LA SOLIDARITE AUSTRO- ALLEMANDE
27 février 191 5.
L'attaque des Dardanelles produit déjà quelques-uns des effets diplomatiques que le succès de cette grande opération est destiné à assurer. Quoiqu'elle soit seulement dans sa première phase, elle jette le désarroi parmi les Turcs et leurs alliés tandis qu'elle raffermit les courages chancelants dans les pays neutres où l'intimidation germanique pèse de tout son poids. Le gouvernement roumain, qui avait eu, paraît-il, la faiblesse de consentir au passage sur son territoire du matériel de guerre austroallemand fabriqué pour la Bulgarie, semble s'être ressaisi. Mieux averti des dangers de laisser passer une puissante artillerie dans un État voisin qui met sa neutralité à un prix d'autant plus élevé qu'il se sent mieux armé, le Cabinet de Bucarest aurait renoncé à un prétendu échange de complaisances, où il aurait beaucoup donné tout en risquant de ne rien recevoir. A Sofia même, la perspective de voir la flotte des Alliés, appuyée par des troupes de débarquement, embossée devant Constantinople, a considérablement refroidi le zèle des Macédoniens. Les stamboulovistes les plus déterminés
savent très bien que jamais l'armée bulgare ne marcherait contre une armée russo-franco-anglaise, si faible fût-elle. Aussi commencent-ils à mieux apprécier la combinaison consistant à occuper tout d'abord la partie de la Thrace cédée à la Bulgarie par le traité de Londres et reprise par la Turquie au cours de la seconde guerre balkanique. Si dédaigneux qu'ils aient affecté jusqu'ici de se montrer pour un agrandissement en territoire ottoman, ils songent sérieusement à se nantir de ce côté dès lors que s'évanouit leur espoir d'exécuter une action concertée avec les Turcs contre les Serbes et les Grecs. Pour accentuer ces nouvelles dispositions du Cabinet de Sofia, il importe de pousser l'attaque des Détroits avec toute l'énergie possible. La destruction de quatre des forts de l'entrée des Dardanelles est un excellent début. Visiblement le Cabinet de Vienne est profondément troublé. Afin de rassurer le public, il publie des communiqués turcs où la détresse du comité Union et Progrès est masquée par des mensonges. Mais il se sent frappé à un point où toute blessure est mortelle. Toutefois, il faut se garder de croire qu'il songe à se dégager en préparant une paix séparée. Ce projet, qu'on lui attribue parfois, n'existe que chez les Austro-Hongrois clairvoyants qui condamnent, au fond de leur cœur, la politique de casse-cou de leur gouvernement et qui ne jouissent d'aucune influence effective. Au contraire, plus la guerre se prolonge, plus l'Autriche-Hongrie s'amalgame avec l'Allemagne. C'est ce que déclarait nettement l'autre jour la Nouvelle Presse libre en commentant l'entrevue du baron Burian et de M. de Bethmann-Hollweg au grand quartier général de l'archiduc Frédéric. « Dans cette guerre, dit-elle, la politique extérieure des deux empires n'est pas devenue moins une — einheitlich —
que les armées, et, du Belt jusqu'à nos côtes maritimes, la monarchie et l'Allemagne sont une seule association de travail et de combat — eine einzige Arbeitsgenossenschaft und Streitgenossenschaft — avec laquelle chaque ennemi doit compter, où rien ne peut faire brèche, et que chaque nouvelle difficulté rend encore plus étroite. » Cette constatation doit être extrêmement amère pour .beaucoup d'Autrichiens qui espéraient tout autre chose. Mais elle est d'une vérité criante. Une entreprise belliqueuse menée en commun par l'Allemagne et l' Autriche- Hongrie ne pouvait aboutir, en cas de victoire comme en cas de défaite, qu'à une fusion de forces et d'intérêts où la première devait absorber la seconde. Prise dans son ensemble, l'Allemagne est une, alors que li monarchie austro-hongroise se compose de pays juxtaposés, habités par des races différentes, ayant des tendances opposées. Il est inévitable que, dans une association entre ces deux puissances, l'agrégat hétérogène se disloque et disparaisse dans la masse homogène. On ne saurait suivre avec trop d'attention les événements qui se dérouleront en ce sens.