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LA CELEBRATION DE LA « JOURNEE SERBE » EN FRANCE

25 mars 1915.

Demain vendredi, dans tous les lycées, collèges et écoles de France, les professeurs d'histoire et les instituteurs célébreront la Serbie. Ce sera « la journée scolaire serbe ». Aujourd'hui, à la Sorbonne, le ministre de l'instruction publique, IVÏ. Sarraut, donnera lui-même l'exemple, et M. Ernest Denis, le savant professeur dont l'autorité en matière d'histoire des peuples slaves est solidement établie, exposera ce qu'est le peuple serbe, la mission qu'il remplit et ce que nous lui devons. Hier,

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à la Sorbonne aussi, le professeur Reiss, de Lausanne, a fait une conférence, pour ainsi dire préliminaire, où il a tracé sobrement, mais d'une façon saisissante, le tableau des atrocités commises par les troupes austro-hongroises en Serbie depuis leur première invasion à la fin d'août 1914 jusqu'à leur expulsion dans le courant de décembre. Le grand public français commence à connaître maintenant, quoique peut-être insuffisamment encore, le rôle des affaires serbes dans la. politique mondiale. Pour l'avoir ignoré trop longtemps, il s'est mépris quelquefois sur la nature et l'importance des dernières grandes crises européennes. Il a subi inconsciemment l'influence des diffamations méthodiques austro-hongroises qui représentaient la Serbie comme un peuple de demi-sauvages qu'il importait, pour l'utilité commune des puissances européennes, de soumettre au contrôle de Vienne et de Pest. Il ne s'est pas rendu compte que le nœud de la question d'Orient, c'est-à-dire de la question européenne, se trouvait en Serbie et que l'assujettissement de la Serbie, en reliant directement la Germanie à la Bulgarie et à Constantinople, aurait préparé l'assujettissement de l'Europe aux deux empires du centre. Tout cela se découvre mieux chaque jour depuis l'attaque brusquée de l'Austro- Allemagne. Mais il importait que tous les écoliers de France en fassent avertis. Il faut qu'ils se persuadent que leurs pères et leurs frères, en se battant contre l'Allemagne à propos de la question serbe, se battent pour l'indépendance de la France et le salut de la liberté dans le monde. Ils doivent savoir aussi que le petit royaume de Serbie, éprouvé par deux guerres antérieures glorieuses, mais épuisantes, lutte victorieusement depuis huit mois contre la grande monarchie voisine, et qu'il mérite notre ad-

miration enthousiaste et notre assistance complète.

Le moment est bien choisi pour raconter l'épopée serbe à nos enfants. Car c'est une épopée. On se redira de génération en génération l'histoire du vieux roi Pierre Ier tordu par les rhumatismes, rejetant soins et médecins pour se dresser dans les tranchées face à l'envahisseur qui descendait de la haute vallée de la Morava vers celle du Vardar. On le montrera faisant le coup de feu, réchauffant les courages, galvanisant une armée parvenue à l'extrême limite des efforts humains. L'appîrition du roi-soldat produisit comme un miracle. En quelques journées l'immense armée de François-Joseph fut rejetée du cœur du pays au delà 'de la frontière. La capitale, où le généralissime austro-hongrois s'était établi comme pour l'éternité, fut évacuée en toute hâte après douze jours seulement d'occupation, et Pierre Ier, arrivant sur les talons du général Frank, entrait solenrellement dans la cathédrale où l'on entonnait aussitôt le Te Deum de la libération. L'histoire ancienne ne nous fournit point de plus grands exemples. Proposons donc ceux-là, qui sont d'aujourd'hui, qui font partie de l'histoire écrite avec le sang des êtres qui leur sont le plus chers, aux écoliers de 191 5, spectateurs du plus grand drame qui se soit déroulé dus le monde moderne.

Rien n'est plus propre à inspirer à des enfants — et à des hommes — une confiance inébrai lable dans les destinées de leur patrie. Rien ne peut mieux leur montrer qu'au moment où l'on croit tout perdu, tout peut encore être sauvé, qu'il ne faut jamais s'abandonner et que la mort seule marque le dernier terme de l'effort possible. Ce qu'on appelle dans l'histoire politique le miracle est simplement le triomphe d'une volonté supérieure. Heu- „ reusement, les circonstances d'aujourd'hui n'exigent

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aucun miracle. Mais il nous reste encore de dures épreuves à traverser. La volonté nationale de vaincre à tout prix ne doit pas se détendre un instant ; l'exemple serbe la rendra plus vigoureuse et plus sûre d'ellemême.

LA CHUTE DE PRZEMYSL ET LES DIFFICULTES DE TRANSFORMATION DE L'AUTRICHE-HONGRIE.

27 mars 191 5.

La capitulation de Przemysl produit dans toute l'Autriche-Hongrie une impression de plus en plus profonde. Les explications rassurantes des communiqués officiels ou officieux ne sont pas prises au sérieux. Tout le monde sent plus ou moins que la chute de la grande place forte de la Galicie découvre toute la partie orientale de la monarchie et que le cœur de la Hongrie est menacé. Si les Russes s'étaient emparés de Przemysl par un coup de main ou après un court bombardement, il n'en serait pas de même. Mais la place est tombée après un long siège, où toutes les forces des assiégés ont été brisées, et après une série d'efforts gigantesques de plusieurs armées de secours pour la délivrer. Sa reddition signifie donc, aux yeux -de tous, l'impuissance de l'Autriche- Hongrie à contenir l'invasion russe. Si les armées de François-Joseph, renforcées par des troupes allemandes, n'ont pu sauver Przemysl et défendre l'accès des Carpathes, encore moins pourront-elles, affaiblies et découragées, fermer la Hongrie aux armées russes victorieuses. Les traces d'usure se découvrent à chaque place

de l'armature militaire de l'Autriche-Hongrie ; un coup bien asséné peut la faire tomber en morceaux.

En somme, c'est l'idée qu'expriment à mots couverts les organes les plus autorisés de la monarchie dualiste. L'officieux par excellence, le Fremdenblatt, tient un langage d'une mélancolie presque désespérée. « Désormais, dit-il, l'existence même de la monarchie est engagée dans la lutte effroyable qui lui est imposée ; la victoire ne pourra être remportée qu'avec d'immenses sacrifices. » Quel contraste avec les hymnes de la fin de juillet et du commencement d'août, où l'on célébrait d'avance l'écrasement de la Serbie et l'entrée triomphale à Varsovie! La Nouvelle Presse libre est complètement déconcertée. Interprète ordinaire du germanisme autrichien, du sémitisme libéral, de la .finance cosmopolite, de l'anticléricalisme hargneux et de la flagornerie de cour, elle déclare ne plus rien comprendre aux événements. Elle voit la Belgique occupée ainsi que plusieurs départements français, et pourtant les Français et les Belges plus confiants que jamais dans la victoire finale. « Les Français et les Anglais, constate-t-elle avec amertume, croient encore que les chevaux des cosaques se désaltéreront dans les eaux de la Sprée et du Danube. Ce qui est le plus dur pour notre monarchie, c'est que notre armée a empêché l'empire allemand d'être frappé au cœur ; nous avons vaillamment combattu sur la Nida, sur la Pilitza, en Pologne ; nos mortiers ont plongé le monde dans l'étonnement ; notre campagne d'hiver dans les Carpathes est sans exemple dans l'histoire ; aucune autre armée n'aurait pu accomplir une tâche aussi rude. Et cependant nous devons prouver chaque jour que nous sommes encore vivants. Nous remettons notre 6ort entre les mains de l'armée qui combat dans

les Carpathes ; mais nous sentons tout le poids du passé dans ces heures d'anxiété ; et ce passé nous est revenu en mémoire lorsque tomba Przemysl. »

La Nouvelle Presse libre, tout entière à des préjugés invétérés et à des intérêts mesquins, n'a jamais rien compris à la politique européenne, ni à la façon dont l'Autriche-Hongrie, pour affermir ou agrandir sa situation dans le monde, devait gouverner les divers peuples dont l'agglomération fortuite constituait la monarchie. Elle n'a cessé de préconiser la manière forte contre les Tchèques, les Croates, les Slovènes, les Transylvains et tous les non Allemands. Elle a. exigé qu'on matât les Serbes. Sous des inspirations comme la sienne, on a fait de Vienne et de Pest deux centres de répulsion au lieu d'en faire deux centres d'attraction pour les nationalités dispersées en quête d'appui. On a cherché à diviser pour régner. On a voulu dominer par la peur et la corruption. On a ainsi obtenu quelques succès provisoires. Mais aujourd'hui, sous h poussée des grandes nations résolues à rétablir l'équilibre et la liberté, et au souffle des petits peuples aspirant à reprendre dans le monde leur place d'autrefois, tout l'édifice habsbourgeois menace de s'écrouler. Il ne lui reste qu'une chance de rester debout vaille que vaille : c'est que les Habsbourg se désolidarisent complètement des Hohenzollern, que l' Autriche-Hongrie renonce définitivement à l'esprit de domination pour se borner à gouverner en toute équité . les diverses parties de la monarchie, et que le principe fédératif soit substitué au principe de centralisation. Mais il est bien tard pour opérer une transformation aussi radicale. C'était déjà devenu presque irréalisable avant k guerre. Que serait-ce en pleine guerre, alors que les troupes austro-hongroises sont partout enchevêtrées

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dans les troupes allemandes ? D'ailleurs les amis qui restent à l'Autriche-Hongrie ne doivent entretenir aucune illusion. Si une tentative de ce genre se dessinait, elle se heurterait aux résistances acharnées des gens qui gémissent le plus aujourd'hui, de la Nouvelle Presse libre en particulier. Les destins s'accompliront.

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