CHAPITRE III
DECLARATION DE M. RADOSLAVOF SUR LA NEUTRALITE BULGARE. — LE ROI ET LES MACÉDONIENS.
Ier avril 1915.
LE gouvernement bulgare vient de faire connaître qu'il « continuera de maintenir la plus stricte neutralité ». Du moins M. Radoslavof l'a déclaré au Sobranié le 29 mars, jour de la clôture de la session parlementaire. « Le gouvernement, a expliqué le président du Conseil, ne cédera à aucune pression ; il ne se laissera entraîner par aucune vaine promesse. Il n'a d'engagement avec personne. Il ne peut s'engager prématurément, car il serait sûr d'y perdre. Quand nos intérêts se trouveront lésés nous pourrons prendre en connaissance de cause les décisions nécessaires. » M. Radoslavof a été amené à parler aussi de la Fédération balkanique : « La Fédération, a-t-il dit, est impossible parce qu'il est difficile de concilier nos intérêts avec ceux des peuples balkaniques qui tiennent les yeux sur la Bulgarie pour lui enlever sa dernière bouchée. » Enfin le président du Conseil a mis
en ces termes le marché en main au Sobranié : « Vous savez le dernier mot du gouvernement qui veut donner à la Bulgarie la paix de la neutralité. S'il y en a d'autres, plus courageux et plus hardis, qui veulent lui donner la guerre, qu'ils viennent prendre notre poste. » M. Radoslavof ne courait pas grand risque en posant aussi carrément la question devant le Sobranié. Cette assemblée, en effet, a été élue sous ses auspices à la suite d'une deuxième dissolution, la première n'ayant pas donné au ministère la majorité espérée. D'autre part, M. Radoslavof possède la confiance du roi sans laquelle il ne pourrait rester au pouvoir. Quant au pays dans son ensemble, il est fatigué, déçu par les deux guerres précédentes, il ne veut entendre parler d'une nouvelle guerre que s'il croit avoir la certitude qu'elle doit aboutir à la réalisation totale des ambitions nationales. L'observation de la neutralité répond donc assez bien au sentiment général du public.
Toutefois il se trouve en Bulgarie des hommes politiques considérables qui, comme -M. Venizélos en Grèce, sont convaincus que la neutralité est plus dangereuse que l'intervention et que celle-ci seule peut assurer au pays les avantages qu'il peut tirer de la conflagration générale. Il semble que MM. Guéchof et Danef soient de cet avis. M. Guéchof a été reçu hier par le roi Ferdinand ; mais on ne sait rien du résultat de cette entrevue. Quant à M. Danef, sa situation a été tellement ébranlée par la seconde guerre balkanique que son influence ne doi t plus peser très lourd dans la balance. De plus, le roi, qui semble avoir négocié en dehors de lui avec l'Autiiche-Hongrie au mois de juin 191 3, reporte sur lui la responsabilité de l'échec de l'attaque brusquée du 30 juin contre les alliés balkaniques. Aussi, étant donné la situation générale, du pays, on peut dire que les deux Gauvain. — T. VIII. 8
grandes influences actuelles en Bulgarie sont celle du roi et celle des Macédoniens, sans qu'on sache très bien comment chacune des deux réagit sur l'autre. Le roi et les Macédoniens sort également ulcérés de h catas-' trophe de 191 3 et également avides de revanche. Ils veulent une revanche complète ; des satisfactions partielles ne les intéressent pas. C'est pourquoi, depuis le commencement de la guerre, le Cabinet de Se fia observe une attitude de sphynx. Il rttend que l'un ou l'autre groupe des belligérants vienne lui présenter la Macédoine, toute la Macédoine, sur un plat d'argent. Il professe l'opinion, commune à d'autres gouvernements neutres, qu'il viendra un moment cù l'appoint militaire dont il disposera fera de lui l'arbitre de la guerre européenne. Avant 1915 l'histoire a connu bien des combinaisons analogues ; on ne trouve guère d'exemples de leur succès. Les profits et la gloire sont toujours allés aux États qui ont su prendre des initiatives. Les circonstances actuelles sont bien différentes de celles du mois de juillet 1913 cù la Roumanie, que le Cabiret de Sofia s'obstinait à voi lcir berner, a réduit brusquement la Bulgarie a merci en intervenant au dernier moment. Mais ce sont là les affaires des États intéressés. Libre à eux de ne s'inspirer que de « l'égcïsn.e sacré » bien ou mal entendu ; les belligérants n'auront à s'inspirer de leur côté que de leurs propres intérêts. La Triple-Entente saura quoi reperdre quand on viendra lui farter timentj souvenirs, équitable répartition des béiéfices, juste application du principe des nationalités, participation au congrès, etc. Quand les belligérants voudront faire la paix, ils n'auront besoin ni des neutres ni d'un congrès.
ECHANGE DE LETTRES ENTRE M. VENIZELOS ET M. GOUNARIS. — HISTORIQUE DES NEGOCIATIONS ANTERIEURES A LA CRISE GRECQUE.
3 avril 191 5.
M. Venizélos et M. Gounarisj l'ancien et le nouveau
présider. t du Conseil de Grèce, vienne:" t d'échanger deux lettres d'un intérêt de premier ordre. C'est l'exposé de deux prcgramrr.es et de deux méthcdes.
La manière dort M. Venizélos est tombé du pouvoir et la cor dote qu'il a suivie cor.firment la réputation d'homme d'État qu'il s'était acquise perdant son ministère de quatre ans et demi. Possédant une grande majorité à la Chambre et jouissant d'un prestige incomparable dans toute PHelbde, il ne ter ait qu'à lui de rester au gouvernement. Mais, étant en désaccord avec le souverain sur un point capital, il préféra se retirer. En même temps il dit pourquoi. Il ne se rer ferma pas drus le mutisme, tempéré par de savantes ir : discrétions, où se complaisent en d'autres pays les ministres tombés qui ménagent leur avenir. Il a posé carrément la question de l'intervention et, le soir même de sa démission, il convoqua chez lui les députés de son parti pour leir exposer la situation. C'est à cette réunion qu'il prononça ces paroles si graves : « Nous avons laissé échapper une excellente occasion. Mais le mal est déjà fait et il est irréparable. Rien ne saurait arranger les choses, dans le cas même où uctre gouvernement rappelé au pouvoir aérait invité à appliquer h décision qu'il av.it prise. »
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Toujours sincère et logique, «M. Venizélos refusa le concours de ses amis au Cabinet chargé d'appliquer une autre politique que la sienne. M. Gounaris dut se résoudre à préparer la dissolution de la Chambre et des élections générales.
L'cttitude de M. Venizélos embarrassa visiblement son successeur et le roi Constantin. L'un et l'autre sentaier.t qu'en dehors de l'Austrc-Allemagne, où la chute de AI. Venizélos était fêtée comme une victoire, le changement de ministère était considéré comme un affaiblissement de la Grèce dans le présent et une diminution dans l'avenir. Aussi répandit-on le plus possible le bruit que le départ de M. Venizélos n'était pas un si grand événement qu'on voulait bien dire, qu'après tout cet homme n'était pas in dispensable, qu'on se passerait bien de lui et que rien d'essentiel n'était changé. Le 29 mars, le gouvernement fit un pas de plus. Il publia un communiqué où il dédirait « l'impérieux besoin de démentir l'assertion d'après laquelle la Grèce, en ne sortant pas de la neutralité, a perdu une occasion de réaliser ses aspirations nationales ». Par d'autres voies on insinua que M. Venizélos avait consenti, ou était disposé à consentir, des concessions territoriales incompatibles avec les intérêts du pays.
L'ancien président du Conseil n'a pas voulu rester sous le coup de ces insinuations. Il estime justement que, dans des circonstances où il s'agit des destinées de toute l'Hellade, l'opinion publique nationale a le droit d'être mise au courant de ce qui l'intéresse le plus. Les négociations diplomatiques exigent bien le secret. Mais cela est vrai seulement des négociations elles-mêmes et non de leur objet. Dans un État constitutionnel aucun gouvernement, aucun souverain n'est qualifié pour en-
gager subrepticement la nation dans un système qui répugne à celle-ci. En conséquence, par l'intermédiaire de son journal, la Patris, M. Venizélos expose dans le détail ce qu'il voulait faire, ce qu'il aurait fait, d'accord avec les puissances de la Trio le-En tente, si le souverain ne s'était pas prononcé en sens contraire. Les combinaisons envisagées par lui étaient parfaitement raisonnables. Elles comportaient la cession de plusieurs districts macédoniens à la Bulgarie et l'autorisation pour la Serbie de céder également à la Bulgarie d'autres districts macédoniens dont le Cabinet de Belgrade s'était engagé, pour des raisons qui sautent aux yeux lorsqu'on examine la carte, à ne pas se dessaisir sans accord préalable avec le gouvernement grec. En retour, la Grèce aurait obtenu une rectification stratégique sur la frontière serbe actuelle qui serait devenue frontière bulgare, plus 140.000 kilomètres carrés environ en Asie Mineure. Cette dernière acquisition était l'article capital de la convention. Il s'agissait de Sm.yrne et de toute la région voisine, d'une richesse extrême, où vit une nombreuse population grecque. En comparaison de cette métropole de l'Anatolie antérieure, qu'était Cavalla ?
D'après la dépêche d'Athènes qui nous apporte à la fois l'article de la Patris et la répor.se de M. Gounaris, le gouvernement grec actuel « recherche également des compensations pour sa sortie de la neutralité » ; toutefois « il repousse les concessions territoriales » qu'admet la politique de M. Venizélos. C'est tout, mais c'est assez pour que nous saisissions la différence entre les deux politiques. M. Venizélos veut prendre le principal et consent à céder sur l'accessoire ; son successeur et le souverain veulent tout prendre et ne rien céder. L'histoire de tous les temps montre que la première méthode
Il8 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
conduit aux grands résultats durables et h seconde aux catastrophes.
INCURSION BULGARE DANS LA MACEDOINE SERBE. — NÉCESSITÉ DE METTRE LA BULGARIE EN DEMEURE DE SE PRONONCER.
4 avril 1915.
Un fait de la plus haute gravité s'est passé, dans la
nuit de jeudi à vendredi, à h frontière méridionale
serbo-bulgare. Une barde de Bulgares ea armes a fait
brusquement irruption sur le territoire serbe, dms la
vallée du V?rd?r, près des gares de Mivoutzé et de Strou-
mitza, à l'endroit où le territoire bulgare vient en forme
de pointe à proximité des hauteurs qui dominent la ligne
d'Uskub à Srlonique. Les Bulgares étaient au nombre
d'au moins deux mille. La plupart, semble-t-il, portaient
l'uniforme de l'armée régulière. Ils étaient commandés
par des officiers en tenue. La dépêche les qualifie de
comitadjis. M:is il est bien difficile de distinguer des
sold-ts de l'armée régulière de comitadjis portant le
même uniforme. De quelque nom qu'on les nomme, ces
gens armés et équipés ont enlevé les petits postes serbes
de h frontière, pris de;x canons, occupé les hauteurs de'
la rive gauche du V:.rd;r, attaqué la ligne de chemin de
fer, tué une partie du personnel serbe, et brûlé plusieurs
gares. Dans le courant de 1a journée de vendredi, ils ont
été repoussés par des troupes serbes venues de Vêles,
qui ont repris les deux canons, dégagé la ligne de chemin
de fer et réoccupé les hauteurs du Vardar. Le combat a
recommencé samedi : les Bulgares ont prononcé une ou plusieurs contre-attaques. De chaque côté on compte •d'assez nombreux morts et blessés.
C'est la cinquième fois, depuis le commencement de la guerre européenne, que des attaques en force, organisées en territoire bulgare, sont dirigées contre le territoire serbe. La dernière fois, ce fut au même endroit que vendredi, à la fin de novembre. Les « comitadjis », au nombre de plusieurs centaines, firent sauter le pont de Stroumitza au moment où l'armée serbe, épuisée et sans munitions, se retirait devant les Austro-Hongrois, qui se croyaient déjà maîtres du royaume dont le Cabinet de Vienne avait juré la destruction. On attendait alors avec angoisse des convois de munitions venant de Salonique. L'attaque des comitadjis était évidemment combinée avec l'invasion austro-hongroise. Elle avait pour but d'empêcher le ravitaillement de l'armée serbe et de couper toute communication entre la Serbie et Salonique, c'est-à-dire de mettre la Serbie à la merci de l'Autriche. Personne ne croira que le gouvernement bulgare ignorait les préparatifs de cette tentative criminelle. De même il est bien difficile d'admettre qu'il n'était pas au courant de la nouvelle attaque d'avanthier, entreprise avec des forces beaucoup plus considérables. D'après les derniers renseignements, on aurait constaté la présence de troupes régulières bulgares sur la partie de la frontière d'où les prétendus comitadjis sont partis, où ils se sont retirés, et d'où ils ont ensuite contre-attaque. Rien n'indique jusqu'ici que ces troupes régulières se soient trouvées là ou y aient été envoyées pour réprimer l'acte criminel des assaillants ; il y a malheureusement plutôt lieu de supposer qu'elles ont protégé la retraite de leurs compatriotes. On peut se de-
mander si elles ne sont pas postées là en vue d'une brusque invasion en Serbie pour le cas où les troupes serbes lancées à la poursuite des bandits franchiraient par inadvertance la frontière bulgare et fourniraient ainsi un prétexte de conflit au Cabinet de Sofia. De la part des Macédoniens et de leurs complices on peut tout attendre.
Le gouvernement serbe a demandé des explications au gouvernement bulgare. On ne connaît pas encore la réponse. Mais l'incident concerne aussi les Etats de la Triple-Entente. Depuis huit mois ils font avances sur avances à la Bulgarie, ils s'entremettent avec un zèle, parfois excessif, près des autres puissances balkaniques afin d'amener celles-ci à consentir des sacrifices territoriaux très sensibles en faveur de la nation qui les a attaquées traîtreusement le 30 juin 191 3. Ils ont pardonné tout le passé et fermé les yeux sur toutes les complaisances pour les Austio- Allemands et les Turcs. Tolèreront-ils aussi que, à l'heure où ils sont engagés dans une lutte vitale contre l'Austro- Allemagne et la Turquie, les Bulgares se livrent, avec ou sans déguisement, à des attaques contre la Serbie ? Se résoudront-ils enfin à poser nettement à Sofia la question dont la prompte solution importe essentiellement à la conduite des opérations militaires générales? A cette phase de la gueire, ils sont en droit de demander à la Bulgarie de se prononcer catégoriquement dans un sens ou dans un autre. Ils ne peuvent souffrir qu'elle garde indéfiniment l'attitude de l'oiseau de proie prêt à s'abattre sur la première victime. Sa fausse neutralité d'aujourd'hui est la pire des situations pour nos alliés et nous. Si elle ne désavoue pas franchement et ne punit pas avec une extrême rigueur les « comjtadjis » qui, sous l'uniforme de ses troupes,
ont envahi le territoire serbe nous devrons en conclure qu'elle agit en ennemie. Alors, au lieu de nous épuiser en efforts afin de décider des amis à faire des concessions1 à la Bulgarie, nous nous joindrons à eux pour prendre les mesures commandées par les circonstances.
REPONSE DU GOUVERNEMENT AMERICAIN A LA NOTIFICATION DES MESURES MARITIMES PRISES PAR L'ANGLETERRE ET LA FRANCE.
6 avril 191 5.
L'ambassadeur des États-Unis à Paris a remis samedi au quai d'Orsay la réponse du gouvernement américain à 1?. notification du décret français du 16 mars relatif aux mesures prises de concert avec la GranderBretagne afin d'arrêter en mer les marchandises appartenant à des sujets de l'empire d'Allemagne, ou venant d'Allemagne, ou expédiées sur l'Allemagne. L'ambassadeur des États- Unis à Londres a remis simultanément au Foreign Office une note analogue, sinon identique, répondant à l'ordre en conseil britannique de la même date et de la même portée que le décret du président de la République. La réponse américaine est très longue.' Le gouvernement français n'en a pas encore communiqué le texte. Mais le bureau de h presse britannique l'a publié cette nuit, et nous en trouvons une analyse télégraphique détaillée dans les journaux de langue anglaise parus à Paris ce matin .
La note de M. Bryan commence par une constatation d'où découlent tous les raisonnements suivants, à savoir
•que l'ordre en conseil britannique (et le décret français du 16 mars) contient des dispositions qui menacent les droits de commerce des neutres non seulement avec les belligérants, mais avec les autres neutres. M. Bryan semble reconnaître à l'Angleterre et à h France un droit de blocus des côtes allemandes très étend a. Il ne discute ni le principe de ce droit, ni son application. Il n'examine pas si le blocus en question est effectif ou non. Mais, en conclusion, il exprime h ferme confiance — c'est-à-dire qu'il demande — « que le gouvernement britannique (et français) ce conforme en pratique aux règles reconnues da droit international et que les commandants des bateaux britanniques (et français) chargés de maintenir le prétendu blocus auront pour instructions d'empêcher que les mesures proposées soient appliquées de manière à ne pas imposer au commerce neutre des restrictions plus lourdes que celles qui ont été considérées comme inévitables quand les ports d'un belligérant sort bloqués effectivement ». En terminant, M. Bryan, tout en se réservant le drcit de formuler une protestation ou une demande dans chaque cas particulier, déclare que le gouvernement des Etats-Unis attend du gouvernement britannique (et françai:) que celui-ci prenne les mesures nécessaires pour empêcher « la sérieuse interraxtian du commerce am.éricain et qu'il soit préparé, pour le cas où cette interruption viendrait malheureusement à se produire, à donner réparation comnlète ».
Telle est la thèse américaine dans ses grandes lignes. M. Bryan ne méconnaît pas les « grands changements » survenus dans les conditions de la navigation internationale au cours de la guerre actuelle. Seulement il n'admet pas que les innovations ou les illégalités d'un
des belligérants autorisent de la part d'un autre belligérant des violations du droit international positif. En conséquence il estime que les cargaisons « innocentes » doivent pouvoir être librement transportées depuis un port ou à destination d'un port des Etats-Unis, à travers des pays neutres, sur le territoire d'un des belligérants, sans être retenues, réquisitionnées ou confisquées. D'après le département d'Etat, quelles que scient les nouvelles formes de blocus effectif adoptées, on ne peut soutenir « qu'il soit impossible de se conformer au moins à l'esprit et aux principes qui sont l'essence des règles de la guerre ».
Théoriquement le raison: emer t est juste. Il convient aussi de reconnaître que la ncte américaine est conçue de la façon la pins courtoke, qu'elle n'annonce aucune mesure de rétorsion, qu'elle se berne à exprimer l'assurance que la Grande-Bretagne (et la France) prescrira d'elle-même aux commandants de sa marine de veiller à ce que, dnus la pratique, le commerce maritime légitime des États-Unis avec les neutres ne soit pas interrompu, et qu'elle demande seulement des réparations pour les atteintes éventuelles portées à ses intérêts. Or l'ordre en conseil et le décret du 16 mars prévoient déjà les indemnités qu'il pourra y avoir lieu d'accerder : ils soumettent les cas litigieux à un Conseil des prises où les intéressés seront admis à faire valoir leurs droits. Le point de vue américain et celui du Conseil des prises ne coïncideront sans doute pas toujours sur « l'innocence » des marchandises, ni' sur la légitimité de leur transport vers telle ou telle destination. Mais ce seront là des questions d'espèce. Avant de s'en occuper diplomatiquement, il est naturel d'attendre qu'elles se présentent et -que les sentences soient rendues. Pour l'instant le gou-
vernement américain formule son opinion et ses réserves sur l'application du nouveau régime qui lui a été notifié sans demander que l'ordre en conseil et le décret du 16 mars soient rapportés en ce qui concerne les États-Unis. On peut donc s'entendre. La Grande-Bretagne et la France sont disposées à accorder toutes les réparations pécuniaires justifiées aux personnes de bonne foi.
Toutes deux seront certainement d'accord avec les Etats-Unis sur un autre point. Elles aussi sont persuadées que, quelles que soient les innovations au droit des gens jugées nécessaires, on doit « se conformer au moins à l'esprit et aux principes qui sont l'essence des règles de la guerre ». Pour leur part, elles n'ont enfreint ni cet esprit ni ces principes. Mais elles luttent avec un ennemi qui ne reconnaît d'autre règle que la force et pour qui tous les moyens de vaincre sont bons, même les plus inhumains, même les plus contraires aux lois les plus sacrées. Elles se trouvent en face de lui dans le cas de légitime défense. Saisies à la gorge, elles prennent l'arme à portée de leurs mains. Si des tiers sont bousculés au cours de ce corps à corps, elles n'en sont point responsables. Que les tiers, au lieu d'assister au combat en simples spectateurs, ne se jettent-ils pas sur les bandits de grand chemin qui ont assailli de paisibles passants ? Ils rendraient ainsi mieux hommage aux principes qu'en regardant à droite et à gauche s'il n'y a rien à ramasser.