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LA HOLLANDE ET LA GUERRE. — SAISIE ET COULAGE DE BATEAUX HOLLANDAIS

29 mars 191 5.

Le cours naturel des événements détourne de plus en plus la Hollande du système germanique où la vie quotidienne du temps de paix semblait l'avoir engagée. Aux Payi-Bas, comme en Belgique et en Suisse, sans parler de la France et de l'Angleterre, l'infiltration allemande avait pris peu à peu les proportions d'une inondation. Ses progrès n'avaient pas eu lieu par bonds et ne sautaient poii t aux yeux. Mais ils étaient ininterrompus. A part quelques hommes au sens politique particulièrement fin, la plupart des Hollandais cédaient à leurs affinités de race ou à la pression de leurs intérêts du moment. De plus, pour des raisons religieuses et sociales, tout le parti ântirévolutionnaire, dirigé avec passion par M. Kuyper, professait pour la France des sentiments franchement hostiles. Aussi, au moment dû la guerre européenne éclata, éprouva-t-on quelques jours en France et en Angleterre la crainte que la Hollande fût entraînée soit à prendre parti pour l'Allemagne, soit à lui montrer des complaisances dangereuses pour les

Alliés. Ces appréhensions ne se confirmèrent point. Avec beaucoup de décision la gouvernement de la reine déclara sa neutralité et la fit respecter. Si, ce qui n'est pas prouvé, des troupes allemandes foulèrent l'extrême pointe du Limbourg hollandais dans les premiers jours d'août afin de passer plus rapidement en Belgique, ce fut certainement contre le gré du gouvernement, qui massa aussitôt sur le point menacé des troupes suffisantes pour s'opposer à toute violation du territoire national.

A ce moment l'opinion publique hésitait en Hollande. Surprise, déconcertée, insuffisamment renseignée sur les manœuvres et les desseins de la diplomatie germanique, elle paraissait pencher plutôt vers l'Allemagne. Mais, au spectacle des événements, elle se redressa petit à petit. Maintenant elle s'incline visiblement en sens inverse. Des couches supérieures de la population la notion du danger que les ambitions allemandes font courir à l'indépendance du pays ont pénétré dans les couches les plus profondes. N'importe quel Hollandais, qui n'est pas dominé par des idées préconçues, se rend compte que le Cabinet de Berlin avait en vue l'adjonction des Pays- Bas au grar.d empire rêvé par Guillaume II et que la victoire des deux empires du centre eût été fatalement suivie, sinon de l'absorption de la Hollande dans la nouvelle Germanie, du moins de sa subordination à celle-ci. Il y a peu de jours encore, avant la chute de Przemysl, les professeurs et docteurs de Berlin et autres lieux universitaires proclamaient à qui voulait l'entendre que les embouchures du Rhin allemand ne devaient appartenir qu'à l'Allemagne. Tout le monde découvre aujourd'hui ce dont se doutaient depuis longtemps la reine Wilhelmine et son ministre des affaires étrangères. Le sort de

la Belgique constitue le plus éloquent des enseignements (').

Jusqu'ici, toutefois, les Hollandais n'avaient guère été touchés que par des preuves indirectes. Voici maintenant qu'ils se sentent directement frappés. En peu de jours, ils ont vu les sous-marins allemands saisir en pleine mer et retenir à Zeebruge deux de leurs bateaux, le Zaanstrom et le Batavier V, et en couler un autre, le Medea, tandis qu'un quatrième, le Zevenbergen, était bombardé par un aéroplane également allemand. En ce ce qui concerne les deux premiers de ces bateaux, les commandants allemands prétendent qu'ils se sont bornés à exécuter les prescriptions de la Deutsche Preis-und- Gerichtsordnwig, c'est-à-dire de l'crdonnauce sur les prises maritimes, sans procéder à la confiscation d'office. Pour le Zevenbergen, on prétend qu'il y a confusion, et les circonstances de fait sont encore mal éclaircies. Mais aucun doute ne subsiste d:us l'cfTaire du Medea. Ce bateau, qui transportait une cargaison d'oranges, a été arrêté près de l'île de Wight par l'L-28 et coulé par ce sous-marin après que son équipage eut été débarqué. Or le Medea, de la Compagnie royale néerlandaise, avait son nom écrit en grosses lettres et portait le pavillon néerlandais ; ses papiers de bcrd avaient été examinés par le commandant de IT/-28. Il se trouvait complètement en règle. L'acte de piraterie commis contre lui provoque une indignation générale en Hollande et le Qbiuet de la H ye a préserté à Berlin des observations très sérieuses.

(l) Dans le numéro du 27 février de la Revue hebdomadaire, M. Hankes Drielsma, correspondant du Xieince Rotterdamsche Courant à Paris, a fort clairement exposé la situation dans un article sur « Les Pays-Bas et la guerre ».

Le Medea, il est vrai, quand il a été pris, naviguait dans la « zone militaire » déclarée interdite par l'ordonnance allemande du 4 février. Mais on avait toujours compris aux Pays-Bas que l'Allemagne s'était réservé par là le droit de couler les navires dont la nationalité était dissimulée ou incertaine, et que les navires neutres battant loyalement pavillon neutre, ne cor tenant pas de contrebande, et suivant leur route ordinaire, sans se dérober à aucun contrôle, n'étaient point exposés au torpille ge des sous-marins allemands. La destruction du Medea a prouvé que la piraterie germanique ne recule devant aucun méfait. Le retard mis par le Cabinet de Berlin à répondre aux réclamations néerlandaises devient le sujet des plus graves préoccupations. « L'anxiété, dit le National Tidende, augmente rapidement en Hollande ; un développement sérieux de la situation actuelle n'est pas improbable. » Le Tyd écrit de son côté : « Si les faits sont bien tels qu'on les a rapportés, l'action commise par un sous-marin allemand contre le Medea constitue un grave attentat contre les droits de la Hollande en tant que puissance neutre. L'Allemagne ne pourra pas se borner, cette fois, à une vague explication. » La plupart des autres journaux néerlandais s'expriment dans le même sens. Il sera curieux de voir si l'Allemagne persiste à rêver; diquer vis-à-vis des neutres le droit de piraterie.

RÉPLIQUE DE LA « GAZETTE DE L 'ALLEMAGNE DU NORD » A SIR EDWARD GREY SUR LES RESPONSABILITES DE LA GUERRE. — L'IMPUDENCE A SON COMBLE.

30 mars 1915.

La Gazette de V Allemagne du Nord 2. senti la politique germanique touchée à fond par le discours prononcé le 22 mars à Londres par Sir Edward Grey. Elle n'a pas voulu laisser le public sous l'impression de ce réquisitoire court, mais décisif. Elle vient donc de publier, le 25, une longue réplique, où elle s'applique à réfuter, point par point, les accusations accablantes du chef du Foreign Office. Mais ce nouveau plaidoyer, de même que les précédents, est imprégné de mauvaise foi d'un bout à l'autre. 11 ne peut convaincre que les gens qui n'ont pas pu lire les recueils diplomatiques publiés par les Alliés et, par suite, ne peuvent pas confronter les affirmations de la Wilhemlstrasse avec les documents authentiques de la partie adverse.

D'ailleurs la Gazette de l'Allemagne du Nord ne présente aucun nouvel argument. En ce qui concerne le projet de conférence présenté par Sir Edward Grey et rejeté par le Cabinet de Berlin, elle se borne à continuer de prétendre que l'Allemagne n'y pouvait pas adhérer parce que le différend austro-serbe « regardait seulement les deux pays en question et qu'il était incompatible avec la dignité de son alliée austro-hongroise de faire dépendre de l'assentiment d'autres puissances non intéressées les mesures que celle-ci croyait nécessaire de

prendre pour se défendre contre les empiétements nuisibles du petit État voisin ». C'est la répétition du langage tenu le 24 juillet à Paris, Londres et Pétersbourg par les ambassadeurs de Guillaume II : il fallait laisser l'Autriche-Hongrie régler seule son différend avec la Serbie, sous peine de s'exposer à des conséquences incalculables. En d'autres termes, les deux empires du centre devaient disposer de l'Orient à leur gré. MM. de Bethmann- Hollweg et de Berchtold demandaient simplement à l'Europe d'abdiquer. S'ils croyaient que l'Europe le ferait, ils étaient fous. S'ils ne le croyaient pas, ils savaient vers quelle conflagration ils marchaient. Soyons assurés qu'ils n'étaient nullement fous — si ce n'est d'orgueil.

La Gazette de V Allemagne da Nord reproche à la Russie d'être intervenue dans la querelle austro-serbe et d'avoir mobilisé. « L'Allemagne, dit-elle, en acceptant la conférence, se serait exposée au danger de voir tout à coup une force russe écrasante à sa frontière de l'est... Lorsque, par suite de l'immixtion de la Russie, la question menaça réellement de dégénérer en conflit entre l'Autriche et la Russie, le gouvernement allemand employa aussitôt tous les moyens dont il disposait pour amener une entente entre la Russie et l'Autriche ; Sir Edward Grey déclara lui-même, le 29 juillet, à l'ambassadeur d'Allemagne que cette entente était la meilleure solution que l'on pût imaginer ; mais il ne contribua en aucune façon à la re«dre possible. » Cette dernière allégation est un mensonge. Toutes les pièces du Livre Bleu anglais établissent sans doute possible que Sir Edward Grey s'épuisa jusqu'au dernier moment en efforts aussi sincères qu'énergiques en vue de ménager une entente. Par contre, aucune ne signale le moindre effort de l'Aile-

magne dans cette direction. D'après MM. de Bethmann- Hollweg et de Jagbw le seul moyen de conjurer la guerre était d'empêcher la Russie de mobiliser, et ils insistaient à Londres et à Paris pour que les gouvernements français et britannique agissent en ce sens à Pétersbourg. Cela revient à dire que l'Austro- Allemagne voulait absolument empêcher la Russie et l'Europe de prendre la moindre précaution militaire pour le cas où le projet d'entente n'aboutirait pas. Si des négociations devaient avoir lieu, elle tenait à négocier armée avec des interlocuteurs désarmés. Cette seconde prétention -a la même valeur que la première.

La troisième dérive des deux autres. La Gazette de V Allemagne du Nord dénonce à l'indignation du monde civilisé le refus de l'Angleterre de rester rentre en cas d'agression de l'Allemagne contre ses voisins, après avoir « donné à plusieurs reprises aux Allemands l'assurance que son intention était de ne pas appuyer une attaque contre l'empire allemand ».' L'organe de la chancellerie allemande ne parvient pas encore à comprendre la différence entre « ne pas appuyer une attaque contre l'empire allemand » et hisser l'Allemagne écraser ses voisins. Après avoir reconnu que le seul but de l'Angleterre était « le maintien de l'équilibre », elle ajoute : « c'est-à-dire la répression de l' Allemagne par la coalition russofranco-britannique ». Quel aveu ! Aux yeux de Guillaume II et de ses ministres, le maintien de l'équilibre et la politique austro-allemande s'excluaient si formellement que la politique tendante à maintenir l'équilibre constituait un crime de lèse-Germanie. C'est, dans toute son ingénuité, le raisonnement tenu par le loup à l'agneau. Mais quel autre raisonnement peut-on attendre des loups ?

La conclusion de' l'organe de la Wilhelmstrasse est logique. De ce que les Alliés ont pris — si tard! — quelques précautions diplomatiques et militaires, « cela prouve que des préparatifs étaient Lits en vue d'une véritable guerre d'extermination contre l'Allemagne ». « Si la Belgique, dit en terminant la Gazette de V Allemagne du Nord> a été impliquée dans l'affaire, c'est exclusivement la faute de Sir Edward Grey, qui a demandé au gouvernement belge de résister à l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes, tandis que le roi Albert demandait seulement une intervention diplomatique pour sauvegarder la neutralité du territoire belge. La Belgique doit son sort au gouvernement anglais, par lequel elle a été alors soutenue insuffisamment, et à l'attitude de la population qui a opposé une résistance armée aux troupes allemandes. C'est à la Grande-Bretagne et non pas à l'Allemagne que ceux qui ont éprouvé des dommages doivent réclamer une indemnité. » Si l'on n'avait pas le texte sous les yeux on ne croirait pas possible pareille impudence. Les derniers mots sont dignes du reste : « Le peuple allemand combat pour un idéal dans l'intérêt du monde entier, c'est-à-dire pour obtenir la liberté des mers et délivrer toutes les nations, spécialement les pays petits et faibles, de la suprématie de la flotte anglaise. » L'Allemagne protectrice des pays petits et faibles, quel sujet de tableau, avec Aerschot et Louvain dans le lointain!

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