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CONCESSIONS DE LA TURQUIE SUR LA THRACE ET LA CRÈTE

3 janvier 1913.

L'année 191 3 a mieux commencé que 191 2 n'avait fini. Après la tentative esquissée lundi pour porter devant les ambassadeurs des grandes puissances la discussion des questions balkaniques les plus importantes, le gouvernement ottoman s'est enfin résigné à se placer sur le terrain où les alliés voulaient l'amener. A la séance d'hier de la conférence balkanique, Réchid Pacha a déclaré que la Turquie consentait à céder tous les territoires occupés à l'ouest du vilayet d'Andrinople, en gardant celui-ci sous son administration directe, sauf à débattre une rectification de frontières avec la Bulgarie. Quant à la Crète, son sort serait remis entre les mains des puissances protectrices et la Sublime Porte ratifierait les décisions prises à ce sujet. En ce qui concerne les îles de la mer Egée, le Cabinet ottoman les considérerait comme relevant de l'Anatolie et ne pouvant être aliénées. L'Albanie serait autonome sous la suzeraineté du sultan, et ses frontières ainsi que son régime seraient fixés par les grandes puissances.

Cette réponse ne pouvait satisfaire les alliés puisqu'elle laissait en dehors des territoires cédés toutes les places

assiégées, tout le vilayet d'Andrinople, toutes les îles de la mer Egée et qu'elle contenait deux graves réserves sur la Crète et l'Albanie. Mais ce n'était certainement point le dernier mot de la Turquie. C'était plutôt le point de départ de la discussion pratique et ce point de départ était excellent puisque la Turquie acceptait de céder définitivement de vastes territoires. Dès lors qu'elle admettait le principe, il ne s'agissait plus que de passer à l'application. Les plénipotentiaires pouvaient donc aborder l'examen point par point des nouvelles propositions qui leur étaient soumises. Sur le premier point, les plénipotentiaires bulgares n'ont pas eu de peine à démontrer que l'expression « rectification de frontières » visant les cessions réclamées en Thrace était inadmissible et que les négociations y relatives, comme toutes les autres, devaient avoir lieu entre tous les coalisés d'une part, et la Turquie de l'autre. Réchid Pacha en est convenu sans trop se faire prier ; il a reconnu que, dans la pensée de son gouvernement, l'expression « rectification de frontières » pouvait signifier « cession de territoires », et que l'étendue de cette cession pourrait être discutée avec les plénipotentiaires des quatre alliés. Ces concessions de forme une fois acquises, Réchid Pacha en a fait une importante sur le fond ; il a consenti à remplacer le mot « occupés » par le mot « situés » dans le paragraphe concernant les territoires cédés ; en conséquence, c'était l'abandon de Scutari, Janina et autres localités macédoniennes encore aux mains des troupes ottomanes. Cette concession était inévitable puisque la Turquie ne pouvait songer à garder des îlots ottomans au cœur des provinces cédées ; mais, habilement présentée, elle a produit bon effet et contribué à donner à la séance d'hier un air de cordialité qui permet de bien augurer de l'avenir.

En réalité, cependant, toutes les grandes difficultés sub-

sistent et le véritable marchandage va commencer. On s'entendra sans peine sur la Crète, où le sultan ne possède plus que des droits nominaux, et sur la procédure à suivre pour la fixation des frontières de l'Albanie. Mais on va marchander ferme sur les cessions dans le vilayet d'Andrinople et dans l'Archipel. Si Andrinople n'est point obligée de se rendre, Kiamil Pacha ne voudra point sans doute capituler non plus et la discussion pourra durer longtemps. Quant aux îles, la solution est extrêmement délicate. Si elles sont incontestablement grecques d'origine et de population — quoique les musulmans soient très nombreux dans les villes — plusieurs ont une sérieuse importance stratégique et les plus grandes font presque partie du continent asiatique où elles sont en quelque sorte encastrées. Leur annexion globale à la Grèce, sans réserve, ne serait pas sans inconvénients pour les grandes puissances et l'Asie ottomane. Elle constituerait d'ailleurs un tel agrandissement que le gouvernement de Georges Ier devrait accepter des restrictions à la souveraineté hellène. Les grandes puissances ont au moins autant d'intérêts dans l'Archipel que l 'Autriche-Hongrie et l'Italie en Albanie ; il est donc naturel que le sort définitif des îles de la mer Egée ne se décide pas sans leur assentiment. Il est possible qu'on suive à cet égard la même procédure que pour l'Albanie.

Quoi qu'il en soit, les négociations orientales sont engagées maintenant de telle manière qu'il y a lieu d'espérer qu'elles continueront normalement. Des deux côtés, les adversaires sont si éprouvés par la lutte,et les conséquences économiques de la continuation de l'état de guerre sont si lourdes qu'ils ressentent un désir sincère de conclure. Ils ne peuvent naturellement pas trahir trop ouvertement ce désir el, jusqu'au dernier moment, chacun doit se déclarer

prêt à reprendre sans hésitation les hostilités. Mais les intentions réelles ne sont pas douteuses. Elles aboutiront vraisemblablement à un accord si les grandes puissances elles-mêmes sont d'accord. Aussi convient-il de suivre les délibérations des ambassadeurs qui recommencent aujourd'hui à Londres avec autant d'attention que celles des plénipotentiaires balkaniques. La fixation des frontières de l'Albanie reste le gros point noir à l'horizon européen.

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