RECUL DES PLÉNIPOTENTIAIRES OTTOMANS
5 j nvisr 1913.
L'empressement manifesté à la séance d 'avant-hier vendredi par les plénipotentiaires ottomans n'était qu'une
feinte. Hier après-midi, un peu avant l'heure fixée pour la séance, Réchid Pacha a prié les Balkaniques de remettre la réunion à demain lundi, quatre heures, date proposée vendredi par M. Danef. Les Balkaniques ont accepté ; mais, le soir même, ils ont fait remettre à Réchid Pacha une note stipulant que si, à la séance de lundi, ils ne recevaient pas une réponse satisfaisante sur tous les points fixés dans leur déclaration de vendredi, ils rompraient immédiatement les négociations, et que les hostilités recommenceraient quatre jours après, à compter de lundi sept heures du soir.
Il s'agit évidemment là d'une manœuvre comminatoire conforme à la tactique traditionnelle. Si, comme il y a tout lieu de le supposer, les Turcs ne sont pas en mesure demain de donner pleine satisfaction aux Balkaniques, et si ceux-ci croient devoir donner suite à leur menace, il n'en résultera pas forcément la reprise des hostilités. Il convient de remarquer que, dans leur note d'hier soir, les Balkaniques portent à quatre jours le délai de deux jours qui doit s'écouler, aux termes de la convention d'armistice du 3 décembre, entre la dénonciation de l'armistice et la reprise des hostilités. En quatre jours, en admettant que l'armistice soit effectivement dénoncé, on peut arranger bien des choses. Les grandes puissances ne manqueront pas d'exercer, sous une forme ou sous une autre, une influence conciliante et les chances de succès de leur intervention seront d'autant plus grandes que la situation apparaîtra plus critique. A ce point de vue, on peut même dire que la dénonciation de l'armistice constituera une sorte d'avantage, car elle permettra de placer les Turcs en face des réalités et elle fournira au Cabinet Kiamil Pacha le moyen de justifier les concessions inévitables aux yeux de l'opinion ottomane.
Il ne faudra donc pas croire tout perdu lundi si la confé
rence balkanique rompt les négociations. On peut penser, il est vrai, qu'un suprême choc militaire, indécis probablement, devant les lignes de Tchataldja, serait nécessaire pour convaincre les Turcs de l'inutilité de prolonger la résistance diplomatique. Mais, quoique les Bulgares assurent qu'ils possèdent la certitude de forcer les lignes de Tchataldja, ils sont obligés de prendre en très sérieuse considération l'attitude de la Roumanie. Or, le gouvernement roumain, qui s'est gravement trompé au début de la crise, tient à réparer son erreur initiale et à s'assurer de toute façon une compensation territoriale au sud de la Dobroudja, entre Silistrie et la mer Noire. Si les hostilités recommençaient, il ordonnerait la mobilisation et tenterait probablement déjouer le rôle qu'il a manqué au mois d'octobre. La Bulgarie s'exposera difficilement à ce péril. En conséquence, elle aussi a intérêt à ce que tout s'arrange à l'amiable. Les grandes puissances vont s'entremettre à cet effet et leurs efforts seront finalement couronnés de succès si l'une d'elles ne poursuit pas de secrets desseins. La mobilisation actuelle coûte si cher à l 'Autriche-Hongrie directement et indirectement, et ses divisions à l'intérieur sont si aiguë; qu'on peut espérer qu'elle se joindra aux autres puissances pour mettre fin le plus rapidement possible à la crise actuelle. Une guerre contre les Slaves des Balkans lui ferait courir de terribles risques. Même entre Magyars, on commence à trouver que la manière forte a assez duré ; la démission du ministre hongrois de la justice, approuvée par un nombre notable de membres de la majorité, prouve que le système de fer du comte Etienne Tisza, déjà condamné par la grande majorité de la population libre, est réprouvé jusque sur les bancs ministériels. La formidable compression actuelle ne peut être indéfiniment maintenue.
Gauvain. — T. IV. 2 s