LA TENSION AUSTRO-SERBE
27 décembre 191a.
Il faut attendre jusqu'à samedi pour connaître les contrepropositions que le gouvernement ottoman a décidé d'opposer aux conditions de la Ligue balkanique. L'important est que la Sublime Porte n'ait point rejeté celles-ci purement et simplement et que la négociation de Londres continue normalement. Les contre-propositions qui seront présentées demain par Réchid Pacha ne seront certainement pas le dernier mot de la Turquie et le marchandage durera longtemps. Il est déjà significatif que, d'après les journaux officieux de Constantinople, le Cabinet Kiamil ne revendique plus en pleine souveraineté dans les anciens vilayets d'Europe que la région comprise entre Midia, sur la mer Noire, et le golfe de Saros ou Xéros, au nord de la presqu'île de Gallipoli, y compris Andrinople. Toujours d'après ces journaux, le reste de la Thrace et une partie de la Macédoine seraient érigés en province autonome. Cette combinaison n'est pas destinée à être adoptée, mais elle offre un terrain de discussion. Entre les belligérants, les négociations vont donc se poursuivre suivant les méthodes orientales qui, dans les circonstances actuelles, répondent assez bien aux intérêts des Etats en cause.
Entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie, la tension diplomatique a diminué sans cesser d'être inquiétante. Le nouveau ministre de Serbie à Vienne a reçu un accueil gracieux de Tempereur-roi et les rapports de M. Pachitch avec M. d'Ugron sont tout à fait corrects. L'empressement de
M. Pachitch à exprimer officiellement des regrets au sujet des irrégularités reprochées aux autorités militaires de Prizrend et de Mitrovitza, alors qu'il aurait été fon-dé luimême à présenter des réclamations relativement à la conduite des consuls impériaux et royaux dans les territoires occupés, enlève tout prétexte d'intervention au Cabinet de Vienne. Mais les préparatifs militaires austrohongrois continuent et l'état de siège fonctionne toujours dans la monarchie dualiste avec toutes ses conséquences. Les mesures de police les plus arbitraires sont prises à l'égard des étrangers suspects de sympathie pour la cause slave. On a arrêté quantité de Serbes inofTensifs voyageant en Transleithanie pour leurs affaires ou pour voir leur famille, et l'on a refusé de les relâcher sans fournir aucune raison de leur arrestation. Les deux pays pourtant sont officiellement en paix. Le gouvernement austro-hongrois' aurait le droit d'expulser par mesure administrative les étrangers dont la présence sur le territoire national lui semblerait dangereuse. Mais sur quoi se fonde-t-il pour les arrêter ? Qualifie-t-il d'office espions tous les gens dont la mine déplaît aux policiers ? Veut-il provoquer des incidents ? Il va si loin dans sa manie de voir des espions partout que, le jour de Noël, la police de Semlin a arrêté sur le quai de Semlin la femme du ministre d'Allemagne à Belgrade qui venait de débarquer du bateau. C'est seulement après plusieurs heures de détention que Mme Griesinger a été relâchée sur l'intervention de son mari.
Ces procédés ne seraient que ridicules s'ils étaient seulement l'œuvre d'agents subalternes trop zélés. Malheureusement les préventions qu'ils révèlent paraissent partagées par les plus hauts personnages. Il y a quelques jours, l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Pétersbourg s'est plaint à M. Sazonof de tentatives faites par les Serbes de Serbie Gauvain. — T. IV. 24
pour fomenter des troubles en Bosnie-Herzégovine et probablement a-t-il cherché à justifier ainsi la mobilisation de la plus grande partie de l'armée. Or les Serbes de Serbie se gardent avec le plus grand soin de toute intrigue du genre de celles qu'on leur reproche ; ils ont trop à faire dans leurs conquêtes et trop de ménagements à observer envers les grarides puissances pour commettre de pareilles imprudences. D'ailleurs, la frontière serbo-bosniaque est si rigoureusement fermée par les gardes-frontières et les troupes du corps d'armée de Serajévo que les oiseaux euxmêmes, dit-on à Belgrade, ne peuvent plus la franchir. Pour que l'armée et la police restent sur un tel pied, il faut d'autres raisons que celles de prétendues menées serbes dans les provinces annexées.