LA QUESTION DES DETROITS ET M. SAZONOF
26 février 1915.
Le bombardement des Dardanelles met en rage la presse austro-allemande. Les reptiles de la Wilhelm-
-strasse et du Ballplatz se dressent de toutes parts pour distiller leur venin. Ils annoncent que trois cuirassés de la flotte anglo-française, dont le navire-amiral, ont été gravement endommagés. Ils prédisent un redoublement d'énergie de la guerre sainte. Ils proclament le succès de la Turquie et déclarent partager sa joie. Joie singulière! Elle est pourtant troublée par la constatation de l'accord de la Russie, de la France et de l'Angleterre au sujet d'une entreprise dans une région où ces trois puissances étaient autrefois en rivalité. La Nouvelle Presse libre, qui n'a pas encore compris que la France et l'Angleterre se soient solidarisées avec la Russie contre l'Allemagne et PAutriche-Hongrie, ne comprend pas davantage que les Alliés se soient entendus pour rétablir la liberté de la navigation à travers les Détroits. Toute déconcertée, elle veut paraître plaisante et dit que l'attaque combinée des Dardanelles ne manque pas d'une certaine Pikanterie. C'est ainsi qu'on qualifie à Vienne la politique des puissances décidées à briser à tout prix la ruée germanique vers l'hégémonie. Les dirigeants de la monarchie dualiste ont toujours cru à l'infaillibilité du système Divide ut imperes, ils l'ont constamment pratiqué à l'intérieur et à l'extérieur, et ils sont stupéfiés de voir que cette méthode de gouvernement a fait banqueroute au dehors comme au dedans. Ils font en ce moment des tentatives désespérées pour semer la mésintelligence entre les Alliés, ou du moins entre les neutres et les Alliés ; mais ils réussissent seulement à s'attirer d'humiliants démentis.
Hier Sir Edward Grey leur en a infligé un nouveau à la Chambre des Communes. En télégraphiant le compte rendu du discours prononcé par M. Sazonof à la réouverture de la Douma, l'agence Wolff avait cité
un passage où le ministre des affaires étrangères de Russie avait dit que la Russie avait l'intention d'occuper Constar.tir.ople d'une manière permanente. Aussitôt après, les correspondants de cette agence dans les capitales neutres avaient télégraphié que cette nouvelle avait produit à Bucarest, Rome, etc., une grande sensatioa et que les ambitions russes soulevaient dans les cercles politiques neutres les plus vives appréhensions. Voilà un modèle des « trucs » employés par l'Austrc -Allemagne pour égarer l'opinion européenne. Mais celui-là, comme tant d'autres, n'a trompé que l'opinion austro-allemande. Interrogé hier à ce sujet, Sir E. Grey a déclaré que le passage en question du discours de M. Sazonof contenait seulement ceci : « Les événements qui se déroulent sur la frontière russo-turque achemineront la Russie vers la réalisation d'importants problèmes économiques qui sont liés à l'accès de la Russie sur une mer ouverte, s Et le chef du Foreign Office a ajouté : « Ce sont là des aspirations avec lesquelles nous sommes en entière sympathie. » Quel fiasco pour l'agence Wolff et les autres fabriques austro-allemandes de mensonges!
En Roumanie le succès des reptiles n'a pas été plus brillant. Depuis l'entrevue du tsar Nicolas et du roi Charles au printemps de 1914 à Constantza, le monde gouvernemental ne conçoit plus d'inquiétudes sur les intentions de la Russie relatives aux Détroits. Loin de réclamer des droits exclusifs pour elle, la Russie a tenu à associer quelques jours plus tard le Cabinet de Bucarest à une démarche commune à Constantinople en vue d'assurer la liberté de la navigation dans le Bosphore et les Dardanelles. La guerre n'a nullement modifié cet accord. Elle l'a plutôt fortifié. En effet le Cabinet de Bucarest sait maintenant de la façon la plus certaine que
la Russie reconnaîtra l'annexion éventuelle à la Roumanie des provinces austro-hongroises où la population est en majorité roumaine, et qu'elle est disposée à garantir la sauvegarde des intérêts économiques de la Roumanie dans la région des Détroits^ c'est-à-dire la liberté de la navigation internationale. Cette double garantie, jointe à celle qui résulte du fonctionnement normal de la Commission européenne du Danube aux embouchures du grand fleuve, prémunit la Roumanie contre tous les dangers dont les agents austro-allemands cherchent à exploiter la perspective imaginaire. Il est trop tôt pour parler du futur statut de la région des Détroits. La question est trop complexe pour qu'on se flatte de la résoudre définitivement au moment de la paix générale. Mais il est déjà sûr que le nouveau régime, provisoire ou non, donnera toute satisfaction aux Etats non germaniques et que la Roumanie bénéficiera des mêmes libertés commerciales que les Alliés. Si une Commission spéciale est créée, elle y aura sa place. L'accueil triomphal fait hier au gérerai Pau par la population de Bucarest prouve assez que les Roumains ne sont point dupes des manigances des oppresseurs de la Transylvanie.
Il en est de même en Italie. Avant d'agir aux Dardanelles, les Alliés ont informé le Cabinet de Rome de leurs intentions. MM. Salandra et Sonnino doivent être aussi rassurés à cet égard que M. Jean Bratiano. La réouverture des Dardanelles profitera largement au commerce italien dans la mer Noire. La remise de la garde des Détroits à de nouveaux gardiens et la réorganisation politique de l'Asie Mineure seront également pour l'Italie la source de satisfactions sérieuses. Il ne tiendrait qu'à la Bulgarie d'être associée aux bénéfices de ces remaniements, si elle se décidait à quitter la voie de la
rancune pour rentrer dans celle de la sagesse. A la réflexion, elle devrait reconnaître qu'il est une seule puissance à l'égard de qui sa rancune soit justifiée, à savoir l' Autriche-Hongrie, qui l'a poussée à commettre toutes les fautes dont elle se plaint aujourd'hui de subir les conséquences.