SUSPENSION DES TRAVAUX DE LA CONFERENCE
7 janvier 1913.
Les négociations orientales n'ont pas été rompues hier, elles ont été suspendues, ou plutôt elles ont été transférées de la conférence balkanique à la réunion des ambassadeurs et à l'Europe. Comme il était facile de le prévoir, les plénipotentiaires turcs n'ont point accordé les concessions stipulées dans l'ultimatum présenté lundi par leurs adversaires et ceux-ci n'ont pas mis à exécution leur menace de rompre.
Dans une déclaration très digne et de haute allure, Réchid Pacha s'est borné à exposer que le gouvernement ottoman avait été jusqu'ici seul à faire des concessions, qu'il était encore prêt à « discuter sur une ligne frontière entre la Turquie et la Bulgarie », et que, pour donner une nouvelle preuve de son esprit de conciliation, il consentait à se désister de ses droits sur la Crète, mais à la condition qu'Andrinople et les îles de la mer Egée restassent ottomanes. Il y avait là deux nouvelles concessions : abandon formel de la Crète et extension des cessions en Thrace. Normalement, les plénipotentiaires balkaniques eussent dû continuer une conversation qui leur a déjà valu la reconnaissance d'avantages considérables ; c'eût été aussi le moment pour eux d'encourager les Turcs à de nouveaux et décisifs sacrifices en renonçant à la solution de continuité séparant les deux tronçons de Thrace qu'ils ont proposé de leur laisser.il n'est pas douteux, en effet, que cette solution de continuité a été imaginée pour que sa suppression devienne un élé-
ment de transaction ; il est également certain que les grandes puissances tiennent à ce que le sultan reste maître de toute la région des Détroits sans restriction et qu'elles veilleront au respect de cette condition de paix. Mais les Balkaniques réservent cette concession pour l'accord final et, de même que la Turquie veut se faire forcer la main par l'Europe sur la question d'Andrinople, ils ne veulent céder qu'à la dernière extrémité sur la question de la mer de Marmara. En outre et surtout, comme ils avaient formulé vendredi un ultimatum renouvelé samedi, ils ne pouvaient se déjuger à deux jours d'intervalle en poursuivant régulièrement l'entretien. Seulement, comme ils n'avaient en somme pas le moindre désir de rompre et qu'ils eussent été très fâchés d'avoir à donner suite à leur menace, ils se sont conformés aux conseils de patience très pressants des ambassadeurs, conseils prévus et escomptés ; M. Novakovitch, dont c'était le tour de présider, a simplement prononcé la suspension des travaux de la conférence sans plus vouloir écouter les plénipotentiaires ottomans qui cherchaient, non sans malice, à mettre leurs adversaires en contradiction avec leurs déclarations de vendredi et de samedi.
Cette suspension va permettre aux belligérants d'examiner de nouveau la situation et aux grandes puissances de faire entendre des exhortations qui, auparavant, eussent été prématurées ou déplacées. Quoi qu'en puissent penser les gens enclins à confondre une négociation diplomatique avec une course en automobile ou en aéroplane, le mois qui vient de s'écouler n'a pas été perdu. Les points de vue se sont rapprochés ; il ne reste plus que deux grosses questions à trancher et ni l'une ni l'autre n'est insoluble. Quelques semaines n'étaient point de trop pour faire comprendre à l'opinion des cinq pays belligérants la nécessité
de certaines transactions. Les négociateurs et leurs gouvernements auront ensuite plus d'autorité pour obtenir la ratification de leurs accords. Ils pourront invoquer contre les mécontents et les exaltés la volonté de l'Europe substituée à la leur. Enfin, suivant toute vraisemblance, si la suspension dure quelque temps, Andrinople devra se rendre faute de vivres et sa chute obligera la Turquie à s'incliner devant le fait accompli. La procédure suivie n'est donc point aussi mauvaise qu'on pourrait penser.
Puisque l'action des puissances va pouvoir s'exercer utilement, il importe qu'elle soit combinée de manière à persuader les diverses parties en cause. A Constantinople, les ambassadeurs ne manqueront point de soutenir Kiamil Pacha dans sa lutte contre les intransigeants tout en lui démontrant le caractère inévitable de nouveaux sacrifices. Ils mettront en lumière la nécessité pour la Turquie diminuée de ne plus donner prise en Europe à ses anciens vassaux et de concentrer ses efforts sur ses immenses possessions d'Asie sans risque d'être surprise par une nouvelle tourmente balkanique. Si Andrinople restait au sultan, la paix serait précaire. Mais la cession d'Andrinople, que cette place capitule ou non, doit avoir une contre-partie et c'est le devoir des puissances d'obtenir simultanément celle-ci des alliés. En premier lieu, toute la région des Détroits, largement comprise, doit demeurer ottomane ; elle est destinée à couvrir Constantinople, à défendre la liberté de la navigation internationale, et à protéger l'Asie Mineure dont elle ne peut être séparée. Ensuite, les îles de la mer Egée les plus voisines des Détroits et de la côte d'Asie doivent être soumises à un régime spécial tel qu'elles ne puissent servir ni de base navale à une puissance quelconque, ni de centre de propagande hellénique sur le continent asiatique. L'autre jour, un métropolite orthodoxe,
en célébrant solennellement la libération d'une de ces îles devant un nombreux auditoire, saluait déjà la conquête de « toute l'Ionie ». La Sublime Porte a de justes raisons de s'inquiéter des effets de cet enthousiasme communicatif et il convient de la protéger contre de nouvelles tentatives. Il appartient donc aux puissances de trouver et de faire accepter pour les îles litigieuses un statut qui, à la fois, donne les garanties désirables aux populations et assure la Turquie contre tout empiétement en Asie.