivent s'en prendre nos confrères de la monarchie dualiste.

Parmi les informations tendancieuses répandues avec le plus de perfidie dans ces derniers temps, on a remarqué celles qui tendaient à mettre l'Angleterre en opposition avec la France sur divers terrains. Les ennemis de la Triple Entente, les partisans de la dislocation ou de la confusion des alliances, savent qu'une brouille, même momentanée, des deux puissances riveraines de la Manche ruinerait au profit de la Triplice tout le système européen actuel et ils ne négligent aucun moyen d'arriver à leurs fins. Malheureusement ils ont trouvé sous le ministère Caillaux des oreilles complaisantes. C'est l'honneur de M. Poincaré d'avoir démasqué ces intrigues et donné un vigoureux coup de barre, dès le premier jour de son arrivée au pouvoir, nour ramener la barque française dans le droit chemin. Depuis, il a tenu le gouvernail d'une main énergique et n'a ;oléré aucune déviation. Il a trouvé à Londres des disposions identiques et il a pu dire hier que jamais nos relations avec l'Angleterre n'ont été plus confiantes et plus étroites qu'aujourd'hui. Les appréhensions ressenties dans une

partie du public par de prétendues intrigues britanniques dans le Levant sont absolument injustifiées ; nous pouvons être certains que ni en Syrie, ni ailleurs, nos intérêts traditionnels ne sont menacés par des agents britanniques de quelque ordre que ce soit. A la Chambre et au Sénat. M. Poincaré a donné cette assurance catégorique. Il faut espérer qu'elle mettra fin à la campagne sournoise menée durant ces dernières semaines ; du moins le public saura à quoi s'en tenir sur ces tentatives qui ne compromettront plus que ceux qui s'y livrent.

M. Poincaré a parlé hier des résultats obtenus à la réunion des ambassadeurs avec une discrétion qui n'excluait pas les précisions. Il a relevé que le nouveau régime de l'Albanie autonome serait contrôlé par toutes les grandes puissances, y compris la France, et que la Serbie bénéficierait dans le port ouvert à son commerce sur la côte albanaise de toutes les garanties et de toutes les franchises lui permettant « de vivre et de respirer ». Les Serbes n'auront qu'à lire les passages des deux discours d'hier relatifs à leur pays, ceux notamment où sont évoqués les souvenirs de leur renaissance, pour être convaincus que le gouvernement français défend leur cause, ainsi que celle des autres États balkaniques, avec le sentiment très net de leurs véritables intérêts. C'est bien servir son pays et l'Europe que de comprendre ainsi sa mission. Au moment où l'année finit, la France peut rendre ce* témoignage à M. Poincaré que, toujours d'accord avec nos alliés et amis et sans porter ombrage à qui que ce fût, il s'est consacré tout entier, dans la limite des forces humaines, au maintien de la grandeur française et de la paix générale.

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