LA ROUMANIE ET LA QUESTION DE SILISTRIE
il janvier 19 13.
La crise orientale est entrée dans une phase où certaines décisions doivent être prises dans un délai limité. 11 en résulte nécessairement une tension destinée à s'accentuer jusqu'au moment où, sur le point de rompre, on finit généralement par s'entendre. Pour l'instant, le danger principal ne vient ni des belligérants, ni des grandes puissances. A
Londres, la réunion des ambassadeurs s'est mise d'accord sur la démarche à faire à Constantinople en vue d'engager la Turquie à céder Andrinople. Comminatoire dans la forme, cette démarche ne sera provisoirement pas suivie d'actes dans le cas, fort probable, où la Sublime Porte ne croirait pas devoir déférer aux instances amicales des puissances. Mais elle constitue une indication sérieuse pour la Turquie et elle permet de gagner du temps. D'ailleurs, la conversation continue à Londres sur les moyens pratiques d'exercer où il convient une pression efficace en cas de nécessité. Il ne faut pas oublier que, maintenant comme au début des négociations, la question d 'Andrinople reste la grosse difficulté et qu'elle sera difficilement résolue tant que cette place de guerre n'aura pas été forcée de capituler. S'il est exact qu 'Andrinople n'ait plus de vivres que pour très peu de temps, la méthode employée par la réunion des ambassadeurs se justifie naturellement. On ne concevrait pas qu'on recourût à la violence si la force des choses procure la solution désirée.
C'est précisément la perspective d'un arrangement entre les belligérants qui provoque en ce moment la complication la plus préoccupante. Voyant que le risque de conflagration diminue et qu'elle ne pourra plus obtenir que par ses propres moyens l'objet de ses désirs, la Roumanie s'efforce d'arracher à la Bulgarie la compensation ou satisfaction à laquelle elle croit avoir droit avant que la paix rende les troupes bulgares disponibles sur la frontière du Danube. Elle insiste d'autant plus énergiquement que se rapproche davantage la conclusion des négociations turco-balkaniques. M. Take Jonesco, ministre de l'intérieur et principal personnage du Cabinet Majoresco, presse à Londres M. Danef de céder Silistrie. Son collègue de l'agriculture, M. Philipesco, voyage ostensiblement à Constantinople avec une
suite, sinon pour combiner des mesures militaires avec le gouvernement ottoman, au moins pour donner à réfléchir à Sofia. D'autre part, le roi Charles, qui a dirigé seul en fait jusqu'ici la politique extérieure du royaume et dont le prestige personnel est engagé dans cette affaire, met tout en œuvre dans les Cours où il possède de l'influence afin d'être appuyé dans sa pression contre la Bulgarie. Les informations répandues hier sur les injonctions comminatoires adressées de Bucarest à Sofia et sur l'intention de la Roumanie de prendre militairement possession des territoires qu'elle revendique ne sont pas confirmées officiellement. M. Take Jonesco les a même démenties. Mais il est probable que le Cabinet Majoresco les laisse courir sfin de créer dans l'opinion européenne un courant d'inquiétude favorable à l'accomplissement de ses desseins.
Le calcul est critiquable. L'opinion européenne est plutôt défavorablement impressionnée par l'attitude actuelle du gouvernement roumain. Depuis plusieurs semaines cependant, les hommes politiques roumains de toute origine ont publié apologies sur apologies de la thèse actuellement soutenue à Bucarest. Ils ont allégué que la Roumanie ne réclamait ni compensation territoriale pour les acquisitions bulgares présumées, ni prix pour sa neutralité pendant la guerre, et qu'elle se bornait à exiger les rectifications de frontière nécessaires pour assurer la Dobroudja contre toute attaque. Cette thèse est ingénieuse; elle se défend dans une certaine mesure ; mais elle est surtout spécieuse. En effet, après les grandes victoires des alliés balkaniques, toute la presse roumaine, déconcertée par les événements, a commencé par indiquer que c'étaient des compensations territoriales, le rétablissement de l'équilibre territorial entre les États balkaniques agrandis et la Roumanie, que celle-ci recherchait ou du moins que le
gouvernement, que le roi désirait. Puis, l'opinion roumaine, qui juge d'ordinaire .sainement les choses, reconnut le caractère désobligeant de prétentions à l'égard d'Etats dont on avait tout d'abord escompté la défaite ; elle fit paraître clairement son désir d'entretenir désormais des relations de sincère amitié avec des peuples courageux, appelés à un brillant avenir et dont les intérêts étaient communs avec ceux de la Roumanie sur les points essentiels. Malheureusement deux éléments intervinrent pour brouiller la situation. Par toutes sortes d'insinuations, la presse autrichienne piqua l 'amour-propre des Roumains et s'efforça de leur persuader qu'ils ne devaient pas sortir les mains vides d'un conflit où deux de leurs voisins réalisaient d'énormes gains. En outre, autant qu'on peut savoir, le roi Charles mit son point d'honneur à obtenir un agrandissement. Il sentait que le pays avait compté sur lui pour maintenir l'équilibre oriental et il ne voulait pas qu'on pût lui reprocher d'avoir laissé affaiblir, ne fût-ce que relativement, le royaume dont il dirigeait les destinées.
C'est ici que la thèse roumaine devient insoutenable. L'acquisition de Silistrie et des territoires adjacents réclamés ne modifiera en rien le nouvel équilibre. Elle n'accroîtra en rien la force effective de la Roumanie. Par contre, elle nécessitera de nouvelles mesures de défense sur la rive droite du Danube, elle fera naître un irrédentisme bulgare dans le royaume, elle exaspérera à la fois l'opinion bulgare et les populations bulgares annexées malgré elles. Effectuée de force ou à l'amiable, cette annexion serait une entreprise purement ostentatoire. Pour assurer la défense des abords de la Dobroudja, il suffit d'une rectification de frontière, sans Silistrie. La Bulgarie a plus besoin de Silistrie pour couvrir sa propre frontière que la Roumanie pour protéger la sienne. Du reste, à les examiner de près, ces arguments
stratégiques ne tiennent pas debout. Ils ont été imaginés pour le besoin de la cause. Le gouvernement roumain agirait donc sagement en s 'attachant moins à revenir sur les déceptions du passé qu'à ménager l'avenir et en recherchant plutôt l'amitié reconnaissante de la Bulgarie que des agrandissements en somme onéreux et peu glorieux.