LES CONDITIONS DE LA LIGUE BALKANIQUE
2| décembre 19c ;.
Le bazarlik continue au palais de Saint- James. Au commencement de la séance d'hier, Réchid Pacha a annoncé que la Sublime Porte autorisait ses délégués à la conférence de Londres à entrer en négociations avec les délégués grecs comme avec ceux des trois autres États belligérants et qu'elle renonçait à poser comme condition préalable de la discussion le ravitaillement d'Andrinople. Après quoi le chef de la délégation serbe, M. Novakovitch, qui présidait la séance, a formulé les conditions de paix des quatre alliés : cession de tous les territoires de la Turquie d'Europe et de toutes les îles de la mer Egée, à l'exception de la presqu'île de Gallipoli et de la région de Constantinople comprise au sud d'une ligne tirée de Midia à Rodosto. Avec moins d'émotion que n'en manifestent les chroniqueurs qui narrent ce matin les détails de cette séance, les délégués ottomans ont écouté la lecture de ces conditions très dures. Ils n'ont ni protesté, ni discuté ; ils ont simplement demandé à en référer à leur gouvernement et l'on a fixé à samedi la date de la prochaine réunion.
Le public européen estimera peut-être que voilà encore une semaine perdue et il n'épargnera sans doute pas ses railleries à cette assemblée solennelle qui ne se réunit que pour se séparer presque aussitôt sans avoir rien décidé. Il aura tort. De grands résultats ont été déjà atteints. La Turquie accepte sans conditions de négocier avec la Grèce qui n'a pas signé l'armistice de Tchataldja et qui continue les hostilités sur terre et sur mer ; elle ne repousse point
de prime abord des conditions qui lui enlèvent la presque totalité de ses possessions d'Europe. En vérité, le temps n'a pas été perdu. Il était indispensable que les choses se passassent de façon que le gouvernement turc expliquât ses concessions devant l'opinion publique. Après avoir prescrit à la flotte mouillée dans la mer de Marmara de sortir des Dardanelles pour livrer combat à la flotte grecque, il peut dire que la continuation des hostilités avec la Grèce est plus profitable que nuisible à' l'empire. Peu importent les résultats véritables de cette action navale ; la version qu'on en donne à Constantinople satisfait l'opinion. De même le marchandage qui commence au sujet des cessions territoriales nécessitera un nombreux échange de télégrammes et de fréquents voyages de courriers entre Londres et Constantinople. Le Cabinet de Kiamil Pacha ne veut certainement pas céder tout ce qu'on lui demande et les alliés n'espèrent point obtenir tout ce qu'ils réclament. Mais les plénipotentiaires balkaniques devaient à l'opinion des quatre pays de la Ligue de présenter leurs premières conditions telles quelles et il leur fallait aussi se réserver des éléments de transaction. Tout ce qu'ils abandonneront successivement de leurs prétentions sera dès lors considéré comme un gain par la diplomatie ottomane et, si aucune influence extérieure ne vient se mettre en travers, la négociation pourra se terminer honorablement pour tout le monde.
Il est assez facile de deviner les concessions qui seront faites. En premier lieu, dès aujourd'hui et conformément à la décision consignée dans le protocole de la dernière réunion des ambassadeurs, les alliés renoncent en fait à l'Albanie pour laisser aux grandes puissances le soin d'organiser le régime de cette région. Le maintien de la suzeraineté du sultan permettra à la Turquie de dire qu'elle
conserve l'Albanie. Seulement, en englobant celle-ci dans les territoires cédés, les alliés désirent prévenir toute discussion entre eux et la Turquie au sujet de la fixation des frontières de ce côté. En effet, cette délimitation sera la partie la plus délicate de la tâche des diplomates, celle qui mettra la paix générale en plus grand péril, et l'on comprend que la Ligue balkanique tienne à ne pas compliquer de -difficultés avec la Sublime Porte ses négociations avec les grandes puissances.
En ce qui concerne la région des Détroits, il ne nous paraît pas douteux que les alliés n'insisteront pas sur la séparation des deux tronçons ottomans et qu'ils laisseront à la Turquie toute la bande côtière de la mer de Marmara sans solution de continuité ; la nouvelle frontière ira vraisemblablement de Midia,sur la mer Noire, [aux environs d'Enos,sur la mer Egée. De ce côté, il n'y a de question que celle d'Andrinople et celle-là ne pourra être résolue avant la reddition dé la place ou du moins avant une belle résistance diplomatique. Quant aux îles, la Crète sera attribuée à la Grèce en tout état de cause ; pour les autres, plusieurs de celles qui ne sont point immédiatement voisines des Détroits ou de la côte d'Asie pourront suivre le même sort sous la réserve qu'aucune ne servira de base navale à qui que ce soit. Il faut s'attendre à un grand bazarlih à propos des îles. Mais, du point de vue européen, la question est secondaire et ne menace point la paix générale. Si la Turquie ne se sent point encouragée à la résistance par une grande puissance, elle finira par se résigner aux transactions inévitables. Dans les négociations de Londres, elle doit seulement s'attacher à sauver deux choses : la région des Détroits et T'Asie avec ses dépendances. Si, cherchant à exploiter les divisions supposées de l'Europe, elle courait à de nouvelles aventures, elle risquerait de tout perdre.