‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 111 sur 161 · LE CYNISME BULGARE. — REPONSE DE M. RADOSLAVOF A LA NOTE SERBE · texte numérisé non relu

LE CYNISME BULGARE. — REPONSE DE M. RADOSLAVOF A LA NOTE SERBE

7 avril 191 5.

Le gouvernement bulgare ne recule pas plus devant les plus grandes hardiesses de raisonnement que devant les initiatives militaires les plus risquées. La note qu'il a remise le 4 avril à la légation de Serbie en réponse à la demande d'explications du Cabinet de Belgrade sur la nouvelle incursion de comitadjis dans la vallée du Vardar est un parfait exemple de cynisme. Les faits y sont dénaturés de telle sorte qu'à la fin M. Radoslavof présente lui-même des observations à la Serbie et lui demande de prendre des mesures afin que les troupes serbes n'en viennent pas « à provoquer, ainsi que cela s'est déjà passé tant de fois, des incidents dont les conséquences pourraient être excessivement graves ». Les allées et venues du maréchal von der Goltz, d'autres officiers allemands et de ministres ottomans à Sofia ne doivent pas avoir été sans influence sur cette attitude. Malgré ses attaches stamboulovistes, jamais le Cabinet Radoslavof n'aurait tenu un tel langage s'il n'avait, dans une certaine mesure au moins, partie liée avec l'Austro- Allemagne et la Turquie. Et il existe encore des rêveurs qui s'obstinent à parler de la reconstitution de l'Union balkanique! Cette Union pourtant n'a jamais existé. Il y eut seulement en 1912 un traité serbo-bulgare dont les Bulgares transgressèrent les principales clauses avant et pendant la première guerre balkanique. Les arrange-

meuts avec la Grèce revêtaient un caractère tout spécial et provisoire. A peir.e les hostilités furent-elles ouvertes contre la Turquie que le désaccord éclata entre les membres de cette ligue occasionnelle. Qu'on cesse donc de travailler à ur.e confédération chimérique d'Etats rivaux! Ce ne sera pas trop de tous nos efforts pour les empêcher d'en venir aux mains.

La réponse bulgare nous montre, en effet, toute prochaine la perspective d'une nouvelle lutte armée entre les Balkaniques. Non seulement M. Radoslavcf nie la présence ou la complicité de troupes régulières bulgares dans le coup de main de la semaine dernière sur la ligne d'Uskub à Salonique ; mais il nie aussi la présence de comitadjis. Il prétend que ce sont les troupes du roi Pierre qui or.t pourchassé jusque près de la frontière cinq à six mille Macédoniens, sujets serbes, qui tentaient de se réfugier en Bulgarie efin d'échapper aux persécutions doit ils étaient l'objet dans leur nouvelle patrie. M. Radoslavcf fait ainsi d'une pierre deux coups. Tout en rejetant sur la Serbie la responsabilité de L'incident où il se trouve compromis, il proteste contre l'attribution à cet Et:.t de populations destinées suivant lui à rentrer dans le giron bulgare. Voici comment il expose les Lits dans la ucte dent en a publié hier la conclusion :

Les postes de Lak-Bounar, Bratkovo-Kalé et Zleschevo rapportent que 5.000 à 6.000 réfugiés, hommes, femmes et enfants, originaires des villages turcs de la région de Valandovo et de Oudovo, pourchassés par lestroupes serbes à coups de canon, de mitrailleuses et de fusil, ont franchi la frontière et sont arrivés dans les villages de Zleschevo et de Tchepeli. Ces fugitifs racontent que, ne pouvant endurer davantage les mauvais traitements de toute sorte que leur infligent les autorités serbes, craignant à tout moment pour leurs biens, leur honneur et leur vie et se trouvant à bout de forces, les habitants des villages turcs de la région de Valandovo et en partie de celle de Tykvech se

sont révoltés et ont massacré la gendarmerie. Les autorités serbes, informées de ce qui se passait, envoyèrent aussitôt des troupes sur le terrain.

Arrivées par chemin de fer de Guevguéli et des environs de Scoplié avec des mitrailleuses et des cano'ns, ces troupes engagèrent le combat et se mirent en devoir de cerner les villages révoltés. Les Turcs purent tenir tête pendant une journée entière ; mais, ayant reçu du renfort, les troupes serbes attaquèrent vigoureusement les villages dont la population se vit ainsi forcée de se replier sur la frontière bulgare, poursuivie par le feu de l'artillerie serbe.

Arrivés près de la ligne de démarcation de la frontière, les mutins attaquèrent deux ou trois postes serbes, en massacrèrent les hommes, mirent le feu aux bâtiments et, s'étant frayé un chemin, pénétrèrent à Tchepeli et Zleschevo. D'après les mêmes témoignages, d'autres réfugiés des villages turcs arrivèrent sous peu en grand nombre. On dit encore que les meneurs de la révolte ont incendié Valandovo et tué dans ce village deux cents Serbes .

Il paraît que les Turcs sont animés d'un effroyable sentiment de vengeance. La nuit dernière, tous les postes serbes situés en face des postes bulgares sur la ligne qui va de Lak Bounar à Svidovitza ont été abandonnés par les soldats. Les Turcs en auraient profité pour piller les bât'ments des postes de garde et y mettre le feu.

« Le commandant de la cinquième compagnie bulgare de. la frontière a donné des ordres aux postes bulgares, les chargeant de veiller sur les postes serbes et de les protéger. On parle de massacres commis par les mutins. Les gardes-frontière bulgares font consciencieusement leur service, sans intervenir' si ce n'est pour protéger, dans la mesure de leurs moyens, les postes serbes qui leur font face. »

Ainsi ce soi t les troupes bulgares qui protègent les pestes serbes contre les sujets du roi Pierre! Tout ce récit ei:t d'une invraisemblance criante. S'il se trouvait des Turcs dans les bandes en question, c'étaient ou bien des émissaires du comité Union et Progrès de Corrst tinople, ou des cemitadjis déguisés. Les musulmans sujets serbes n'ont aucune bonne raison d'aller s'établir en Bulgarie. Et puis, s'ils se réfugiaient chez le tsar Ferdinand, pourquoi auraient-ils attaqué et brûlé les gares de la ligne Uskib-Sr Ionique ? Comment se ser:ieut-ils procuré les uniformes bulgares dont beaucoup d'entre eux étaient vêtus? Où se seraieî t - i 1 s armés et équipés à

la bulgare ? Il est plus vraisemblable que M. Radoslavof qualifie de Turcs les Macédoniens passés du joug ottoman sous la souveraineté serbe à la suite du traité de Bucarest. En effet, quoique la Bulgarie ait signé solennellement ce traité, elle affecte de le tenir pour non avenu. Pour elle, toute la Macédoine ne peut être que bulgare. Qui sait ? Le tsar Ferdinand et ses ministres ont peut-être avec l'Austro- Allemagne et la Turquie des arrangemerts prévoyant la reconstitution d'une grande Macédoine autonome sous la suzeraineté du sultan. Sans aucun doute les Bulgares qui, dans l'automne 1912, annonçaient la grande croisade contre l'islam et marchaient vers Constantinople en libérateurs de là chrétienté, aimeraient mieux voir tous les Macédoniens retomber sous la domination turque que rester Serbes ou Grecs.

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