LES TERGIVERSATIONS ET LES CALCULS DE L ITALIE ET DE LA ROUMANIE
9 avril 191 5.
Ce mois d'avril est l'époque des négociations décisives. Pour celles des puissances neutres que le dénouement de la guerre européenne intéresse presque autant que les belligérants, et qui comptent fermement participer au règlement général — c'est-à-dire au partage des dépouilles, le moment est venu de prendre un parti. Sans avoir procédé à la mobilisation officielle, elles ont mis peu à peu leur armée sur le pied de guerre. Elles ont édicté ou fait entrer en vigueur des lois et des règlements conférant aux autorités gouvernementales, civiles et
militaires, des pouvoirs exceptionnels, correspondant au grand état de siège. Elles ont pourvu du nécessaire tous les services publics. Elles ont préparé les hôpitaux et les ambulances à recevoir des dizaines de milliers de blessés. D'autre part, le printemps avance, les neiges des vallées fondent, les routes alpestres devienn en t praticables. Enfin l'opinion, soumise depuis l'été dernier à des émotions énervantes, aspire à sortir d'anxiété. En Italie et en Roumanie, chacun sent que le printemps ne peut pas s'achever sans que les destinées nationales soient franchement engagées dans un sens ou dans un autre. Les diplomates sont plus prudents et plus raisonneurs que le grand public. Ils feignent de n'être pas pressés afin de mieux marchander. Mais ils savent très bien que, si leur pays ne saisit pas l'occasion de conclure et d'intervenir avant les grands événements militaires de la belle saison, il y a neuf chances sur dix pour que les belligérants signent la paix avant l'hiver sans consulter les éternels hésitants.
Le « bazrrlik » est donc à l'ordre du jour. Trois traits communs unissent sous ce rapport la diplomatie de Rome et celle de Bucarest. En premier lieu, ni l'une ni l'autre ne désirer t se brouiller avec l'Allemagne tout en faisant la guerre à son alliée l' Autriche-Hongrie dont elles convoitent les provinces. En second lieu, l'une et l'autre meurent d'envie d'obtenir des concessions territoriales des puissances au profit de qui elles interviendraient, toi t en maintenant intégralement leurs prétentions contre l'Ai triche-Hongrie. Enfin, à la Consulta comme dans le monde gouvernemental roumain, on nourrit l'ambition d'apparaître en arbitre sur la scène militaire, et naturellement de recueillir les bénéfices d'une aussi belle situation. C'est un peu la politique du troisième larron. Seu- Gauvain. — T. VIII. 9
lement, lorsque les intéressés sont avertis, le troisième larron court grand risque de rentrer bredouille. Dans les circonstances actuelles les Alliés sont disposés à f .ire large part dans le butin conquis en commun aux nouveaux Etats qui se joindraient à eux. Mais ils ne sauraient ni se dépouiller eux-mêmes, ni garantir d'avance des attributions de territoires destinées à provoquer plus tard de nouveaux conflits.
Il y a beau temps que la grande majorité de l'opinion a compris cela en Roumanie et en Italie. Depuis le commencement de la guerre il a paru d'innombrables articles à ce sujet dans la presse de ces deux pays. Au fond les gouvernements ne peuvent pas ne pas être de cet avis. Mais ils croient plus habile de temporiser. Ils spéculent sur l'incertitude où ils laissent leurs interlocuteurs. Ainsi négocient les marchands de tapis dans les grands bazars d'Orient. Est-ce, en effet, plus habile? L'avenir le dira. Mais, dès maintenant, les observateurs constatent que les deux neutres les plus intéressés ont laissé passer, sans en tirer parti, le grand courant populaire qui jetait h nation contre l'ennemi héréditaire, et qu'ils c: donné pendant huit mois aux plus pé-
nibles épreuves les régions irredente que l'Italie et la Roumanie se font gloire de vouloir libérer de l'oppression austro-hongroise. L'enthousiasme des futurs libérateurs est devenu du calcul ; la reconnaissance et la coopération des futurs libérés seront mesurées en proportion. Si l'entreprise d'affranchissement devait tarder encore, les irredenti en arriveraient fatalement à se demander s'il ne leur serait pas plus avantageux de s'arranger directement avec leurs maîtres.
LA PERFIDIE BULGARE 13c