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LE DIFFEREND ENTRE M. VENIZELOS ET LE ROI CONSTANTIN

10 aviil 1915.

Le différend entre M. Venizélos et le Cabinet qui lui a succédé prend les proportions d'un conflit national. D'après les dépêches d'Athènes en date d'hier, M. Venizélos aurait bien déclaré qu'il renonce à la vie politique et qu'il va se retirer loin d'Athènes ; il aurait repoussé toutes les instances de ses partisans désespérés du départ de leur chef et leur aurait adressé de touchants adieux. Toutefois il ne convient pas de prendre au pied de la lettre ces affirmations émouvantes. D'abord la censure grecque exerce depuis le changement de ministère un contrôle vigilant sur toutes les nouvelles relatives à l'ancien président du Conseil. Ensuite les circonstances sont telles que la retraite d'un homme comme M. Venizélos ne peut pas être considérée comme définitive. Par patriotisme, Fhomme d'État qui a porté si haut le drapeau hellénique pendant les cinq dernières années peut se résigner à s'effacer temporairement afin de ne pas ajouter, suivant sa propre expression, une crise intérieure à la crise extérieure ; mais il ne peut point ne pas rester à la disposition de son pays, et le pays compte certainement sur lui.

Le fait est que le conflit existe moins entre l'ancien et le nouveau président du Conseil qu'entre M. Venizélos et le roi Constantin. Le souverain et son entourage ont toujours supporté avec une certaine impatience la supériorité du grand Cretois. Quoique celui-ci ait constam-

mer.t évité de se mettre en avant et qu'il soit le ministregrec des dernières générations qui ait fait le moins de réclame autour de sa personne, la famille royale était légèrement agacée, sinon des services qu'il rendait, du moins du mérite qui lui en revenait. Le Louis XIII d'Athènes a renvoyé son Richelieu. Il reçoit en ce moment les applaudissements de ses courtisans civils et militaires et il les récompense en leur conférant des décorations. M. Venizélos ne veut point prendre position contre le souverain. Seulement il a tenu à prendre position devant le pays. Il a dit ouvertement ce qu'il aurait voulu faire, ce qui avait été entrepris, ce qu'on a défait malgré lui, et ce qu'il ferait à l'avenir. En somme, il est partisan résolu d'un accord avec la Triple-Entente ; il croit que la Grèce doit coopérer avec elle et s'assurer des accroissements territoriaux de première importance en Asie Mineure, même en consentant quelque compensation en Macédoine à la Bulgarie en échange d'une neutralité bienveillante. Il avait cru pouvoir dire que le roi it edmis éventuellement cette compensation. Coustas tin Ier a fait démentir le f.it par M. Gounaris.

Le roi eût ?gi plus Habilement en ne démentant pas, car la politique qu'on lui prêtait était tout à son honneur. Il a mal compris la popularité. Le peuple grec en veut si peu à M. Ver izélos des concessions qu'il était, à ii certain moment, disposé à faire à la Bi lgrrie en retour d'; vtres services, que, depuis sa démission, l'ancier président du Corseil est l'objet de démonstrations enthousi .tes de la foi le. La censure d'Athènes a beau supprimer dans les dépêches les passages relatifs à ces mai ifesfc : tiers, cela ne trempe pas les Grecs, principaux intére ..es, et cela n'empêche point le public européen de m ir par savoir la vérité. Ainsi, le jour de l'anniversaire.

•de la mort du roi Georges, après la messe de Requiem célébrée à la cathédrale, les ministres se retirèrent inaperçus, tandis que M. Venizélos fut salué d'acclamations chaleureuses. Deux jours après, le public ayant appris que M. Venizélos allait débarquer au Pirée en revenant de l'île de Spetzai, il s'amassa sur le quai du port une telle foule d'admirateurs de l'homme d'État tombé du pouvoir que le gouvernement envoya un régiment d'infanterie et un escadron de cavalerie pour maintenir l'ordre. Averti, M. Venizélos débarqua à Phalère. Le soir, chez lui, il exprima sans fard à ses amis son opinion sur les procédés du gouvernement à son égard. Notons enfin que M. Venizélos, en rendant public son mémoire au roi sur les combinaisons territoriales projetées avant sa chute avec le Cabinet de Londres, ne commit pas l'indiscrétion diplomatique qu'on pourrait croire. Avant la publication, il avait demandé l'autorisation par télégraphe à Sir Edward Grey, et le chef du Foreign Office la lui avait donnée. Constantin Ier aurait pu montrer la même netteté de caractère. Pense-t-il vraiment que THellade, celle du présent et celle de l'avenir, lui en aurait voulu d'avoir admis l'idée de céder Cavalla pouf acquérir Smyme et les provinces voisines ?

l'enquête sur l'incident bulgaro- serbe. — les échappatoires bulgares.

11 avril 1915.

L'enquête à laquelle vient de procéder la Serbie prouve à l'évidence l'inexactitude des allégations conte-

nues dans la note bulgare du 4 avril. Déjà la note publiée le 9 avril par le gouvernement serbe (Débats du 10) était édifiante à cet égard. Elle établissait que des agents bulgares, turcs et austro-hongrois avaient usé de tous les moyens de contrainte à leur disposition pour déterminer des habitants de la région serbe limitrophe du district bulgare de Stroumitza à passer la frontière. Abusant de l'ignorance et de la crédulité des musulmans notamment, ils en avaient persuadé une partie qu'ils devaient répondre à la déclaration de guerre sainte proclamée par le sultan et se joindre à l'armée bulgare. Ils avaient ainsi enrôlé un certain nombre d'individus dans des bardes de comitadjis. Puis, le jour choisi venu, ils les avaient lancés sur les postes serbes et les gares de la ligne Uskub- Salonique, en leur assurant que l'armée bulgare suivait. Voilà le « truc » imaginé par l'esprit retors des Bulgares pour faire croire à l'Europe que les agresseurs des troupes serbes étaient simplement des sujets serbes fuyant le royaume hospitalier du tsar Ferdinand, afin d'échapper à la tyrannie de Pierre Ier. Cette supercherie ne résistait pas à l'examen. Une attaque dirigée de l'est à l'ouest ne pouvait être représentée comme une fuite d'ouest en est. Ensuite les cadavres et les blessés laissés sur le terrain par les comitadjis permettaient d'établir leur identité et de reconstituer le drame. Erfin il y avait des témoins impartiaux. Précisément, le jour de l'attaque, le hasard avait amené l'attaché militaire de Roumanie à Nich sur le terrain du combat. Cet officier put se rendre compte des faits, voir les cadavres, constater les atrocités commises par les comitadjis.

Aujourd'hui le gouvernement publie une analyse détaillée de son enquête. Il en résulte qu'on a trouvé sur le corps des comitadjis tombés en territoire serbe des do-

cuments et objets tels que livret militaire autrichien délivré par le bureau impérial de Vienne, certificat émanant des autorités bulgares de Stroumitz?., pièces d'identité signées du bureau militaire des territoires d'Ardrinople et de Macédoine, pain de soldat bulgare, bombes, armes et munitions en usage dans les armées bulgare et turque, etc. Parmi les prisonniers se trouvaient des Bulgares. Les témoignages recueillis indiquent tous cjue l'incursion a été préparée en territoire bulgare et qu'elle avait deux principaux objets : détruire les principaux ouvre ges de la ligue du Vardar et emmener en Bulgarie le plus grard nombre possible d'habitants. La destruction des ports et autres ouvrages d'art de la voie ferrée aurait coupé la Serbie de toute communication avec la mer Egée, c'est-à-dire avec ses alliés ; elle aurait également mis dans l'embarras la Roumanie, qui ne dispose que de la voie Nich-Salor ique pour le transport du matériel jusqu'à la réouverture des Détroits. Quant à l'exode fercé des habitants de la Macédoine serbe en Bulgarie, il aurait fourni au Cabinet de Sofia le prétexte de sujets de plainte contre la Serbie p?r la faute de qui la Bulgarie voyait son territoire envahi prr des bardes de miséreux. Les stamboulovistes et leurs amis de l'Organisation intérieure ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins. Avait la seconde guerre balkanique, l'Organisation intérieure avait lancé à ses adhérents une circulaire les invitant are respecter ni lois ni traités, pas même la convention de Genève, si le conflit en perspective avec la Serbie venait à éclater. Ses adhérents se conformèrent ponctuellement, on le sait, à ces prescriptions catégoriques après l'attaque brusquée du 30 juin 1912. Ils recommencent maintenant. Les Serbes qu'ils ont tués les 1, 2 et 3 avril derniers ont été retrouvés

mutilés ; des photographies de ces nouvelles horreurs ont été prises sur-le-champ.

Devant l'échec de son entreprise, le gouvernement bulgare se lave les mains. A l'entendre, il n'est pour rien dans tout ce qui s'est passé. D'après un communiqué du bureau de la presse de Sofia publié hier, il vient même de donner une nouvelle preuve de sa « correction irréprochable », en ordonnant de désarmer « les rebelles » qui se présenteraient les armes à la main à la frontière bulgare. Nous ne doutons pas que les autorités bulgares recueillent à la frontière les comitadjis en fuite. Mais il est hardi d'appeler ces actes de complicité une nouvelle preuve d'irréprochable correction. En vérité, quoi qu'on pense de la participation des autorités officielles bulgares aux incursions dans la Macédoine serbe, la situation s'annonce très grave. Avant-hier, en réponse à une question du ministre de Serbie à Sofia sur la formation de nouvelles bandes en Bulgarie dans le voisinage du territoire serbe, M. Radoslavof a déclaré que le gouvernement bulgare ne possède pas les moyens d'exercer son autorité sur les organisations dont se plaint la Serbie. S'il en était ainsi, cela prouverait seulement que la Bulgarie est impuissante à gouverner les districts macédoniens qui lui ont été attribués par le traité de Bucarest. Ce n'est point une justification. Ce n'est pas non plus le signe d'une réconciliation balkanique.

LES EXPLICATIONS SUR L'iNCIDENT BULGARO-SERBE. — LES REVENDICATIONS BULGARES.

13 avril 1915.

Les échanges d'explications continuent entre la Serbie et la Bulgarie au sujet des incursions de comitadjis dans la Macédoine serbe. A la dernière note serbe le Cabinet de Sofia a répondu par une série d'allégations n'ayant pas de rapport direct avec les agressions des derniers jours de la semaine sainte. Le Cabinet de Belgrade vient d'expédier une réplique dont le texte ne nous est pas encore connu. Mais, quoi qu'il en soit des responsabilités encourues, il est désormais établi que les actes criminels commis les premiers jours d'avril dans la vallée du Vardar, entre les gares de Stroumitza et de Vahndovo et la frontière bulgare, ne furent pas isolés. Outre l'expédition organisée qui fut signalée, il y eut tout le long de la ligne du Vardar une série d'entreprises locales. Le territoire grec aussi semble avoir été violé. Il est ompossible de ne pas voir dans cette suite d'actions l'exécution d'un plan concerté. Entre qui et où ? On ne saurait le dire avec précision. Toutefois certaines conclusions s'imposent à l'esprit de l'observateur.

Les tentatives de détruire la voie ferrée Uskub-Salonique, c'est-à-dire de couper les communications de la Serbie et de la Roumanie avec l'Occident et la Méditerranée, coïncident avec les négociations entre les Alliés et les neutres qui aspirent à sortir glorieusement de la neutralité. Il est certain que l'Austro-Allemagne donne

actuellement son maximum d'efforts afin d'empêcher l'intervention d'un quelconque de ces neutres, qui entraînerait fatalement l' intervention des autres. Elle s'ingénie donc à créer une situation telle que les puissances encore hésitantes aient de nouvelles raisons d'hésiter. Dans cet ordre d'idées, la destruction du chemin de fer Uskub -Sa Ionique aurait une grande importance en soi. Elle aurait de plus l'avantage de provoquer entre les Balkaniques un conflit qui immobiliserait leurs forces en dehors du grand théâtre de la guerre européenne. Le maréchal von der Goltz vient de faire la navette entre Constantinople, Sofia, Vienne et Berlin. Alors que les badauds colportaient le bruit qu'il était en querelle ouverte avec le gouvernement turc, il préparait une action combinée destinée à la fois à sauver Constantinople et à réduire à merci la Serbie. Que n'a-t-il pas ' promis à Sofia ? Peut-être n'a-t-il point mis le gouvernement bulgare entièrement dans son jeu. Mais il s'est à coup sûr assuré la collaboration zélée des stamboulovistes, y compris des membres stamboulovistes du Cabinet Radoslavcf. Comme le concours très actif des Turcs et des créatures autrichiennes lui est entièrement acquis, il est à même d'obtenir des résultats.

Or les stamboulovistes sont plus irréductibles que jamais dans leurs prétentions. Par la bouche de leur chef, M. Ghénadief, qui a voulu un ù s tant jouer en Occident le rôle de bon apôtre, ils coitinuent de réclam.er, tout de suite,* la Macédoine entière. Ils parler t avec la même hauteur qu'au lendemain de leurs victoires de 191 2. Bien plus, ils accusent la Triple-En ter te d'avoir. en 1913, « chassé la Bulgarie à coups de pied » de la famille européenne « dort elle était heureuse de faire partie ». Ils lui reprochent le désastre national de juillet

191 3 et la dissolution de la Ligue balkanique. En vérité l'on dirait que c'est la Triple-Entente qui s'est jetée sur l'armée du gérerai Savcf le 30 juin 1913! MM. Ghénadief et consorts oublient toujours que ce sont eux, les stamboulovistes et les Macédoniens, qui ont brisé par traîtrise la Ligue balkanique et qui, rejetant brutalement l'arbitrage convenu dans le pacte conclu avec la Serbie d'accord avec la Russie, ont choisi le recours à la force. Comment osert-ils soutenir maintenant qu'ils ort iniquement été dépouillés du fruit de leurs victoires et que la justice exige qu'ils soient mis gracieusement en possession des territoires dort ils ort ter té de s'emparer par traîtrise et dort ils ont été chassés à la suite de défaites successives ? Ils ne reconnaissaient d'autre droit que la force et ils ont employé la force contre le droit. Ils ont été battus. Ils doivent donc subir la loi de la force. Que leurs vainqueurs de 191 3 s'arrangent à l'amiable avec eux dans les circonstances actuelles, soit. Nous le désirons ardemment. Nous désirons aussi que l'arrangement en question satisfasse tous les cor. tractants. Mais le principe d'un accord de ce genre est un échange de services. Si l'on prétend tout prendre et ne rien donner, on tombe dans la politique de brigandage, et c'est bien celle qu'on a vu ces jours-ci se développer dans la vallée du Vard r.

Heu reu£ errer t ton s les Bu lgc res n e p en sen t pas comme M. Ghénadief. MM. Mdincf et Guéchcf, qui ont été présidents du Conseil, M. Thécdorof, qui a été un excellent ministre des finances, M. Danef aussi, sont partisans d'une entente avec les Alliés. En bons Bulgares conscients des intérêts de leur pays, ils constatent que la victoire de 1 ' Au strc- Allemagne les exclurait à jamais de la meilleure partie des territoires si hautement reven-

diqués par les stamboulovistes et coincerait le jeune royaume entre une Germanie toute-puissante et une Turquie insupportable. Ce n'est donc pas pour être agréables aux Alliés, mais dans un intérêt uniquement national, que ces hommes d'État préconisent une alliance avec la Triple-Enter.te. Seule cette alliance, conclue de bonne amitié avec les puissances balkaniques, peut rendre à la Bulgarie la situation que de funestes conseillers lui ont fait perdre. Si elle profite aussi à l'Europe civilisée, quel mal y voit donc M. Ghénadief ?

DIVULGATION PAR LE COMTE BERNSTORFF D'UNE NOTE ALLEMANDE AUX ÉTATS-UNIS.

14 avril 1915.

Les diplomates allemands ont les défauts de leurs qualités. Ils sont généralement énergiques et pressants. Cela leur réussit près des faibles et des timorés. Mais la manière forte à la mode germanique a moins de succès dans les États conscients de leur force et soucieux de leur dignité. Le comte Bernstorff en fait aujourd'hui l'épreuve aux États-Unis. Le 11 avril, il a cru devoir livrer à la publicité, sans l'autorisation du Département d'État, une note qu'il venait de remettre à M. Bryan et dont on ne sait pas bien encore si elle était inspirée ou prescrite par le Cabinet de Berlin, ou si elle était due à l'initiative de l'ambassadeur de Guillaume II à Washington. Cette note, relative à l'observation de la neutralité par les États-Unis, était conçue en termes d'une

crudité anormale en style diplomatique. Le comte Bernstorff se plaignait que les Etats-Unis n'eussent pas assuré la mise en liberté du Wilhelmina (le bateau chargé de vivres à destination de l'Allemagne et arrêté par les Anglais), et il concluait de cette attitude « que le gouvernement des États-Unis a accepté des violations du droit international par l'Angleterre ». Il accentuait ensuite ce reproche par les observations que voici :

Les États-Unis sont le seul pays en état d'exporter du matériel de guerre. Ce fait est de nature à donner une signification nouvelle à l'idée de neutralité indépendante de textes formels.

Au lieu de cela, et en contradiction avec le véritable esprit de la neutralité, une nouvelle et considérable fabrication de matériel de guerre de toute sorte a été installée aux États-Unis, en sorte que non seulement les usines existantes sont occupées activement et agrandies, mais qu'aussi de nouvelles sont fondées continuellement.

Si le peuple américain désire observer une véritable neutralité, il trouvera le moyen d'arrêter l'exportation bornée à un seul des belligérants, ou, au moins, de se servir de cette exportation comme d'un moyen pour soutenir le commerce légitime avec l'Allemagne, spécialement en ce qui concerne les vivres.

Le ton en usage entre les disciples modernes de Bismarck n'est pas en faveur chez les Américains. Ceux-ci ont été profondément chèques de 1?. leçon que le comte Bernstorff prétendait leur donner. La plupart des journaux de la grande république manifestent à ce sujet une irritation qui va jusqu'à l'indignation. D'autre part le Cabinet de Washington s'est ému de la grave incorrection commise par l'ambassadeur d'Allemagne, qui, contrairement à toutes les règles en usage, a livré à la publicité un document confidentiel destiné au gouvernement près duquel il était accrédité avant que celui-ci ait même eu le temps d'en délibérer. Il semble que le comte Bernstorff ait voulu exercer une pression sur le. président Wilson en s'adressart au peuple américain en même temps qu'au

Département d'État. On reconnaît biea là le défaut de psychologie politique dont l'Allemagne a donné tant de preuves depuis l'été dernier. Non seulement l'ambassadeur de Guillaume II 3 blessé profondément le président Wilson, mais il a violemment choqué la nation dont il se proposait de gagner l'opinion. Il a mis tout le monde contre lui. De tous côtés on réclame son îappel. De plus il a fourni aux Américains l'occasion d'exposer les • procédés effrontés dont use l'ambassade d'Allemagne à Washington depuis le commencement de la guerre pour capter la faveur publique et dénaturer les événements : organisation d'une propagande effrénée, millions répandus pour déduire tout ce qui paraît à vendre, délivrance de faux passeports, tentatives de corruption de fonctionnaires publics, menaces de faire voter les Germano-Américains contre l'administration actuelle, etc. On s'aperçoit maintenant que l'Allemagne a installé aux Etats-Unis — comme en d'autres pays,d'ailleurs — une sorte d'administration germanique à côté du gouvernement national et qu'elle s'y comporte avec le même sansgêne que chez elle. Cette forme de « l'organisation mondiale », dont l'Allemagne du vingtième siècle revendique le monopole par droit de supériorité congénitale, plaît médiocrement aux libres citoyens du pays de Washington.

Le comte Bernstorff essaye maintenant de se disculper en alléguant que sa note est un simple mémorandum. Mais cette différence d'appellation ne change rien à la chose. Hier le Cabinet de Washington s'est réuni pour discuter l'incident. M. Bryan a donné lecture de la note Bernstorff. On ne communique pas les résultats de la délibération. Toutefois il y a lieu de croire qu'avant de prendre une décision et de rédiger une réponse, le gou-

^vernement américain a voulu savoir si les opinions exposées par l'ambassadeur d'Allemagne à Washington sont bien celles du gouvernement allemand lai-même. M. Gérard a été chargé de s'en assurer près de M. de Bethmann-Hollweg.

INTERVIEW DE M. BALLIN AVEC LE « NEW- YORK WORLD SUR LES RESPONSABILITÉS DE LA GUERRE. — LA LETTRE DE M. BALLIN JVU « TIMES » DU 2 AOUT 1914.

* 16 avril 1915.

Plus la situation militaire s'améliore en faveur des Allié?, plus les Austro-Allemands s'efforcent de rejeter sur autrui la responsabilité de h. guerre qu'ils ont délibérément provoquée. Seulement, comme ils éprouvent des mécomptes successifs et que les événements tournent contre leurs prévisions, ils s'embrouillent dans leurs explications. Ils se mettent à tout instant en contradiction avec eux-mêmes. M. de Bethmann-Hollweg affirme aujourd'hui le contraire de ce qu'il déclarait solennellement au Reichstag le 4 août. Les confidents de Guillaume II donnent tour à tour des versions des évé-, nements qui ne concordent point entre elles. A Vienne et à Pest, il en est de même. Tous ces champions de la « politique mondiale » se prennent dans leurs mensonges. Aujourd'hui, réduits à prétendre que l'Ausiro- Allemagne défend seulement ses foyers, ils prêtent aux victimes de leur agression les plans criminels qu'ils avaient machinés contre elles. La récente interview de M. Ballin, directeur de la Compagnie de navigation

Hamburg-Amerika, nous offre un nouvel exemple de ces procédés.

M. Ballin, favori de l'empereur Guillaume, qui jouait dans la marine marchande allemande le même rôle que le grand amiral de Tirpitz dans la marine de guerre, a cru devoir assurer, au nom de l'empereur, à un rédacteur du New-York World, que Sir Edward Grey était l'auteur responsable de la guerre. Voici, dans toute sa simplicité, le raisonnement du souverain, tel que le transmet son interprète : l'Austro- Allemagne n'aurait pas fait la guerre si elle avait su que l'Angleterre prendrait parti contre elle ; or, au début du cor Ait diplomatique, Sir Ed. Grey ne s'est pas prononcé nettement ; donc# il est responsable de la conflagration. Il est déjà singulièrement impudent de la part d'un malfaiteur de soutenir que le véritable auteur du crime commis par lui est le voisin qui, devinant son intention, ne s'est pas jeté brusquement en travers de son chemin. En soi le reproche de M. Ballin contient déjà un aveu. Mais il est aussi en contradiction formelle avec de précédentes déclarations du même M. Ballin. Le confident de Guillaume II, comme la plupart de ses compatriotes, semble doué à un degré extraordinaire de la faculté d'oubli de certaines choses. Malheureusement pour sa thèse, la mémoire n'est pas aussi mauvaise chez ses contradicteurs. Le Times se souvient d'avoir reçu le 2 août 1914, et publié le 12 août, une lettre de M. Ballin où se lisait ceci : « Tout a été rompu à cause de l'attitude de la Russie, qui, au milieu des négociations qui semblaient suivre un cours favorable, a mobilisé ses forces, prouvant ainsi qu'elle ne pensait pas sérieusement ce qu'indiquaient ses assurances pacifiques... Il faut le redire, la Russie seule a obligé l'Europe à la guerre. La Russie

seule doit porter le poids de cette responsabilité. » La lettre publiée le 12 août par le Times n'était pas signée. Notre confrère la donnait comme émanant « d'un personnage en relations personnelles étroites avec l'empereur d'Allemagne ». M. Ballin avait envoyé sa lettre pour qu'elle fût publiée le 3 août et l'agence Wolff avait prescrit à son représentant à Londres d'en télégraphier la teneur mot pour mot. Le 3 août est le jour de la fameuse déclaration de Sir Edward Grey aux; Communes. Il eût été précieux pour l'Allemagne que le Times publiât le matin même une sorte d'attestation de la pureté de conscience de Guillaume II et une accusation directe contre la Russie. Naturellement le Times se garda bien de tomber dans le piège. Comme il avait les plus fortes raisons de se défier de l'exactitude des allégations impériales communiquées par M.. Ballin, il ajourna au 12 août, c'est-à-dire après l'ouverture des hostilités générales, la publication de la lettre-réclame. Aujourd'hui que M. Ballin juge à propos d'émettre publiq eme: t de nouvelles affirmations contraires à celles du 2 août, le Times ne se croit plus tenu à la discrétion et divulgue le nom de l'auteur de la lettre. >

Toutes les personnes qui ont lu les différents Livres diplomatiques sur les négociations des mois de juillet et d'août 19 14 savent que la seconde version de M. Ballin n'est pas plus exacte que la première. Il ressort même à l'évidence du Livre Rouge austro-hongrois que le Cabinet de Vienne, en lançant le 23 juillet son ultimatum à la Serbie, adressait sciemment un défi à h Russie. Le comte Berchtold le reconnaît dans m e dépêche antérieure à la déclaration de guerre. L'idée des deux gouvernements allemand et austro-hoi grcis était d'en fi. ir une bonne fois avec les résistances qu'ils rencontraient, Gauvain. — T. VIII 10

l'un en Russie et en France, l'autre en Serbie et en. Orient. « Il faut en finir » est une expression qu'on retrouve à chaque page dans la littérature diplomatique et politique de la Germanie à cette époque critique. Les nouvelles imputations de- M. Ballin ne méritent donc pas plus d'attention que les premières, quoiqu'elles soient inspirées de très haut. Mais il convient de prendre ce" personnage et son inspirateur en .flagrant délit de contradiction.

» C'est ce qu'a fait le Times. Il ajoute ceci qu'il importe de citer textuellement : .

Herr Ballin pourrait rendre un service au monde s'il voulait bien nous dire franchement si le 14 juillet, ou avant cette. date, l'empereur d'Allemagne fit ou ne fit pas une communication à l'empereur François-Joseph dont les termes étaient si encourageants et contenaient une telle assurance de solidarité que le monarque austro-hongrois fut . amené à consentir à l'ultimatum du 23 juillet par lequel P Autriche préparait son attaque contre la Serbie. Nous savons par l'autorité du professeur Hans Delbrûck, qui écrivit en février un article à ce sujet dans Y -Atlantic Monthly, que dans cet ultimatum l'Autriche imposait des conditions qui eussent placé la Serbie sous son contrôle permanent et que le comte Berchtold, en rédigeant sa note dans des termes aussi incisifs que possible, plaçait le tsar dans l'alternative immédiate de la paix ou de la guerre. \

La présentation de cette note incisive n'etait-elle pas un résultat direct de la communication de l'empereur d'Allemagne -à l'empereur François-Joseph, communication qui — nous avons de bonnes raisons de le croire — fut lue par des amis personnels du kaiser avant d'être envoyée. Herr Ballin pourrait, sans aucun doute, nous dire ces choses et bien d'autres encore ; mais alors il lui serait bien difficile de démontrer la faute de Sir Edward Grey qui continua de lutter pour la paix jusqu'à ce que le refus de l'Allemagne de respecter la neutralité de la Belgique l'ait obligé à faire appel à l'arbitrage des armes.

Le Times en sait sans doute plus long qu'il ne veut bien dire aujourd'hui sur la > communication de Guillaume II à Fran çcis- Joseph au milieu de juillet .1914. Peut-être le saurons-nous aussi bientôt. Les mensonges germaniques ne resteront pas sans 'réponse.

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