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CHAPITRE II

5 mars 1915.

IL se tient aujourd'hui, à Athènes, un grand Conseil de la Couronne qui doit délibérer sur la nouvelle attitude que la Grèce doit prendre à la suite de l'entreprise des Alliés aux Dardanelles. Un premier Conseil de la Couronne s'était déjà réuni avant-hier ; mais il n'avait pas arrêté de décision. On comprend que le gouvernement grec appelle à discuter avec lui les chefs des anciens partis ainsi que d'autres personnages éminents, et qu'il ne veuille se décider qu'après un examen très approfondi de la situation. En effet l'éventualité de l'occupation des Détroits et de Constantinople par d'autres puissances chrétiennes réveille dans toute l'Hellade les sentiments et les souvenirs les plus émouvants. Le Cabinet d'Athènes, il faut lui rendre cette justice, n'a jamais méconnu ni le véritable sens, ni l'importance de la conflagration actuelle. Il a ouvertement sympathisé avec les Alliés. Il •entretient avec eux des relations de parfaite confiance.

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Mais, tout en admettant sa possibilité, il n'avait pas envisagé comme aussi prochaine la prise de possession de la région des Détroits par les puissances occidentales alliées à la Russie. Il n'est donc pas surpris. Seulement il se trouve maintenant en f?.ce de l'événement dont on parlait souvent sans croire qu'il albit se produire.

La Grèce sait déjà que les Alliés sont animés à son égard des dispositions les plus amicales. Elle est assurée qu'on ne lui disputera pas, en cas de grands remaniements, l'influence prépondérante qu'elle aspire à exercer sur la partie des côtes de l'Asie Mineure où sont établies de tem.DS immémorial de florissantes colonies hellènes. Il faut que cesse^ t enfiva les abominables persécutions dont les sujets non musulmans des sultans ont été victimes, jasqu'à ces tout derniers temps, sur le pourtour de la mer Egée. Smyme, h reine de l'Asie antérieure, sera pour l'Hell.de une magnifique métropole dont le rayonnement s'étendra sur tout le bassin oriental de l'Egée. Quant à h région des Détroits et à Constantinople, elle ne peut devenir, provisoirement du moins et pour un temps indéterminé, la propriété exclusive de personne. Pendant toute h guerre elle doit demeurer sous le contrôle des trois puissances qui auront préparé et exécuté la périlleuse entreprise du forcement des Dard nielles. Dans l'intérêt du succès des opérations générales sur tous les fronts et en vue de l'institution future d'un régime spécial présentant toutes les garanties indispensables pour les Etats non germaniques, ce sont ces trois puissances qui doivent conserver la direction de toutes les opérations présentes et à venir sur ce nouveau théâtre de la guerre. Mais ceh n'empêche nullement, bien au contraire, les autres puissances amies de coopérer à l'action générale sur des terrains voisins, où

leur intervention sera plus efficace. Pour la Grèce, il s'agit à la fois de monter une garde vigilante dans les Balkans aux côtés de la Serbie et de réserver l'avenir dans les régions de l'Egée où domine l'hellénisme. Toutefois c'est dans les Balkans que se joueront les destinées de l'Asie ; rien ne sera possible ailleurs si les puissances germaniques ne sort pas réduites tout d'abord à l'impuissance dans la péninsule, où elles voulaient asseoir leur hégémonie afin de partir de là pour la conquête du reste de l'Orient.

ARTICLE DU COMTE JULES ANDRASSY SUR LES DETROITS. — LA TURQUIE INSTRUMENT DE L 'ALLEMAGNE.

6 mars 191 5.

Plus le forcement des Dardanelles progresse, plus l'Austro- Allemagne s'inquiète. Elle essaye bien de rassurer l'opinion dans les deux empires du centre en disant que l'entreDrise est vouée à un échec certain. Mais elle n'est point dupe de ces allégations destinées au public. Elle se livre à un travail intense à Rome, à Bucarest et à Sofia pour éveiller les susceptibilités des neutres et leur persuader que leur intérêt leur commande de s'opposer à l'installation des Alliés dans les Détroits. Seulement les agents de la Wilhelmstrasse. et du Ballplatz sont à bout d'arguments. Ils répètent toujours les mêmes, qui ont été déjà réfutés. Il est trop clair que l'Italie et la Roumanie ont plus d'avantages à voir les Détroits internationalisés qu'entre les mains d'une Turquie vassale ou sujette de l'Allemagne. Le contrôle international des

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Détroits assure dans les conditions les plus favorables la liberté de la navigation. Le triomphe de Guillaume II à Constantinople mettrait dans la dépendance de l'Allemagne l'exportation et h vie des pays riverains de la mer Noire, de même que le commerce maritime des autres puissances. Les neutres amis des Alliés peuvent recevoir de la part de ceux-ci les assurances les plus formelles.

Dans un récent article de la Nouvelle Presse libre, le comte Jules Andrassy, ancien ministre et fils de l'ancien ministre des affaires étrangères austro-hongroises qui signa le traité d'alliance avec l'Allemagne, s'efforce, contre toute évidence, de prouver que l'Angleterre et la France elles-mêmes devraient empêcher la Russie d'obtenir l'accès aux Détroits. Revenant sur le discours de M. Sazonof à la Douma, dont des versions tendancieuses ont été publiées par les agences austro-allemandes, il prétend y voir une menace pour toute l'Europe. Nous avons déjà rectifié ces allégations. M. Sazonof a seulement parlé de l'accès de h Russie à la mer libre et, certes, il en avait le droit. Sir Edward Grey n'a pas hésité à approuver publiquement cette déclaration. Le comte Andrassy retarde d'un demi-siècle et davantage en rappelant les souvenirs de la guerre de Crimée et en citant des propos de Napoléon III, de Cavour et d'autres hommes d'État de ce temps. Ces réminiscences démodées prouvent une fois de plus que la diplomatie austrohongroise reste embourbée dans de vieilles ornières. Les temps de la guerre de Crimée sont bien changés. Alors l'empire ottoman était voisin de l'empire russe sur les rives occidentales de la mer Noire et le tsar Nicolas Ier caressait le rêve d'arriver à Constantinople par la principauté de Moldavie, vassale du sultan, et par le vilayet

du Danube, qui constitue aujourd'hui la Bulgarie. Si ce projet s'était réalisé, les ai très puissances en eusseï t, en effet, éprouvé de graves inconvénients. C'est pourquoi, à côté d'aitres raisons bien connues, uve coalition se forma pour sauver la liberté des Détroits. Le traité de P^ris garantit cette liberté qui, en fait, fut respectée jusqu'à ces deniers temps à la satisfaction générale.

Aujourd'hui, ce n'est plus la Russie qui menace les Détroits et l'Orient, c'est l'Allemrgre. Guillaume II a repris à son compte, en les élargissant à la mesure de son imagination, les projets de Nicolas Ier. Il a pris violemment la Turquie en tutelle. Il a mis la main sur le chemin de fer de Bagded au Bosphore ; il s'est emparé de l'armée et de la flotte du sultan. Il commande en Arménie, à Jérusalem, et à Stamboul. Avec le concours de l'Autriche-Hongrie, il espère relier Constantinople à Berlin p?r Vienne, S? Ionique et Sofia. Au contraire, deux Etats indépendants, la Roumanie et la Bulgarie, séparent maintenait l'empire des tsrrs de ce qui reste de la Turquie d'Europe. En conséquence, toutes les puissances protectrices de l'équilibre et de la liberté doivent se tourner cortre les envahisseurs germaniques. Il leur faut également destituer de sa fonction de gardien des Détroits l'empire ottoman qui a failli honteusement à sa mission. L'Europe ne peut s'exposer à voir une seconde fois un gouvernement turc livrer aux nations de proie les clefs qu'il était chargé de garder. Le forcement des Dardanelles a pour objet de reprendre ces clefs, qui ne seront désormais confiées qu'à des mains sûres.

On n'aperçoit aucun danger russe dans tout cela. En réalité toutes les manœuvres austro-allemandes tendent à retenir le plus longtemps possible dans l'inaction les nations que leurs intérêts vitaux, d'accord avec leurs

sentiments, poussent naturellement vers les Alliés. Comme le disait l'autre jour la Gazette de Francfort en pressant le Cabinet de Vienne de négocier avec l'Italie au sujet du Trertin, par la bienveillante entremise de Berlin, « le plus important pour le moment n'est pas de s'entendre, quoique nous ne dépréciions pas cette solution : l'essentiel est de faire disparaître une barricade qui barre le chemin à une future politique de l'Europe centrale, saine et avantageuse pour les deux parties ». En d'autres termes, l'Allemagne dit à l'Italie — comme à la Roumanie — : « Commençons par négocier, nous conclurons après la guerre. » Il est douteux que les hommes clairvoyants, à Rome et à Bucarest, consentent à se mettre ainsi à la discrétion de l'Allemagne.

DEMISSION DE M. VENIZELOS. — DESACCORD FONDAMENTAL ENTRE M. VENIZÉLÔS ET LE ROI CONSTANTIN.

7 mars 1915.

Les délibérations du Conseil de la Couronne grec,, réuni mercredi et vendredi, ont abouti à un des pires résultats qu'on pût prévoir. M. Venizélos, en désaccord avec le roi, a donné sa démission qui a été acceptée. Ce désaccord ne porte pas sur une question de détail, sur un mode de procéder. Il est fondamental. Hier, en annonçant la nouvelle à la Chambre, M. Venizélos a déclaré que « le roi n'approuvant pas la politique du gouvernement, le Cabinet avait remis au souverain sa démission ». Il ne peut s'agir ici de la politique inté-

rieure ; il s'agit exclusivement de la politique extérieure et de l'attitude de la Grèce dans la guerre européenne. Ce n'est point non plus la personne seule de M. Venizélos qui est en jeu ; c'est tout le Cabinet. C'est davantage encore : ce sont les destinées de l'Hellade.

Chacun sait que le roi Constantin a peu de goût pour M. Venizélos. Du temps où l'anarchie provoquée par une longue pratique de logomachie et de corruption régnait à Athènes, dans ces mois de 1910 où la dynastie paraissait sérieusement menacée, le diadoque d'alors subit des mortifications difficiles à oublier. Avec une habileté et une énergie qu'on ne saurait trop admirer, M. Venizélos sut en peu de temps débarrasser le pays de la domination des hégètes. Au « rotativisme » qui amenait successivement au pouvoir les différents chefs de partis et leurs clientèles, il substitua un gouvernement national uniquement préoccupé de rétablir l'ordre, de réformer l'administration, de reconstituer l'armée, de préparer une féconde participation de la Grèce à de grands événements qu'il prévoyait. Cet énorme travail ne s'exécuta pas sans froissements. Mais le pays tout entier, las d'un régime de décomposition systématique, se rallia d'enthousiasme à l'homme d'État qu'il ne tarda pas à reconnaître dans l'ancien chef révolutionnaire crétois. Depuis le mois d'octobre 1910, M. Venizélos a exercé le pouvoir avec une maîtrise dont on trouverait peu d'exemples. Il a inspiré une entière confiance à la Grèce et à l'Europe. Il a pleinement justifié les espoirs que ses compatriotes avaient mis en lui. Il a conquis la sympathie et l'estime de tous les hommes d'État étrangers avec qui les circonstances l'ont mis en contact. Aussi, après l'assassinat de Georges Ier à Salonique, en mars 191 3, le nouveau roi maintint-il M. Venizélos à la

tête du gouvernement. Le souverain et son président du Conseil différèrent quelquefois d'avis. Néanmoins l'accord subsista. M. Venizélos, qu'on qualifiait quelquefois de dictateur, est le ministre qui recherche le moins les apparences du pouvoir et qui évite le plus de triompher publiquement de ses adversaires • ou de ses contradicteurs. De son côté, Constantin Ier ne pouvait poirt, en conscience, ne pas rerdre hommage aux immenses services de l'homme qui, à l'extérieur comme à l'intérieur, avait vraiment for. dé une Grèce nouvelle.

Mais le désaccord qui a éclaté hier ei tre le roi et son Cabinet est de telle nature qu'un accommodement était impossible. La volonté de l'un devait prévaloir sur celle de l'autre. Avec son sens si fin des besoins nationaux et son instinct politique exceptionnel encore développé par plus de quatre ans de pouvoir dans les circonstances les plus graves, M. Venizélos s'était convaincu que l'heure d'intervenir dans le conflit européen avait sonné pour la Grèce. Il ne voulait pas que l'entreprise des Alliés dans les Détroits s'achevât sans que la Grèce eût pris nettement position. Il tenait à rendre aux Alliés, à un moment où ils couraient encore des risques, un service militaire dont le prix aurait été facilement payé. Il voulait aussi montrer, dans les eaux et sur les terres d'où le crois su. t de l'islam avait chassé la croix grecque depuis plus de quatre siècles, le pavillon de l'Hellade rénovée, prête à l'accomplissement de ses nouvelles destinées. Sans méconnaître les avantages de la méthode diplomatique où il excelle aussi, il devine la force des grands courants nationaux. Il croyait qu'à l'heure actuelle il convenait de passer outre à certaines objections, de rejeter les voiles et d'entrer le visage découvert dans la conflagration générale.

G au vain. — T. VIII. 5

Au contraire, Constantin 1er, comme Ferdinand Ier de Roumanie, désire ne rien risquer. De même également que le successeur de Charles Ier, il attend le dernier moment pour se prononcer contre TAustro- Allemagne. Avant d'intervenir contre elle il veut être assuré qu'elle n'a plus de chance de vaincre. Ces deux souverains ambitionnent de récolter sans avoir semé. L'avenir décidera. Constantin Ier a chargé M. Zaïmis, ancien ministre, ancien gouverneur de Crète, chef du gouvernement épirote, de former un nouveau Cabinet. M. Zaïmis est un patriote à la fois nvisé et hardi. Il n'a pas accepté définitivement. On a peine à supposer qu'il ne partage pas les idées de M. Venizélos sur la direction à donner aujourd'hui à la politique extérieure de la Grèce.

LES INTRIGUES ALLEMANDES EN GRECE. — LES IDEES DE M. GUÉROF SUR LA MACEDOINE.

8 mars 191 5.

Il se confirme que la crise grecque a bien pour cause un désaccord fondamental entre le président du Conseil démissionnaire et le souverain. En s'entretenant de la situation avec des amis, M. Venizélos disait hier : « Pour ce qui est de l'occasion perdue, le mal est irréparable. Reviendrais-je aux affairés que je ne pourrais pas moimême le réparer. » M. Venizélos se connaît en occasions. Durant sa carrière si mouvementée, il en -a saisi assez pour pouvoir discerner les moments décisifs. En Crète et en Grèce, il a eu de grandes hardiesses ; mais il s'est trouvé que son audace était surtout de la prévoyance.

S'il n'a pas été suivi cette fois, c'est moins parce que l'entreprise préconisée par lui effrayait le pays que parce que les influences hostiles à sa politique ont trouvé là un terrain favorable pour le renverser. Il convient de noter à ce propos que le général Dousmanis, le chef de l'état-major qui avait été mis en disponibilité à la fin du mois dernier pour avoir écrit une lettre contenant des critiques offensantes à l'égard du président du Conseil, a été réintégré dans ses fonctions, sous le prétexte de l'anniversaire de la prise de Janina, juste le jour de la réunion du Conseil de la Couronne, de façon qu'il pût y participer. Les anciens hégètes aussi n'ont pas négligé de prendre leur revanche ;.' quand il s'agit d'assouvir de vieilles rancunes, ils ne laissent pas échapper l'occasion. Il faut espérer qu'ils s'en tiendront là et qu'on ne reverra pas les tristes jours d'octobre 1910 où M. Dragoumis, alors président du Conseil, s'écriait à la Chambre': « Nous voyons des hommes à cheveux blancs n'ouvrir la bouche que pour faire sur un ton véhément le procès de ceux qui ne partagent pas leur opinion et les accuser de mauvaise foi... Pendant que nous piétinons sur place, toutes les questions qui intéressent la Grèce et "l'hellénisme sont sur le tranchant du rasoir... Je suis en mesure de vous assurer que jamais, depuis l'arrivée du roi Georges en octobre 1864, la Grèce n'a couru autant de dangers, extérieurs et intérieurs, qu'à l'heure actuelle. Leur coïncidence peut amener la Grèce dans une situation telle qu'elle n'aura plus la liberté de gérer ses propres affaires. Car, lorsque les nations deviennent insupportables, comme on l'a vu ailleurs, ces nations-là subissent le sort de la Pologne. » Ces paroles résonnent encore dans toute l'Hellade. A cette époque critique, ce fut M. Venizélos qui sauva la Grèce de l'anarchie. La Grèce se squ-

lèverait de dégoût si les hommes à cheveux blancs dont parlait M. Dragoumis en* 1910 tentaient, sous l'égide germanique, de restaurer la politique malsaine d'un temps maudit.

Aux influences locales se sont jointes celles de l' Austro- Allemagne pour renverser M. Venizélos. On les découvre partout. Elles ont des agents en très haut lieu. Il semble bien pourtant qu'elles ne réussiront pas dans leur tâche principale. En effet, elles s'attachent surtout à ruiner les opérations militaires des Alliés. Or la non participation de la Grèce à la guerre en ce moment ne cause nulle gêne à ceux-ci. Elle fait seulement du tort à l'hellénisme et les Hellènes sauront s'en souvenir. Qu?nt aux Alliés, ils disposent d'assez cle forces pour venir seuls à bout de l'entreprise des Dardanelles. Il leur suffit que les mauvaises intentions des Bulgares soient tenues en échec. Et l'on a toutes raisons de croire qu'elles le seront, en dépit des excitations austro-allemandes et des machinations macédoniennes. Le gouvernement grec peut bien reculer devant les. risques d'une opération offensive ; il ne pourrait pas, sans compromettre l'existence nationale, laisser les Bulgares intervenir dans la péninsule contre les Alliés»

S'il conservait des illusions sur les véritables desseins bulgares, il n'aurait qu'à se référer à une conférence faite dredi dernier à P. ris par un homme de confiance de M. Radoslavof. En exposant les revendications de son pays dans la péninsule br-lkmique, M. Guérof déclarait sans détour qu'elles visaient toute la Macédoine, l'intégralité des trois ancie s vilayets macédoniens y compris Ochrida, Monastir et les côtes de l'Egée, y compris Salonique. Le conférencier ne cherchait point à justifier cette prétention par le fait que la population bulgare était en majorité dans l'ensemble de la Macédoine. Il reconnais-

sait, au contraire, qu'elle y était en minorité absolue. Mais il soutenait que la majorité relative suffisait pour donner à la Bulgarie un droit sur le tout, et que les côtes\ où l'élément bulgare était insignifiant, devaient forcée ment suivre le sort de l'arrière-pays. Avec cette doctrine, digne de M. de Bethmann-Holhveg, le tsar Ferdinand pourrait réclamer Durazzo et Vallon?., Constantinople aussi peut-être.

REFUS DE M. ZAÏMIS DE CONSTITUER LE NOUVEAU CABINET GREC. — LE CABINET GOUNARIS. — LES HÉSITATIONS BULGARES .

9 mars 1915.

La crise grecque entre dans une nouvelle p: M. Zaïmis a décidément décliné la mission de constituer le nouveau Cabinet, et le roi a confié ce soin à M. Gounaris qui a accepté. M. Gounaris a demandé et obtenu l'autorisation de dissoudre la Chambre au cas où celle-ci n'approuverait point sa politique. Or il semble certain que la Chambre refusera sa confiance à un Cabinet Gounaris. Un conflit entre le gouvernement et les venizélistes est donc très probable. Il pourrait avoir de grosses conséquences.

M. Zaïmis était l'homme le plus apte à résoudre la crise. Ancien président du Conseil, ancien haut-commissaire en Crète, nommé récemment directeur de la Banque nationale, il jouissait d'une autorité incontestée. M. Venizélos professait pour lui une estime particulière. Dans des circonstances ordinaires, le remplacement de l'un de ces deux hommes d'État par l'autre se

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fût effectué sans difficulté. Mais les événements actuels ont pour la Grèce une importance exceptionnelle. Les grands intérêts nationaux doivent être placés bien audessus des relations ou des sentiments personnels. M. Venizélos a jugé qu'il fallait choisir entre deux politiques et que le président du Conseil démissionnaire ne pouvait point, par complaisance ou déférence, soutenir un successeur chargé d'appliquer un programme contraire à celui dont le rejet avait provoqué la chute du Cabinet. Comme le ministère Zaïmis devait avoir pour principal objet le maintien de la neutralité, M. Venizélos a nettement refusé de lui promettre l'appui de la majorité parlementaire. Il l'a dit à M. Zaïmis, et il l'a écrit au roi qui l'avait prié par lettre de laisser voter par la Chambre les projets de loi urgents.

On reconnaît dans cette décision le caractère du véritable homme d'État. M. Venizélos, qui- a détruit le « rotativisme », ne veut point revenir indirectement à ce système néfaste en passant pour quelque temps le pouvoir à un successeur qui le lui rendrait peu après. D'après lui, les ministres doivent représenter des idées précises, un programme net, et, s'ils viennent à tomber, il est indigne d'eux de prêter un appui, même provisoire, à une autre équipe. Partisan résolu d'une politique d'action, il considère sans doute comme déshonorant de couvrir de son autorité parlementaire, sous le prétexte d'éviter une plus grande crise, une politique d'inertie. On alléguerait en vain que les circonstances exigent l'union de tous les partis. Il n'est pas de plus grand péril pour la Grèce que la décomposition à l'intérieur et l'inaction à l'extérieur. Si une crise nationale doit éclater, mieux vaut que ce soit avant que le pays ait été réduit à l'impuissance. La conduite de M. Venizélos

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pourrait être donnée en exemple à beaucoup de notables parlementaires en d'autres pays.

M. Venizélos avait vu si juste en proposant l'intervention immédiate que le seul fait de la probabilité de cette action avait déterminé le président du Conseil bulgare, avant la démission du Cabinet d'Athènes, à recomman4er la marche sur Audrinople. M. Radoslavof sentait que la Bulgarie ne pouvait laisser la Grèce recueillir seule, en Orient, les béréfices de l'entreprise dirigée contre la Turquie. Il croyait, lui aussi, que le moment était venu de se décider et il estimait que, les plus grandes chances de succès se trouvant du côté des Alliés, la Bulgarie devait sans délai se nantir de sa part dans les dépouilles de la Turquie d'Europe. C'eût été un coup de maître. Le gouvernement bulgare se fût assuré un gage territorial considérable, la gratitude efficace des Alliés, les bonnes dispositions de la Grèce et l'amitié de la Serbie. Le règlement des affaires balkaniques devenait relativement aisé. Le tsar Ferdinand ne l'entendait point ainsi, paraît-il. Il se prononça contre la proposition de son ministre, et une crise ministérielle faillit s'ouvrir. On apprit à ce moment le refus de Constantin Ier de sanctionner le programme Venizélos. Dès lors que l'intervention grecque avortait, le projet d'intervention bulgare n'avait plus la même raison d'être, et le sujet de désaccord entre M. Radoslavof et le ts^r Ferdiuard disparaissait. D'après les dernières nouvelles, il ne serait plus question de crise ministérielle à Sofia.

En Grèce comme en Bulgarie, l'attitude des deux souverains est bien curieuse à observer. Dans ces deux pays, il est des hommes et des partis qui, sous la pression des circonstances, si ce n'est sous l'inspiration du génie, comprennent les grands intérêts nationaux et sont

disposés à y subordonner tout le reste. Ils sont tenus en échec par des influences de Cour, par des coteries et par des intrigues extérieures. Il reste à savoir qui aura le dernier mot.

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