LA QUESTION D ANDRINOPLE
6 janvier 1913.
Les deux jours écoulés depuis la dernière réunion de la conférence balkanique semblent avoir été bien employés. Les représentants des grandes puissances à Londres et à Constantinople, sans recourir à l'appareil assez lourd de la médiation, se sont entremis pour inviter les deux parties à la 'conciliation. A Londres, leurs efforts ont principalement porté du côté balkanique. On a fait comprendre aux plénipotentiaires de la Ligue que l'intransigeance manifestée dans leur dernière note ne disposait pas l'opinion publique en leur faveur et qu'elle risquait fort de tourner contre les intérêts de leurs pays. La Ligue a trop de raisons de craindre que la reprise des hostilités fournisse à d'autres puissances l'occasion d'entrer en scène pour désirer recommencer la guerre. En outre, si pénible que soient pour les pays belligérants l'incertitude actuelle et l'immobilisation de presque toute la population mâle valide, la reprise des hostilités ne ferait qu'empirer cette situation. Aussi, après avoir esquissé un grand geste de rupture, les plénipotentiaires balkaniques n'ont pas dû être inaccessibles aux conseils de patience. Dans toutes les négociations de ce genre, la patience des négociateurs est mise à une dure épreuve ; mais elle est une vertu professionnelle et le succès échoit le plus souvent à ceux qui ont su la garder le plus longtemps. Comme les plénipotentiaires accrédités à la conférence sont de part et d'autre des patriotes fort intelligents, il y a tout lieu de croire que leurs gestes", tout » impressionnants qu'ils soient, sont
seulement calculés pour hâter une solution amiable. A Constantinople, malgré les criailleries des exaltés, on désire certainement traiter afin de sauver l'empire, dont l'existence même serait mise en jeu si la lutte armée recommençait. Encore faut-il cependant qu'on facilite au Cabinet Kiamil la conclusion d'une paix extrêmement onéreuse. Kiamil Pacha et ses collègues se rendent certainement compte que tout ce qu'ils pourraient conserver de .la Thrace, en dehors des glacis des lignes de Tchataldja, serait sans valeur pour l'empire, tout en coûtant fort cher à défendre, et que le mieux est pour la Turquie de subir une amputation franche, au-dessus des parties gangrenées. La conservation d'Andrinople, par exemple, aurait pour principal effet d'entretenir les convoitises bulgares et de provoquer plus tard une seconde conflagration. Toutefois, Andrinople tient encore, et les plénipotentiaires bulgares doivent comprendre que jusqu'à sa capitulation ils se trouvent en mauvaise posture pour exiger sa cession. Ils assuraient, il y a cinq semaines, que la place n'avait plus de vivres que pour un mois. Le mois est écoulé ; si leurs calculs étaient exacts, ils pourraient attendre avec avantage que se produisît naturellement une reddition qui ferait tomber du coup le plus gros obstacle diplomatique. Quant aux îles de la mer Egée, la solution interviendra d'accord avec les grandes puissances qui ont leur mot à dire. La question Cretoise peut être considérée comme réglée. Dans ces circonstances, la séance de cet après-midi ne doit vraisemblablement pas aboutir à une rupture ; les Turcs consentiront assez de nouvelles concessions pour que les négociations continuent. Mais, comme nous le disions hier, même si l'on déclarait tout rompu ce soir, il ne faudrait pas croire que la guerre va recommencer. On continuerait de négocier durant le délai de dénonciation de l'armistice.