LES CONTRE-PROPOSITIONS TURQUES
29 décembre 1912.
Il ne faut pas prendre au tragique les contre-propositions présentées hier à la conférence balkanique par Réchid Pacha ; les plénipotentiaires ottomans eux-mêmes ne les prennent sans doute pas au sérieux. Le public, qui voudrait avoir la paix pour ses étrennes, s'étonne, s'énerve et se demande si la reprise des hostilités ne va pas brusquement succéder à cette étrange campagne diplomatique. Il oublie que, pour les Orientaux, le temps ne compte pas, et que la collaboration du temps est indispensable pour le succès des négociations actuelles.
Les contre-propositions turques représentent à peu près
les demandes formulées dans l'ultimatum balkanique qui a précédé la déclaration de guerre. Elles sont beaucoup plus vagues, et les précisions qu'elles contiennent, telles que la désignation d'un prince protestant appartenant à un Ëtat neutre pour le gouvernement de la Macédoine autonome, sont au moins bizarres. Mais il est superflu de s'arrêter à ces détails, car le Cabinet Kiamil n'a pas pensé un seul instant que ses contre-propositions seraient acceptées comme base, de discussion. Seulement il a cru nécessaire de répondre à la demande de cession de la Turquie d'Europe par l'offre des conditions que les alliés balkaniques prétendaient lui imposer avant le commencement de la guerre. Il a voulu fournir à ses plénipotentiaires l'occasion de rappeler aux vainqueurs que leurs exigences actuelles ne correspondent pas à leurs intentions officielles du début et à l'Europe qu'elle avait déclaré que le résultat de la guerre ne saurait en aucun cas modifier le statu quo territorial. On peut trouver mauvaise la plaisanterie. Elle le serait en effet si les Turcs s'y tenaient. « Vous oubliez, se sont écriés hier l'un après l'autre les délégués de la Ligue, que dans l'intervalle il y a eu la guerre et que vous avez été battus. » Ni Kiamil Pacha, ni Réchid Pacha ne l'oublient et ils conformeront leur attitude aux circonstances ; mais on ne peut s'étonner que leur premier mot ait été de rappeler à leurs interlocuteurs les conditions dans lesquelles s'est engagé le conflit. C'était de bonne guerre diplomatique et dans les négociations analogues le vaincu a généralement riposté à la première attaque par la même parade.
Après avoir joui de l'effet qu'ils désiraient produire, les plénipotentiaires ottomans ont accepté de demander de nouvelles instructions à Constantinople et de reprendre la conversation après-demain lundi. C'est donc lundi que commencera la discussion sérieuse. Que de temps perdu!
dira-t-on, et pourquoi n'avoir pas commencé par là? Parce que les alliés, lors de la réunion de la conférence, n'étaient militairement pas en mesure d'imposer leur volonté et qu'ils ne sont point encore d'accord entre eux pour le partage des dépouilles. L'échec des Bulgares devant les lignes de Tchataldja, les 18 et 19 novembre, n'a pas été pour eux une défaite proprement dite, mais il a brisé leur élan et les a arrêtés net. D'autre part, Andrinople, Scutari et Janina, compris dans les territoires dont la Ligue demande la cession en toute souveraineté demeurent au pouvoir des troupes ottomanes. Certes, à la longue, ces-places doivent tomber entre les mains des assiégeants. Toutefois, tant qu'elles ne sont pas prises, la Turquie est en mesure d'en faire des éléments de transaction ; devant l'opinion publique au moins, elle doit les défendre. Enfin chacun sait que les Grecs et les Bulgares ne s'entendent point sur l'attribution de Salonique. Si les 50.000 hommes que les Bulgares ont maintenus devant cette ville où ils n'avaient pas d'ennemis à combattre s'étaient trouvés devant Tchataldja dans la seconde quinzaine de novembre, ils auraient pu changer le sort de la bataille et imposer sous les murs de Constantinople une paix immédiate. Aujourd'hui, les lignes de Tchataldja, sans être inexpugnables, constituent un rempart formidable à l'abri duquel les Turcs peuvent soutenir quelque temps la conversation.
D'ailleurs, les atermoiements actuels méritent-ils que les alliés s'en irritent au point de sommer les Turcs de traiter dans un délai fixe ? Nous ne le croyons pas. En réalité, le temps travaille pour les alliés. Ils sont dans cette situation éminemment favorable de pouvoir amener la capitulation des places encore assiégées et par conséquent d'entrer en possession effective de tous les territoires qu'ils
réclament sans être obligés de dénoncer l'armistice et de rouvrir les hostilités. Dès lors, pourquoi rompraient-ils? Pourquoi se fâcheraient-ils ? Ils n'ont qu'à dire aux Turcs : « Vous préférez la méthode lente ; à votre aise. Nous allons prendre toutes nos précautions devant Tchataldja, et, pour le reste, nous allons procéder à l'organisation de nos conquêtes. Seulement, prenez garde : plus vous tergiverserez, moins nous vous restituerons de territoires occupés. Quant à nous, nous sommes disposés à attendre aussi longtemps qu'il vous plaira. » Certes, l'attente et le maintien sous les armes des troupes nécessaires pour rendre inoffensive toute contre-attaque des Turcs entraînent de lourds sacrifices pour les alliés. Mais les sacrifices seront sensiblement plus lourds pour les Turcs qui ne peuvent plus attaquer que sur un front de 30 à 40 kilomètres tandis qu'ils sont vulnérables partout. Les alliés ont mieux à faire que de s'indigner bruyamment des méthodes diplomatiques ottomanes : qu'ils se mettent d'accord entre eux sur le partage de leurs conquêtes et qu'ils n'offrent point le scandale de contestations publiques. L'union leur a donné la victoire sur le champ de bataille ; l'union seule les fera triompher au palais de Saint- James. Dans la phase actuelle de la crise, le temps est venu de conclure entre eux des arrangements définitifs. S'ils ne parvenaient pas à s'entendre maintenant, ils s'entendraient moins encore plus tard.
Si nous ne nous étonnons point qus les Turcs, dans la situation terrible où ils sont jetés, s'efforcent de garder une bonne contenance, nous sommes bien loin de les encourager dans l'obstination. Leur intérêt évident est de conclure sans s'attarder à disputer quelques lambeaux de territoires inutiles. Tout ce qu'ils réussiront à conserver en Europe en dehors des territoires nécessaires à la défense de Constantinople et des Détroits deviendrait pour eux une charge
et un embarras. Pour sauver le corps du malade, l'amputation doit être franche. Si on la partiquait au-dessous des parties gangrenées, il faudrait recommencer plus tard l'opération et, cette fois, le patient risquerait fort de trépasser. •
MORT DE M. DE KIDERLEN-WAECHTER.
30 décembre 1912.
M. de Kiderlen-Waechter est mort subitement ce matin. Secrétaire d'État à l'Office impérial des affaires étrangères depuis la fin du mois de juin 1910 et encore dans la force de l'âge, il semblait avoir devant lui une longue carrière à parcourir. Dans la seconde moitié de cette année, la diplomatie allemande aura éprouvé deux pertes sensibles : avec le baron de Marschall, elle a perdu l'homme dont le prestige en Orient avait été sans égal durant dix ans ; avec M. de Kiderlen-Waechter disparaît le représentant le plus caractéristique de l'école bismarckienne.
Après des débuts extrêmement brillants, M. de Kiderlen-Waechter avait été brusquement arrêté dans sa carrière. A la suite d'un incident avec Guillaume II, la faveur impériale qui l'avait poussé rapidement aux degrés les plus élevés de la hiérarchie se retira et il dut attendre dix ans à la légation de Bucarest le retour des bonnes grâces du souverain. Quand il succéda à M. de Schoen, il y a deux ans et demi, son arrivée à la Wilhelmstrasse fut saluée par la presse pangermaniste avec des cris de joie ; elle appelait le nouveau ministre « un des caractères les plus résolus
qu'on ait en Allemagne » et elle ne cachait pas qu'elle attendait de lui le retour aux saines traditions bismarckiennes qu'elle accusait son prédécesseur d'avoir abandonnées. Au moment où il quitte la scène du monde, on ne peut pas dire qu'il ait rempli tout le rôle qui lui était alors assigné. Certes, il était partisan de la manière forte et les scrupules ne l'embarrassaient point ; il faisait partie du petit cercle de M. de Holstein qui conservait pieusement le culte du grand chancelier. Mais, ni par l'intelligence, ni par l'éducation politique, M. de Kiderlen-Waechter ne pouvait se comparer à son modèle ; il en avait pris les défauts en les accentuant sans s'assimiler ses idées. Assez débraillé au physique et au moral, il avait apporté dans ses divers postes à l'étranger, notamment à Bucarest, des manières aussi choquantes pour le pays où il résidait que pour ses propres collaborateurs. Le sans-gêne et le cynisme se combinent aisément avec le génie ; ils n'en tiennent point lieu. M. de Kiderlen-Waechter ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne pouvait pas pétrir l'Europe à sa guise et que le beau temps de la politique bismarckienne était passé.
Comme le prince de Bulow, il échoua dans ses tentatives d'emprise sur la France. Le coup d'Agadir ne réussit pas plus que celui de Casablanca. M. de Kiderlen-Waechter tenait cependant de gros atouts en main lorsqu'il risqua la partie : le ministère alors au pouvoir lui permettait de concevoir de grandes espérances. Mais, dans cette circonstance comme dans d'autres, le gouvernement allemand négligea les Français. Comptant sur les aberrations ou les défaillances de quelques ministres, il crut qu'un geste décisif suffirait à nous faire entrer dans le système allemand. Après avoir essayé de tirer de l'accord marocain de février 1909 le parti abusif que nous avons rappelé lors de la publication du dernier Livre Jaune, il prétendit imposer une nouvelle
solution marocaine comportant le remaniement total ou., comme dirent alors les amis du système, le remembrement de l'Afrique — à nos dépens, bien entendu. Il crut que l'offre d'un morceau du Cameroun et de la petite colonie de Togo nous persuaderait de lui abandonner toute l'Afrique équatoriale et qu'une grande Afrique centrale allemande se constituerait entre le Soudan et la Rhodésia. De cette vaste combinaison devait sortir un arrangement général franco-allemand analogue à l'accord franco-anglais de 1904. Mais, au-dessus du ministère Caillaux, il y avait l'opinion française qui refusait de changer d'amis et ne voulait pas que la France descendît au rôle d'auxiliaire financier de l'Allemagne. Malgré les intrigues et les menaces, M. de Kiderlen-Waechter dut renoncer à son plan et se résigner à conclure ce traité du 4 novembre 191 1 qui a plutôt empiré les rapports des deux pays sans procurer à l'Allemagne un véritable accroissement de force. Les pangermanistes n'ont pas été contents.
On ne sait encore qui remplacera M. de Kiderlen-Waechter. Nous souhaitons que son successeur connaisse mieux que lui la France et les Français et qu'il épargne à l'Europe les émotions de nouvelles crises.
l'état des négociations.
31 décembre 1912.
L'année s'achève sans que les affaires orientales soient réglées, sans même que l'on aperçoive le moment où elles pourront l'être. La séance d'hier de la conférence balka-
nique n'a point fait avancer d'un pas la solution. Elle a été tout entière consacrée à une manœuvre préparatoire esquissée déjà les jours précédents dans des conversations particulières. Comme il fallait s'y attendre, la Sublime Porte n'a point maintenu la thèse qu'elle avait chargé Réchid Pacha d'exposer samedi. Elle ne refuse plus en principe des cessions territoriales et ne parle plus d'introduire des réformes dans les régions dont les vainqueurs réclament l'annexion. Elle cherche à se faire couvrir par l'Europe et demande que les questions balkaniques lui soient soumises. Sous le prétexte que les dépêches de Constantinople contenant ses nouvelles instructions étaient en partie indéchiffrables, Réchid Pacha n'a pas dit crûment la chose. Pour sonder le terrain et se ménager une retraite, il a feint d'avoir mal démêlé dans les dépêches chiffrées les véritables intentions de la Porte et il a suggéré que, parmi les questions en jeu, les unes, comme celle de la frontière turco-bulgare, pourraient être traitées directement dans la conférence, et les autres, comme celle du sandjak, portées à la réunion des ambassadeurs.
De la part du Cabinet ottoman, la suggestion est assez naturelle. Sous tous les rapports, il préférerait traiter avec l'Europe. Il éviterait ainsi la mortification de subir les conditions d'anciens vassaux, et, devant les populations de l'empire, il pourrait alléguer le cas de force majeure, la pression irrésistible des grandes puissances, et faire accepter plus facilement par l'opinion les inéluctables sacrifices. Mais les alliés ne sauraient entrer dans ces considérations. Ils ont intérêt à se faire céder directement les territoires conquis, sauf à voir leurs parts rognées du côté de l'Albanie par les grandes puissances intéressées. Si les solutions étaient remises entre les mains de l'Europe, les alliés devraient livrer autant de batailles diplomatiques
qu'ils en ont gagnées sur les champs de Thrace et de Macédoine et la victoire serait douteuse. En tout cas, on tenterait de les désunir, d'agir sur les uns par les autres, et les résultats de leur campagne serait en grande partie perdus pour quelques-uns d'entre eux. Ils ne peuvent réaliser leur dessein initial qu'en restant unis et en obligeant l'ennemi à traiter avec eux. C'est difficile, mais ce n'est point impossible. Dès que la Turquie sera prête à consentir les cessions inévitables, les diplomates amis qui désirent sincèrement l'apaisement et la conciliation trouveront les moyens, les artifices si l'on veut, propres à concilier l 'amour-propre ottoman avec les exigences légitimes des alliés. Cette tâche n'est certainement pas au-dessus des forces des ambassadeurs accrédités à Londres. La connaissance de quelques précédents et du terrain où évoluent- les troupes diplomatiques suffira, à condition que chacun garde son sang-froid et ne perde point patience.
De ce côté, malgré les apparences, l'horizon n'est donc pas aussi noir qu'il le paraît. Quelle que soit la réponse apportée mercredi prochain par Réchid Pacha, aucune des parties n'a intérêt à rompre. C'est du côté autrichien que les nuages sont le plus inquiétants. Les fêtes de Noël et du nouvel an se célèbrent d'un bout à l'autre de la monarchie dualiste dans un bruit d'armes et de troupes en marche. Mais tous ces préparatifs, motivés par des raisons intérieures autant qu'extérieures,ne seront vraiment dangereux que s'ils prennent les autres puissances au dépourvu. Le parti de la guerre, toujours remuant à Vienne, ne sera tenté de brusquer la partie que s'il aperçoit le champ libre. Aussi, dans l'intérêt du maintien de la paix générale, chacun doit prendre ses précautions. Si, contrairement à ses vœux, le gouvernement russe était amené par l'examen de la situation militaire à retenir sous les drapeaux la classe libérable
le 31 décembre /13 janvier, il faudrait considérer sa décision comme une garantie de l'équilibre, comme un gage de paix, et non comme une menace de guerre. Les nations désarmées sont seules exposées à. être attaquées.