CHAPITRE IV
LES DISCUSSIONS DANS LA PRESSE ITALIENNE SUR LES POSSIBILITÉS D'INTERVENTION DE L'iTALIE. — LES CONDITIONS DE L'INTERVENTION. {')
18 avril 191 5.
[La question de V intervention de V Italie dans la guerre est le principal thème de discussion dans la presse européenne. Chose curieuse, les journaux italiens sérieux, qui montrent d'ordinaire une extrême prudence dans la critique des négociations en cours où leur pays est engagé, publient quotidiennement à ce sujet un ou plusieurs articles, sans compter les correspondances . Il semble qu'ils désirent provoquer des échanges de vues. Naturellement leurs intentions ne sont pas identiques. Les uns, les neutralistes, veulent brouiller les cartes avec les Alliés tout en montrant à l'occasion des velléités interventionnistes assez prononcées pour inciter V Autriche-Hongrie à de plus larges concessions. Les autres, les interventionnistes par enthousiasme ou par raisonnement, recherchent de bonne foi les meilleurs
(*) Article entièrement supprimé, y compris le titre, par la censure
moyens de réaliser les ambitions nationales traditionnelles. Les réflexions que nous avons à ce propos présentées ici le 10 avril ont été différemment appréciées dans la péninsule. Quelques-uns de nos confrères transalpins ont cru y voir, à côté de constatations exactes « la continuité de sentiments non amicaux envers V Italie ». En cela ils se trompent gravement. Si le Carrière délia Sera a bon souvenir, il se rappellera que nos critiques de 191 3 et du commencement de 1914 sur la politique giolittienne , jugées d'abord excessives, sont devenues ensuite les siennes. La situation d'aujourd'hui est analogue.
La Stampa, principal organe de M. Giolitti, le Popolo romano et d'autres feuilles de moindre envergure qui ont soutenu jusqu'à la fin l'ancien dictateur, ne cessent de présenter le problème de l'intervention sous l'aspect le plus désobligeant pour la France. Ils formulent jour nelle?nent des revendications non contre V Autriche-Hongrie, mais contre la France. Nous nous sommes abstenus de les reproduire afin de ne point faire le jeu des reptiles austro- allemands. Mais nous constatons avec plaisir que le Corriere delli Sera, le Messaggero, le Giornale d'Italia ont vertement relevé ces inconvenances. Il vaut mieux que ce soit nos confrères italiens qui s' acquittent de cette besogne nécessaire. Mais nous ne pouvons laisser tout à fait ignorer en France que les interprètes ordinaires de l'homme d'État qui a exercé pendant si longtemps le pouvoir en Italie, et qu'on dit désireux de le ressaisir, excitent, suivant l'expression même du Corriere délia Sera, « des concupiscences effrénées à l'Orient et à l'Occident, sur la Méditerranée comme sur l'Adriatique, en Asie Mineure comme en Egypte et en Chine ». Nous sommes entièrement d'accord avec le Giornale d'Italia pour examiner « avec une vision précise et lucide des choses réelles et possibles, et non avec l'embrouillamini de conces-
sions fa?ttastiqiies — con l'ingarbugliare con fantastiche concessioni — une situation déjà difficile et délicate en soi ». Nous croyons témoigner d'un esprit plus amical envers l'Italie en signalant, sans y insister d'ailleurs, les manèges de certains neutralistes, qu'en feignant de ne pas entendre « le parole grosse, quasi minacciose » qui montrent chez qui écrit ou inspire les articles du journal piémontais, dit le Giornale d'Italia, une étrange conception des devoirs des citoyens en ce moment. Nos articles antérieurs au ministère Salandra n'étaient pas animés de sentiments moins amicaux. Le'Corriere délia Sera le reconnaît implicitement en écrivant : « La vérité est qu'indépendamment d'autres considérations, il s'en est certainement imposé une au gouvernement, au mois de septembre passé, dont la Stempa préfère ne pas s'occuper. Il est apparu à cette époque que nos conditions militaires étaient plus délicates que le pays, et que peut-être le gouvernement lui-même se l'imaginaient. » Comment dire plus claire?nent que la dictature Giolitti avait laissé l'Italie dans un état tel que le Cabinet au pouvoir n'était pas libre de ses décisions ? Quelle critique plus dure peut-on articuler contre un gouvernement ? En constatant autrefois que la presse de ce gouvernement menait une campagne gallophobe effrénée, nous dénoncions un péril qui touchait Vltalie autant que la France.
Aujourd'hui nous ne ferons pas à la Sta.mpa l'honneur de reproduire les appréciations incohérentes que transmettent les agences télégraphiques. Ce verbiage, destiné à troubler les esprits, ne mérite que le silence. Le problème reste posé de la même façon pour l'Italie. M. Giolitti, qui ne semble guère avoir confiance dans les énergies de son pays, voudrait le résoudre en obtenant le plus possible de V Autriche-Hongrie grâce aux bons offices de l'Allemagne. Il négocie comme il a gouverné. Mais chacun sait que « ce
plus possible » serait en tout cas très inférieur au minimum des revendications nationales. Pour tout patriote réfléchi, la guerre européenne actuelle est une occasion unique de réaliser les ambitions légitimes italiennes, et cette réalisation, pour être définitive, doit s'effectuer par les armes contre Vennemi héréditaire, non par des marchandages diplomatiques. Est-il donc si difficile de s'entendre sur Vétendue des ambitions légitimes de VItalie ? Nous ne le pensons pas. Dans son numéro du 15 avril, le Giornale d'îtalia, qui passe pour refléter- la pensée de M. Sonnino, les a définies ainsi : « i° La position actuelle de l'Italie dans V Adriatique doit en tout cas être améliorée : 20 dans le cas d'une dissolution éventuelle de l'Autriche, la prépondérance stratégique dans V Adriatique — il predomnio strategico in Adriatico — doit appartenir à l'Italie. » Ces deux conditions nous paraissent raisonnables. Si des négociations étaient engagées sur ce terrain, elles auraient toute chance de réussir]