L'HYPOCRISIE ET LA FÉROCITÉ ALLEMANDES. — AFNDT ET LA BELGIQUE
22 mars 1915.
Quoique tous les partis en Allemagne soient enrégimentés maintenant sous la bannière pan germaniste et que la gloutonnerie annexionniste soit en honneur dans tous les journaux sans distinction de couleur, il éclate de temps à autre une fausse note dans le concert officiel. C'est ce qui s'est passé avant-hier au Reichstag. Comme les conservateurs et les libéraux, les socialistes votent régulièrement à l'unanimité, moins la voix de M. Liebknecht,tous les crédits demandés par le gouvernement. Ils protestent à la tribune de l'ardeur et de la pureté de leur patriotisme. Néanmoins ils ne réussissent pas toujours à se contenir. Ainsi, samedi, devant le Reichstag, M. Ledebour n'a pu s'empêcher de mettre le gouvernement en contradiction avec lui-même. Ses observations peuvent se résumer ainsi : « Nous votons sans marchander les dépenses quCvous déclarez nécessaires, nous ratifions votre politique, nous marchons avec vous la main dans la main vers l'accomplissement de la Grande Idée allemande, mais mettez-vous au moins d'accord avec vous-mêmes. Vous administrez déjà des portions de territoire français — sans compter la Belgique — comme si elles devaient rester allemandes et voilà que l'Alsace- Lorraine, annexée à l'Allemagne depuis quarante-quatre
ans, proclame son désir d'être gouvernée par les Français! D'autre part, vous revendiquez pour l'Allemagne les droits d'un Etat de civilisation supérieure, et un communiqué officiel de notre quartier général, en date du 19 mars, déclare que, pour un village allemand incendié par les Russes, les Allemands incendieront trois villages russes. Comment conciliez- vous vos prétentions avec ces ordres barbares ? »
Comme il fallait s'y attendre, ces honnêtes questions ont été accueillies par des exclamations de fureur. M. Liebknecht semble avoir été le seul à approuver ouvertement son audacieux collègue. Un groupe d'autres, 29 sur m, M. Ledebour en tête, s'est contenté de quitter la salle avant le vote. Mais, au nom du parti socialiste, M. Scheidem.ann, ancien vice-président de l'assemblée, a désavoué catégoriquement M. Ledebour. Cette séance a mis ainsi une fois de plus en relief l'hypocrisie fondamentale de la politique germanique. Avant la guerre, celle-ci consistait, sous prétexte de donner au peuple allemand sa place au soleil, à prendre la place déjà occupée par autrui. Pendant la guerre, elle consiste à se permettre toutes les horreurs afin d'atteindre le but visé, et à interdire à l'ennemi, sous peine des plus féroces représailles, d'user des moyens de légitime défense. Le Dentschland iiber ailes \ est bien le mot d'ordre et le programme de toute la Germanie. L'Allemagne au-dessus de tout, de toutes les règles, de toutes les conventions, de toutes les lois divines et humaines ! Les lois humaines, qui n'ont pas été faites à l'usage de l'Allemagne, ne comptent pas. Quant aux lois divines, seules comptent celles du vieux Dieu allemand, que ses vicaires et sousvicaires germains font parler comme ils veulent. En conséquence les troupes allemandes restent parfaite-
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ment correctes en envahissait brusquement et en dépouillant la Belgique, la France et la Russie, en brûlant les maisons, en détruisant les rr.or umer.t3, en massacrant et en mutilant les. paisibles habitat'ts de ces pays, niais malheur au Belge, au Frar.çris et au Russe qui oserait toucher à ur.e maison ou à un cheveu d'un sujet allemand! Tout ce qui est allemand est sacré.
L'état-major russe a déjà répor. du comme il convenait au grard quartier gév éral allemand. Après avoir prouvé qu'à Memel, cù les troupes du tsar viennent d'entrer malgré tout le génie du maréchal de Hiv de/. bourg, les soldats allemands ont livré, avec les civil?, un combat de rues qui comportait forcément des destructions lccales, il ajoute : « Si les troupes allemandes ré; lisent le-, rs menaces contre la popul tion paisible des régions russes qu'elles occupe; t, il faudra considérer leurs actes non comme des représailles, mais comme des actes provenant de leur propre initiative, dont la responsabilité mon le, et par suite les conséquences, retomberc- t sur les Allemands. » Sans ccpier les méthodes sauvages des Allemands, il importe de lei r mo\ trer, par des actes matériels, que lei r vieux Dieu ne les met p?s à l'abri de la justice humaine.
Du reste, chaque fois qu'on doit actuellement porter un jugement sur la politique allemande, il faut se souvenir que les ambitions allemandes, publiquemev t mises à nu l'été dernier, datent de longtemps, de très longtemps, et qu'elles n'attendaient pour se traduire dans les faits que le mom.ert où la Germanie posséderait une supériorité de force jugée suffisante. Aujourd'hui même les Allemands s'en vantent. Par exemple, la Gazette de Francfort publiait l'autre jour un article où le professeur Hirsch de Vienne analysait; avec force éloges, deux
livres d'Ernest-Maurice Arrdt, parus en 1831 et en 1854. dont l'idée principale était celle-ci :
Pour des raisons historiques, ethniques et économiques, la Belgique doit faire partie de l'Allemagne. Arndt présente la Belgique de 1831 comme inféodée à la France : des officiers français commandent l'armée belge et les forteresses belges sont aussi sous la direction de commandants français. (La Gazette de Francfort souligne ce passage). Arndt conseillait alors aux Allemands de ne pas tolérer cet état de choses et d'entrer en guerre pour la possession de la Belgique. Toutefois il ressort de son exposé que c'est l'attitude douteuse de l'Angleterre qui a retenu les Allemands de s'engager dans cette voie. Mais, considérant que la Belgique constitue une partie des territoires allemands, Arndt s'écrie : « Lorsque l'ennemi entre dans ma maison, -je tire l'épée, et je prie : « Dieu, aidez-moi ! Et la victoire est à moi ! »
La Gazette de Francfort commente l'article de M. Hirsch en ces termes : « Il e£t remarquable que le vieil Arrdt ait rêvé de l'incorporation de la Belgique à la Confédération germanique et prévu beaucoup des événements qui occupent actuellement nos pensées et nos esprits. » Oui, cek est remarquable. Mais il est biexi fâcheux que les voisins de l'Allemagne n'y aient pas pris garde devant'7 ge.
LA CAPITULATION DE PRZEMYSL. — • DISCOURS DE SIR EDWARD GREY SUR LES RESPONSABILITES DE LA GUERRE.
23 mars 191 5.
La grande pi? ce forte de Galicie, Przemysl, a capitulé hier après un siège d'environ six mois. L'événement était attendu. Depuis plusieurs semaines il et? it considéré comme inévitable. Il n'en est pas moins de première importer ce. Àlilit^iremev t, il livre eux Russes un maté-
riel de guerre énorme et une forte garnison augmentée de tous les survivants de l'armée austro-hongroise qui s'étaient réfugiés sous les murs de la place à la fin de l'automne. Il rend au grand-duc Nicolas la libre disposition de, toute l'armée d'investissement. Politiquement, la capitulation de Przemysl va jeter le découragement parmi les populations hongroises menacées* d'invasion, et stimuler les désirs d'intervention des neutres qui n'attendent qu'un moment favorable pour revendiquer par les armes l'objet de leurs aspirations nationales dans la monarchie dualiste. Il est peu vraisemblable que les chances d'arrangement amiable, déjà si faibles, entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie en soient augmentées. Si le Cabinet de Vienne devient plus enclin aux concessions, le Cabinet de Rome doit se montrer plus entreprenant. Comme le premier ne cédera jamais de bon gré au second ce que celui-ci se croit en droit d'espérer de la grande liquidation européenne, les tendances à la conciliation ne s'accroîtront jamais à Vienne en proportion des ambitions que surexcitera certainement à Rome la perspective d'un désastre autrichien.
Hier Sir Edward Grev a prononcé à Londres un discours capital. Pour la première fois depuis la guerre, il s'est exprimé sur l'ensemble de la politique allemande avec une vigueur décisive. De nouveau il a opposé un démenti catégorique aux mensonges méthodiques auxquels recourt maintenant l'Allemagne déçue pour rejeter sur les Alliés, notamment sur l'Angleterre, la responsabilité d'une guerre longuement préméditée et préparée dans les deux empires germaniques. Il a rappelé qu'à la fin de juillet, dans la période critique entre l'ultimatum du comte Berchtold à la Serbie et la violation de la neu-
tralité belge, le Cabinet de Londres a témoigné d'intentions pacifiques poussées à l'extrême limite — on pourrait dire jusqu'à l'imprudence — tandis que l'Allemagne s'est obstinément refusée à toute combinaison transactionnelle ou dilatoire, ainsi qu'à tout engagement de respecter la neutralité de la Belgique. A la demande de Sir Edward Grey, la France, l'Italie et la Russie avaient accepté un projet de conférence. Le Cabinet de Berlin repoussa péremptoirement ce projet. Le tsar Xicolas avait proposé à Guillaume II le recours au tribunal international de la Haye ; Guillaume II ne voulut point en entendre parler. Toutes les tentatives en vue de prévenir une conflagration échouèrent ccï tre la volonté préconçne des gouvernements germaniques d'établir en Europe leur domination fondée sur leur supériorité militaire présumée. Tout cela est aujourd'hui bien connu. Dans « Les Leçons du Livre Jaune» où M. Henri Welschinger a dernièrement déduit avec une logique persuasive les conclusions qui ressorte^t irrésistiblement de la lecture de uctre recueil diplomatique, cela est encore mis en évidence. Mais Sir Edward Grey ne l'avait pas encore dit avec cette force.
Le chef du Foreign office est allé plus loin. 11 a pris le recul de l'histoire pour juger la politique allemande. Il a jeté par dessus bord toutes les calembredaines sur la bonne foi germanique qui, jusqu'à • l'été dernier, trouvaient encore maints auditeurs complaisants dans le monde britannique. Il a montré dans la Prusse la puissance qui, trois fois dans la seconde moitié du siècle dernier, a bouleversé l'Europe afin de satisfaire des convoitises sans cesse grandissantes. La guerre des duchés, la guerre contre l'Autriche, la guerre centre la France sont les trois étapes sanglantes de la Prusse vers Gauvain. — T. VIII. 7
gS L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
l'hégémonie en Allemagne. La guerre de 1914 devait parfaire cette œuvre grandiose, conçue à loisir, et établir l'hégémonie de l'Allemagne prussifiée sur le continent européen. Les diplomates de Berlin spéculaient sur l'abstention de l'Angleterre. Ils comptaient que celle-ci, comme en 1870, les laisserait faire tranquillement. Alors une cinquième étape les aurait menés, grâce à une nouvelle guerre contre l'Angleterre isolée, à l'hégémonie mondiale. Le plan, qui n'avait rien de secret, a été souvent exposé ici pendant les crises qui ont précédé celle de 1914. Malheureusement on n'y croyait pas assez de l'autre côté de la Manche. Le discours de Sir Edward Grey prouve que cette fois toutes les illusions se sont évanouies et que la Grande-Bretagne est résolue, coûte que coûte, à rendre à jamais impossible la réalisation ou la reprise de ce plan criminel. La France et la Russie sont entièrement d'accord avec l'Angleterre.