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LA QUESTION DES DETROITS ET LA ROUMANIE

24 février 191 5.

En annonçant lundi le bombardement des Dardanelles le correspondant du Times écrivait : « L'attaque des Dardanelles par les flottes alliées a enfin commencé, elle doit être menée à bien à tout prix. » Dans l'article politique consacré à cette opération, le Times insiste sur la même idée : il ne doit y avoir, dit-il, ni défaillance, ni recul. Il ajoute que l'entreprise a une importance capitale et qu'elle doit produire des résultats qui se feront promptement sentir sur les fronts est et ouest du théâtre de la guerre. D'ailleurs le Times ne cache nullement les difficultés de cette opération qu'il qualifie de formidable ; il estime qu'elle ne peut réussir que grâce à l'emploi combiné de forces de terre et de mer. Mais il exprime

la conviction que les Alliés ont pris toutes les mesures nécessaires. C'est aussi notre opinion. Nous sommes heureux de constater que le Times reconnaît toute l'importance de l'occupation militaire des Détroits et que le gouvernement britannique a résolu, d'accord avec nous, de faire l'effort nécessaire pour assurer le succès at ail costs. Le succès aura des conséquences immenses et rien ne doit être négligé pour l'obtenir. Les forces disponibles qu'on y consacrera ne sauraient recevoir un plus utile emploi.

Les résultats diplomatiques ne seront pas moins considérables que les résultats militaires. Seulement il importe de prévenir à ce propos les malentendus que l'Austro-Allemagne s'efforce déjà de faire naître dans plusieurs Etats, en Roumanie notamment. Les agents de la Wilhelmstrasse et du Ballplatz cherchent à accréditer à Bucarest l'opinion que la Russie médite de mettre la main sur les Détroits et qu'ainsi la Roumanie risque de se trouver entièrement à sa merci pour tout son commerce extérieur. Ils disent que la Turquie est la meilleure gardienne du chemin de la mer Noire à la Méditerranée et qu'il est de l'intérêt de la Roumanie de défendre son existence, son indépendance, jusqu'au bout. On tient le même langage en Bulgarie. On se flatte par là de constituer une sorte de bloc turco-roumano-bulgare qu'on opposerait au groupe serbo-grec.

Il n'est pas possible que le raisonnement germanique soit pris au sérieux par le Cabinet de Bucarest et le peuple roumain. Les rares Roumains austrophiles,dont M. Pierre Carp est le chef, soutiennent bien que la Roumanie doit se tourner contre la Russie parce que ses intérêts vitaux lui commandent de prendre, sinon toute la Bessarabie, du moins les districts limitrophes des em-

bouchures septentrionales du Danube, et d'empêcher la Russie d'acquérir un contrôle quelconque sur les Détroits. Mais, s'il est en effet essentiel pour la Roumanie d'être assurée de la liberté de la navigation sur le Bas- Danube et dans les Détroits, la politique préconisée par M. Carp. et ses amis est la moins propre à garantir cette double liberté. Sur le Bas-Danube la Commission européenne créée en 1856 s'acquitte de ses fonctions, politiquement et techniquement, à l'entière satisfaction de la navigation internationale. A bien des reprises le gouvernement roumain s'est hautement loué des grands services rendus par cette remarquable institution trop peu connue du public. Loin de la considérer comme un organe étranger portant atteinte à ses droits souverains, il la traite en amie, en collaboratrice impartiale placée audessus des intérêts particuliers et des intrigues nationales. La possession de la partie russe du delta, qui n'est pas accessible aux bateaux de mer, ne procurerait aucun nouvel avantage à la Roumanie. Par contre, la politique antirusse qui aurait pour objet cette acquisition entraînerait inévitablement une telle tension entre les gouvernements de Bucarest et de Pétrogrrd que la Roumanie serait constamment menacée d'être troublée dans son existence et son commerce. Comme la flotte roumaine ne peut jamais espérer se hausser au niveau de la flotte russe dans la mer Noire, on n'aperçoit pas quels avantages la Roumanie tirerait d'un changement du statu quo. On voit très bien, au contraire, qu'elle serait indissolublement rivée à l'Austro-Allemagne, seule protectrice possible contre le tsar. Elle tomberait en tutelle. C'est bien ce qu'on, désire à Vienne et à Berlin. M. Jean Bratiano, ses collègues actuels et les chefs des autres partis ne peuvent point partager ce désir.

Quant aux Détroits, la guerre actuelle et la guerre libyque montrent bien que la Turquie n'est plus capable de tenir le rôle de gardienne de la liberté de navigation à travers le Bosphore et les Dardanelles. Pendant la guerre avec l'Italie, les mines posées par les Turcs fermèrent le passage ou le rendirent extrêmement pénible. Dans la conflagration d'aujourd'hui, le gouvernement de Constantinople a pris parti pour l'Allemagne et a complètement fermé les Détroits. L'exportation roumaine est rendue aussi impossible que l'exportation russe. Ce n'est pas la faute de la Russie s'il en est ainsi, c'est celle de l'Allemagne et de la Turquie. En quoi la situation pourrait-elle devenir pire pour la Roumanie ? Que ferait M. Carp pour l'améliorer si, conformément à ses vœux, Bucarest marchait avec Vienne et Berlin ? Il serait absolument impuissant en face des flottes anglo-francorusses. Alors pourquoi préconiser l'alliance austro-allemande et jeter la suspicion sur les intentions russes ?

Si, comme tout permet de l'espérer, nos flottes entrent dans la mer de Marmara et que la paix à conclure fixe un nouveau statut pour la région des Détroits, le régime futur offrira le maximum de garanties réalisables à la Roumanie et à la navigation internationale. Il n'est pas douteux que les Alliés sont d'ores et déjà d'accord sur ce point capital. Ils sont à même de rassurer entièrement le Cabinet de Bucarest.

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