LA PEUR A COX5TANTIXOPLE ET L'ENTHOUSIASME A ROME
28 février 191 5.
Le forcement des Dardanelles s'exécute dans les meilleures conditions. Déjà les quatre forts de l'entrée sont détruits et occupés, les batteries intermédiaires sont anéanties, les mines sont déblayées sur plusieurs milles et un certain nombre de bateaux de la flotte anglo-fran-
çaise a pu, sans dommage, pénétrer dans le détroit luimême pour bombarder des ouvrages situés plus loin. L'émotion se répand tout le long de la Marmara jusqu'à la mer Noire. La colère contre la politique de folie des gens de l'Union et Progrès gagne Stamboul. Les victimes de cette clique commencent à espérer et les exploiteurs du régime prennent peur. Djavid Bey qui, malgré une démission simulée afin de duper les diplomates crédules d'Occident, continuait de diriger le ministère des finances est parti pour Berlin. Son complice et ami, Hussein Djahid Bey, directeur du Tanine, s'est réfugié à Vienne. Talaat Bey, cet ancien employé des postes transformé en ministre dirigeant, a été l'objet d'une tentative d'assassinat. Ainsi les poltrons repus, fuyant la potence, ont cherché asile près de leurs amis de cœur et de bourse, et les ministres plus courageux sont menacés dans leur vie par leurs propres compatriotes. La collation de la Croix de fer à Ënver Pacha consolera insuffisamment ce Napoléon manqué du désastre de ces ambitions. Toutefois ne nous moquons pas trop de cette décoration : peu avant la guerre, Djavid Bey avait reçu la grand-croix de l'a Légion d'honneur. Le gouvernement de la République s'est montré plus prodigue que Guillaume II envers les ministres actuels de Constantinople ; seulement l'empereur allemand a été mieux récompensé.
En Italie l'effet de l'entreprise sur les Détroits est immense. Chacun sent que le pays ne peut rester inerte en présence d'un des plus grands changements qui puissent se produire dans le monde. La prise de Constantinople par les Alliés, si elle a lieu, sera un des plus grands événements de l'histoire. Elle décidera des destinées de l'Orient. Elle hâtera, dans une mesure qu'on
ne saurait exagérer, le dénouement de la guerre européenne. Comment les Italiens, dont les regards, les regrets et les espoirs s'étendent sur le bassin oriental de la Méditerranée, verraient-ils avec indifférence d'autres nations régler sans eux le sort de ces immenses régions où leur imagination voit encore briller les emblèmes des républiques de Gênes et de Venise? Mais ils comprennent que la participation de leur pays à ce règlement implique sa participation à l'action militaire générale des Alliés. Des bénéfices ne peuvent être recueillis sur les points où ils sont assurés que si des risques sont courus sur d'autres théâtres de la guerre. Consciemment ou inconsciemment, c'est ce sentiment qui a éclaté à la. séance d'avant-hier vendredi à Montecitorio. Comme le député Turati, socialiste officiel, venait de dire, à propos de l'interdiction des réunions publiques où se discutait la question de l'intervention, que le peuple d'Italie ne marcherait pas, le président du Conseil s'est écrié : « Je ne sais pas si la nation devra ou ne devra pas marcher ; mais je sais que, le jour du péril, le jour de l'appel, la nation marchera unanimement aux ordres de la patrie et du roi. » Ces paroles n'avaient rien que de naturel. Mais ce qui fut extraordinaire, inouï, ce fut la manifestation d'enthousiasme qui les accueillit. De la droite les applaudissements gagnèrent instantanément tous les autres secteurs de la Chambre. A la seule exception des socialistes officiels, tous les députés se levèrent en criant : « Vive le roi! Vive l'Italie! » Les spectateurs des tribunes répétèrent ces cris et le président leva la séance au milieu d'un tumulte d'acclamations.
En Italie les dimostrazioni ne prouvent souvent pas grand'chose. Néanmoins l'importance de la démonstration parlementaire d'hier ne saurait être contestée. Au
lendemain de la réouverture de la Chambre italienne, les journaux allemands interprétaient les manifestations des premières séances comme un signe certain des préférences de la majorité pour la neutralité absolue. Le correspondant du Berliner Tageblatt à Rome, en pointant les partisans et les adversaires de l'intervention, découvrait moins de cent députés favorables à celle-ci : 2 socialistes révisionnistes du groupe Bissolati, 7 nationalistes, 40 radicaux, et deux douzaines de républicains ou de braillards d'autres partis. Si cet excellent pointeur assistait à la séance de vendredi dernier, il a dû refaire ses comptes.
RIPOSTE DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE AU BLOCUS ALLEMAND. — LE BLOCUS DES CÔTES ALLEMANDES.
2 mars 191 5.
La notification du blocus fictif des côtes nord-ouest de la France, de 1a Manche et des eaux entourant les Iles Britanniques par les sous-marins allemands a reçu hier la réponse qui convenait. Les Cabinets de Paris et de Londres ont remis aux gouvernements des puissances neutres et M. Asquith a lu à la Chambre des Communes une note déclarant que, par mesure de représailles, les gouvernements britannique et français se réservaient la faculté « d'arrêter et de cor d ire dans4 leurs ports les navires transportant des marchai dises présumées de provenance, de destination ou de propriété ennemies ». Il n'est fait aucune distinction e:.tre les navires. Ceux-ci et leurs cargaisons ne seront pas confisqués d'office, ils Gauvain. — T. Y1II. 4
tjO L- ' E U R 0 P E AU JOUR LE JOUR
ne le seront que s'ils sont passibles de confiscation pour des motifs reconnus par le droit international en vigueur. Les navires alliés saisiront toutes les marchar dises allemandes ou non, contrebande de guerre ou non, se trouvant à bord de navires de n'importe quelle nationalité et destinées à l'Allemagne ou en provenant. Au blocus fictif des côtes angle-françaises, la Grande-Bretagne et la France répondent par une sorte de blocus des eaux allemandes. Elles n'interdisent pas la circulation des bateaux dans une zone déterminée ; elles renforcent leur droit de visite en déclarant susceptibles d'être saisies, avec ou sans confise? tion suivant les cas, toutes les marchandises quelconques destinées directement ou indirectement à l'Allemagne ou en provenant.
C'est évidemment là une mesure nouvelle, contraire aux dispositions de la Déclaration de 1856, jointe au traité de Paris, qui faisait loi jusqu'ici en la matière. Mais l'Allemagne viole effrontément deux des quatre articles de cette Déclaration, ceux qui concernent le blocus effectif et le respect des marchandises neutres à bord des bateaux de commerce ennemis ; bien plus, elle coule sans préavis les bateaux neutres eux-mêmes avec leurs cargaisons et leirs passagers. De la part des Alliés, il eût été naïf et criminel de s'en tenir obstinément au respect strict des clauses d'une convention dont leur ennemi considérait comme nulles et non avenues les parties qui le gênaiert. D'ailleurs ils étaient officiellement déliés de tout engagement par les termes de la convention elle-même qui stipule, dans un protocole spécial, l'indivisibilité des quatre principes posés dans les quatre articles. Dès lors qu'un des belligérants violait délibérément un de ces quatre principes, les autres belligérants n'étaient plus tenus pour le reste. En
droit comme en fait, les mesures que h Grande-Bretagne et la France se sort trouvées dans la nécessité de prerdre sont donc entièrement justifiées. Elles sort dans un cas de légitime défense. Elles ripostent du tac au tac.
Eu ce qui concerne les neutres, ils n'auront aucun sujet de plainte légitime. Aucun tort ne leur sera causé. Les règles ordinaires sur la coi trebar.de de guerre seront appliquées aux ru vires qui en transporteront. Quart aux marcher dises non quclifiées de contrebande de guerre, mris destinées à l'Allemagne ou en provenant, leur saisie ne causera aucun préjudice aux neutres de bonne ici qui seront indemnisés suivant des règles à fixer. Les Alliés exercerort sur elles un droit de séquestre ou de préemption*. Ils re détruiront ni marchandises, ni bateaux. Les neutres apprécierai t sans doute la différence de ce procédé avec celui des Allemands qui torpillent inopinément, sans sommation ni préavis, et coulent, avec leurs cargaisons et tous leurs passagers, tous les bateaux indistinctement que leurs sous-marins rencontrent dans une zone arbitrairemer t fixée. Les Alliés continuent de respecter les bateaux et les personnes ; ils limitent au strict nécessaire la dénégation aux règles internationales. Ils ne portent aucun préjudice aux neutres de bonne foi. Ils observent rigoureusement tous les principes d'humanité. Quel contraste avec la férocité méthodique des Allemands!
L'Allemagne se flattait d'intimider les Anglais, et de les faire renoncer à la capture des objets d'alimentation ou bien de les affamer en arrêtant les transports entre les Iles Britanniques et les autres pays. Elle s'est encore une fois trompée dans ses calculs, elle n'a intimidé personne, elle n'a pas arrêté le commerce maritime dans la zone interdite, elle a provoqué des représailles qui lui
causeront infiniment plus de mal que ses sous-marins n'en peuvent faire. Elle ne va pas manquer de mettre en mouvement tous les ressorts de sa politique officielle et secrète afin d'essayer de soulever des difficultés entre les États-Unis et les Alliés. Elle va, paraît-il, envoyer à Washington un nouvel ambassadeur. Les Germano- Américains lui viendront certainement en aide. Mais ni le gouvernement, ni le peuple américain ne pourront méconnaître notre bon droit. C'est l'Allemagne tout d'abord qu'ils auraient dû rappeler au respect de ces conventions internationales dont le Cabinet de Washington a pris si souvent l'initiative avec tant d'ardeur. On dit que le président Woodrow Wilson est puritain. Comment pourrait-il se rallier à la thèse du gouvernement qui a égorgé la Belgique, qui détruit de parti pris les plus précieux monuments de la civilisation et qui ordonne de couler au fond de la mer, sans aucun motif valable, avec leur équipage et leurs passagers, les paisibles bateaux de commerce naviguant dans la zone qu'il a plu à l'empereur allemand de déclarer fermée ?
LES PRETENDUES CONVENTIONS MILITAIRES ANGLO-BELGES DE 1906 ET DE ICI 2. — RÉFUTATION DE LA THESE ALLEMANDE PAR LE GOUVERNEMENT BELGE. — LES RESPONSABILITÉS DE L'AUTRICHE-HONGRIE D'APRÈS LE LIVRE ROUGE.
3 mars 1915.
Après le gouvernement britannique, le gouvernement belge vient de protester officiellement contre les impu-
tations calomnieuses formulées par la chancellerie allemande au sujet de prétendues conventions conclues avant la guerre entre l'Angleterre et la Belgique. Le 4 août 1914, en annonçant au Reichstag la vioktion de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, M. de Bethmann-Hollweg s'était excusé de cette iniquité en alléguant le cas de force majeure : « nécessité ne connaît pas de loi ». « La rapidité est pour nous une question de vie ou de mort », avaient déclaré quelques jours auparavant le chancelier et le ministre des affaires étrangères aux ambassadeurs accrédités à Berlin. A ce moment, où l'on espérait pulvériser l'armée française en quelques semaines et fonder en quelques mois l'hégémonie mondiale germanique, les hommes d'Etat et les publicistes allemands se faisaient gloire de leur initiative foudroyante. Ils ne produisaient d'autre justification que leur volonté de vaincre à tout prix. Après les déboires de septembre, ils déchantèrent. Ils se mirent à la recherche d'arguments et de pièces tendant à faire croire que l'Allemagne avait été provoquée. '
A cet effet les agents de la Wilhelmstrasse fouillèrent à fond les archives gouvernementales laissées à Bruxelles. Ils crurent avoir trouvé ce qu'il leur fallait en dénichant deux comptes rendus d'entretiens entre des officiers anglais et des officiers du ministère de la guerre belge en 1906 et en 191 2. Passés maîtres dans l'art de « truquer » les documents, ils en supprimèrent ce qui contredisait leur thèse et baptisèrent du nom de « conventions » des conversations restées sans conclusion. On a lu hier, dans notre Dernière Heure, la réfutation écrasante de la légation de Belgique au Havre. Les considérants qui la précédaient, et que nous publions ce matin, ne sont pas moins accablants. Pour notre part, nous avons déjà dit,
à propos de la protestation de Sir Edward Grey, ce que nous pensions de cette affaire : bien loin d'avoir commis une incorrection, à plus forte raison une violation de leurs engagements, les Cabinets de Londres et de Bruxelles ou leurs représentants ont montré une discrétion excessive dm s leurs conversations relatives aux moyens d'assurer éventuellement le respect de h neutralité belge. Il est déplorable qu'ana de ménager les susceptibilités d'une des puissances garantes h Belgique ne se soit pas effectivement prémunie contre une agression soudaine. Elle a péché par omission, non par action. Le simple exposé des événements, présenté tu.t de fois déjà, le prouve su rebond" mm es t. A ce sujet, on lira avec un intérêt particulier le livre fortement documenté que M'. Ernest Denis, professeur à h Sorbonne, vient de publier sur La guerre.
La responsabilité de l'Autriche-Hongrie est inséparable de celle de l'Allemagne. Beaucoup de bons esprits en ont longtemps douté. Tout dernièrement encore, M. L^irolle, dans une attachante conférence sur le Livre Jaune, et M. Maurice Muret, dus un de ses brillants articles de li Gazette de Lausanne, émettaient des doutes sérieux sur les intentions belliqueuses du Cabinet de Vienne. Sans doute ni le comte Berchtold, ni l'empereur François-Joseph ne désiraient li guerre européenne pour elle-même. Mais ils vouhient h guerre à li Serbie, une guerre de destruction, et ils la préparaient depuis des mois, sinon des années. Ils savaient que l'Allemagne ne les laisserait procéder à cette exécution que s'ils lui assuraient en retour leur concours armé dans un conflit avec h France et la Russie. D'autre part, ils avaient été formellement prévenus que la Russie ne laisserait pas exécuter la Serbie. Ils ne pouvaient donc pas
supposer qu'ils accompliraient tranquillement l'abomination préméditée contre ce petit royaume bien avant le drame de Serajévo. Ils se sont, si l'on veut, trouvés pris dans un engrenage ; mais ils y ont mis volontairement ta main. Plus on ira et plus les preuves abonderont en ce sens. On en découvre jusque dans le Livre Rouge publié dernièrement par le Ballplatz.
Que les commentateurs qui conservent de secrètes indulgences pour la politique austro-hongroise se reportent aux; pièces 38, 42, 46 et 48 de ce recueil. Ce sont des dépêches échangées entre le comte Berchtold et le comte Szœgyeny, ambassadeur de François-Joseph à Berlin. C'est là, et non dans les pièces destinées aux Cabinets étrangers, qu'il convient de rechercher la véritable pensée du gouvernement austro-hongrois. Le 28 juillet, M. de Berchtold écrit à M. de Szœgyeny : a Je crois n'avoir pas besoin de faire remarquer spécialement à V. E. que le projet de conférence de Grey, en tant qu'il concerne notre conflit avec la Serbie, semble hors de saison en raison de l'état de guerre survenu. » Du même au même, le même jour : « Je prie instamment le Cabinet de Berlin de considérer de plus près si l'attention de la Russie ne devrait pas être amicalement attirée sur le fait que la mobilisation des districts en question (Kief, Odessa, Moscou et Kazan) équivaudrait à une menace contre l'Autriche-Hongrie et que, si elle avait lieu effectivement, il y serait répondu par les mesures militaires les plus étendues aussi bien par la monarchie que par l'empire allemand allié... Un langage net me paraît en ce moment le meilleur moyen de faire saisir à la Russie toute la portée d'une attitude comminatoire. » A l'instant où ce télégramme était expédié, l'Autriche-Hongrie mobilisait déjà depuis plusieurs
jours. Seulement elle tenait à conserver son avance.
Le 29, le comte Szœgyeny répond que, dès le dimanche 26, le gouvernement allemand a déclaré à Pétersbourg que la mobilisation russe serait suivie de la mobilisation allemande. « Aujourd'hui, ajoute-t-il, il a été de nouveau télégraphié à Pétersbourg que la continuation des mesures russes de mobilisation entraînerait la mobilisation allemande. » A cette date, les mouvements de concentration des troupes allemandes vers la frontière franco-belge avaient déjà commencé.
Le 29 le comte Berchtold revient à la charge à Berlin, a Je prie V. E., télégraphie-t-il à son ambassadeur, de porter immédiatement à la connaissance du gouverenment allemand et de dire très haut que, si les mesures russes de mobilisation ne sont pas suspendues immédiatement, notre mobilisation générale sera proclamée immédiatement pour des raisons militaires. V. E. ajoutera que nous ne nous laisserons naturellement pas influencer dans nos opérations de guerre en Serbie. » Et M. de Berchtold presse le Cabinet de Berlin de tenir un langage aussi vigoureux à Paris qu'à Berlin.
Telle est la véritable pensée du Ballplatz. Les concessions apparentes — et subordonnées à des conditions irréalisables — contenues dans d'autres pièces sont simulées. Si l'on veut aussi avoir la clef de la réserve officielle extraordinaire du Cabinet de Vienne à Paris après l'ouverture des hostilités entre la France et l'Allemagne, il faut se reporter à la pièce 8 du Livre Rouge. Le 4 août, le comte Mensdorfï ren4 en ces termes compte d'une conversation qu'il vient d'avoir avec Sir Edward Grey : « Sir E. Grey m'a dit que, provisoirement, il ne voit aucune raison de faire une communication au gouvernement impérial et royal, ni d'entrer en conflit avec
nous, tant que nous ne sommes pas en état de guerre avec la France. » En conséquence l' Autriche-Hongrie mettait ses troupes et ses canons à la disposition de l'Allemagne à notre frontière sans rompre avec nous les relations diplomatiques. Elle nous faisait la guerre en s'obstinant à dire qu'elle restait en paix avec nous. C'est bien là sa manière.
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