NEGOCIATIONS OFFICIEUSES. — LA QUESTION DE SCUTARI
9 janvier 1913.
Officiellement suspendues entre les plénipotentiaires des belligérants, les négociations continuent à Londres à la réunion des ambassadeurs. Elles se sont même engagées à Hademkeui, dans la voiture-salon de Nazim-Pacha, où a été déjà signé l'armistice du 3 décembre, entre le général Savof d'une part, Noradounghian Effendi et Nazim Pacha d'autre part. Elles peuvent continuer ainsi quelque temps, sans autre inconvénient que les diverses charges résultant du maintien sur le pied de guerre des armées en campagne ou mobilisées. Comme la reprise des séances de la conférence balkanique provoquerait un nouveau choc, il n'y a pas lieu de regretter qu'elles soient ajournées à une date indéterminée.
Durant ces deux jours de négociations officieuses, la situation diplomatique ne pouvait être éclaircie, mais elle a été légèrement améliorée. Tout d'abord le gouvernement
-serbe a donné une nouvelle preuve de sagesse et de modération en déclarant que ses troupes évacueraient le littoral de l'Adriatique dès que les grandes puissances lui notifieraient que le moment de procéder à cette évacuation serait venu. Et, par le littoral de l'Adriatique, le Cabinet Pachitch comprend non seulement la côte proprement dite, mais les parties du territoire intérieur qui ne sont pas destinées a être définitivement annexées. En conséquence, l 'Autriche-Hongrie, qui a fait savoir à Berlin et à Pétersbourg qu'elle ne démobiliserait pas tant que les troupes serbes occuperaient des territoires réservés à l'Albanie autonome, n,'aura bientôt plus de prétexte pour garder sous les armes les centaines de mille réservistes qu'elle a enrégimentées. Les frontières de l'Albanie n'étant point encore fixées, il est vrai, les troupes serbes occuperont sans doute quelque temps encore des territoires litigieux. Mais, si elles se retirent du littoral et du bassin côtier dans le bassin du Drin, il serait logique que le gouvernement austro-hongrois rassurât de son côté l'Europe en commençant sa démobilisation. En ce cas, la Russie pourrait procéder progressivement au renvoi dans ses foyers de la classe libérable le 1/ 14 janvier.
A Hademkeui, le général Savof et les deux ministres ottomans ne sont point tombés d'accord pendant leur première entrevue. Cela n'a rien d'anormal. D'autres entrevues peuvent avoir lieu et, d'ailleurs, les plénipotentiaires ottomans sont autorisés à continuer les négociations engagées à Londres. Le contact est donc maintenu partout. Lorsque les grosses difficultés pendantes auront été débrouillées, Réchid Pacha, dont ce sera le tour de présider, pourra convoquer les plénipotentiaires alliés qui se rendront certainement à son invitation. Pour l'instant, les ambassadeurs s'occupent surtout des îles de la mer Egée. Ils semblent
assez disposés à les abandonner toutes à la Grèce et le gouvernement grec, dit-on, aimerait mieux n'enj-ecevoir aucune que de laisser les plus grandes, les plus riches, à la Turquie. M. Venizélos a remis aux puissances un mémorandum où il s'efforce de démontrer que « loin de créer un danger pour l'Asie, la cession des îles est d'une impérieuse nécessité pour la tranquillité ultérieure de l'Europe et la sécurité de l'empire ottoman ». Il invoque l'exemple des incessants troubles crétois pour protester contre l'octroi de tout régime autonome aux îles égéennes. Cette thèse est ingénieuse, mais trop absolue. On conçoit très bien un régime où les îles litigieuses seraient admises à jouir des mêmes lois et de la même administration que la Grèce et seraient soustraites à toute ingérence ottomane sans faire partie intégrante de la Grèce et sans pouvoir devenir une base d'action, aux mains de n'importe qui, contre l'Asie ottomane. En tout cas, le devoir des puissances est de ne proposer à Constantinople aucune solution qui ne garantît point efficacement la Turquie contre de futurs empiétements.
Si l'on s'achemine lentement vers la solution de quelques problèmes orientaux, la question de Scutari devient de jour en jour plus troublante. L'impuissance des Monténégrins à s'emparer de cette place est manifeste et pourtant leur volonté de l'annexer demeure aussi ferme. La trop grande prudence du roi Nicolas au début des opérations militaires, son souci de ménager la vie des soldats de sa petite armée, lui ont fait manquer l'occasion d'enlever les positions dominantes au moment où elles étaient mal défendues. Aujourd'hui, ces positions sont devenues à peu près imprenables avec les faibles moyens dont dispose le Monténégro. Les sujets du roi ne sont pas contents et le prestige de la dynastie est atteint. Nicclas Ier n'en revendique que plus
énergiquement Scutari, car son autorité risquerait de sombrer si cette place, pour la conquête de laquelle la guerre a été entreprise, échappait au jeune royaume. Si Scutari était prise, l 'Autriche-Hongrie se résignerait peut-être à l'exclure de l'Albanie autonome ; mais on ne voit pas qu'elle puisse l'être, du moins par les seuls Monténégrins, et le Cabinet de Vienne ne renoncera à son veto sur l'annexion de Scutari que si Nicolas Ier lui cède en échange le mont Lovtchen, qui domine à la fois les bouches de Cattaro et Cettigné. Or, les Monténégrins ne veulent pas entendre parler de la cession du Lovtchen, leur mont sacré, et les Italiens pa"s davantage, car les bouches de Cattaro, avec le
Lovtchen, seraient inévitablement transformées en une base navale formidable. Aussi Nicolas Ier est-il fort ennuyé. Ses finesses, sa méfiance à l'égard des Serbes dont il a décliné le concours devant Scutari, ainsi que ses procédés arbitraires de gouvernement ont compromis sa situation au dedans et au dehors. La tâche de ses plénipotentiaires à Londres n'est pas facile.