AU ROI CONSTANTIN DURANT LA CRISE GRECQUE
20 avril 191 5.
Fidèle à son caractère politique et à sa méthode de gouvernement, M. Venizélos a livré à la publicité les deix lettres-mémoires qu'il écrivit au roi Constantin 1 t h crise qui aboutit au chargement de ministère dans les premiers jours du mois de mars. Ces deux documents présentent un intérêt de premier ordre. Après les avoir lus, on comprend que l'ancien président du
' Conseil ait voulu les -porter à la connaissance du monde hellénique. En .effet, ils constituent l'exposé le plus clair et le plus complet d'une politique logique, raisonnée, à la fois réaliste et idéaliste, qui ne perd de vue .aucune difficulté tout en visant très haut et très loin. D'ailleurs M. Venizélos n«e se rend coupable d'aucune indiscrétion. Il ne révèle aucun fait qu'on ne sache déjà. L'intérêt des deux mémoires ne réside nullement dans les faits -relatés, mais 'dans les raisonnements présentés. Or, dans -une crise de l'importance de celle du commencement de mars, le pays 'tout entier a le droit de connaître les raisons qui ont déterminé le chef du gouvernement à proposer l'adoption immédiate de certaines mesures et à se retirer à la suite du refus- du chef de l'Etat d'approuver ces mesures. Les neutralistes et les agents germaniques ont répandu le bruit que M. Venizélos était tombé à cause de son entêtement et de son caractère çUcta,torial. Ils disent partout que la Grèce peut fort .bien se passer de cet homme encombrant. La publication des deux m.émoires prouvera qu'en pressant son souverain d'intervenir sans retard aux côtés de la Triple-Entente M. Ver. izélos avait exclusivement en vue les grands'intérêts nationaux dans le sens le plus élevé du motet qu'il avait prévu toutes les hypothèses, même la défaite.
Le raisonnement développé dans les deux mémoires* semble irréfutable. Il se ramène à des termes très -simples. Le sort de l'hellénisme est lié au succès de la Triple- Entente. Si l'Austro -Allemagne triomphait, sa , victoire entraînerait fatalement la ruine 4e l'hellénisme,'' que la Grèce eût ou non pris parti. Dans les Balkans, la Bulgarie s'emparerait certainement des territoires cédés aux: autres États balkaniques par le traité de Bucrrest, y compris Salonique. Dans la mer Egée,la .Turquie re-
prendrait les îles contestées. En Asie Mineure, « l'extermination de l'hellénisme serait rapide et certaine ». Nulle part la Grèce ne pourrait recevoir de compensation utilisable. Elle retomberait dans l'état où elle se traînait avant la première guerre balkanique. Sous la poussée bulgare dans les Balkans et la domination turcogermanique en Asie Mineure, l'hellénisme disparaîtrait misérablement. Le résultat ne serait pas moins désastreux que si la Grèce, alliée à la Triple-Entente, était battue avec elle.
Au contraire tout recommande l'intervention en faveur des Alliés. L'honneur, le respect de la foi jurée et la nécessité de conserver une bonne frontière au nord, exigent que la Grèce ne laisse pas écraser la Serbie. Les intérêts évidents de l'hellénisme, à tous les points de vue, veulent que la Grèce profite de l'état de guerre entre la Turquie et la Triple-Entente pour délivrer les centaines de mille Hellènes vivant sur les côtes d'Asie et permette aux 200.000 réfugiés d'Anatolie de rentrer dans leurs foyers. Comme la Turquie est indissolublement liée à l'Austro-Allemagne, il faut se lier soi-même aux puissances en guerre avec les deux empires du centre, quelques sentiments qu'on puisse éprouver pour eux. En restant spectateurs impassibles de la lutte engagée, on court tous les risques sans aucune chance de bénéfice. Or les bénéfices d'une intervention victorieuse seraient immenses : plus de 120.000 kilomètres carrés de gain net en Asie Mineure,c'est-à-dire le doublemeat du territoire de la Grèce, déjà doublé en 1912 et en 1913, plus la gloire et la prospérité de l'hellénisme, et l'amitié reconnaissante des grandes nations protectrices traditionnelles des petits peuples. L'hésitation n'est pas possible. « Votre Majesté, dit M. Venizélos, se trouve dans
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toute la force de l'âge non seulement pour créer par son épée une plus grande Grèce, mais aussi pour consolider, cet exploit militaire par une réorganisation politique parfaite du nouvel État et pour remettre à votre héritier, quand l'heure sera venue, une œuvre achevée, surhumainement grande et telle qu'il a été donné à peu de princes d'en accomplir.» Comment a-t-on pu dire que le ministre qui proposait un tel rôle à son roi cédait à une ambition personnelle ?
M. Venizélos, il est vrai, fondait sa combinaison sur un arrangement avec la Bulgarie, comportant la cession éventuelle de trois districts macédoniens, dont celui de Cavalla, et l'autorisation à la Serbie de céder de son côté à la Bulgarie les districts frontières de la Grèce dont celle-ci n'a reconnu la possession au roi Pierre que moyennant l'engagement de ne pas en disposer sans son agrément préalable. Mais ce sacrifice douloureux devait avoir pour contre-partie de tels avantages territoriaux ailleurs qu'il devait être consenti. Très justement M. Venizélos pense, comme M. Pachitch aussi probablement, que la Bulgarie n'est en droit de rien réclamer à ses deux anciennes alliées de 191 2, mais que celles-ci peuvent, sans inconvénient grave, reconnaître par des remaniements volontaires une coopération bulgare destinée à établir dans les Balkans un ordre de choses durable conforme aux légitimes aspirations de chacun des intéressés. Ce sont là des idées d'hommes d'État. Il est tout à l'honneur de M. Venizélos de les avoir soutenues de toute son énergie et d'avoir mieux aimé quitter le pouvoir que de les trahir.
REPONSE DE M. BRYAN A LA NOTE DU COMTE BERNSTORFF. — TOAST DE M. JUSSERAND.
22 avril 191 5.
M. Bryan a remis hier au comte Bemstorff la réponse du gouvernement des États-Unis à la note du 5 avril, conçue en termes d'une raideur inaccoutumée, de l'ambassadeur d'Allemagne à Washington. On s'était d'abord demandé si cette note avait été rédigée spontanément par M. de Bemstorff, ou si elle émanait de la Wilhelmstrasse. AI. Gérard, ambassadeur des États-Unis à Berlin, avait été chargé d'éclaircir ce point. On n'a point fait part au public du résultat de cette enquête. Mais le langage des journaux allemands ne permet guère de douter que le représentant de Guillaume II se soit conformé à des instructions gouvernementales. D'après le Nezc-York World, le ministère allemand des affaires étrangères aurait déclaré qu'il assumait toute la responsabilité du fameux document. Quoi qu'il en soit, dans la réponse dont on nous transmet une analyse aujourd'hui, M. Bryan ne touche pas ce point ; il se borne à dire en commençant qu'il ne sait comment interpréter la manière dont l'ambassadeur allemand a traité les sujets mentionnés dans sa note et qu'il présume, cependant, que l'ambassadeur désire un franc exposé du point de vue des États-Unis. « Cela paraît d'autant plus nécessaire, ajoute-t-il, que le langage employé dans votre mémorandum est susceptible de s'expliquer comme mettant en doute la bonne foi des États-Unis. »
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M. Bryan aborde ensuite le fond de la discussion. En termes aussi nets et énergiques que ceux dont M. de Bernstorff avait cru devoir se servir, il revendique pour les Etats-Unis le droit d'appliquer les règles de la neutralité conformément à la tradition du Département d'État et au droit des gens. Il déclare que son gouvernement n'a pas abandonné et n'abandonnera pas ses droits •de puissance neutre, tels qu'il les comprend, par consi- 1 •dération pour un des belligérants. « Il a reconnu comme axiomes le droit de visite et d'examen, ainsi que le droit d'appliquer les règles du droit des gens concernant la contrebande de guerre aux articles commerciaux. Il a insisté effectivement sur ce point xque l'usage du droit de visite et d'examen est absolument nécessaire pour prévenir tonte confusion entre les vaisseaux neutres et ceux appartenant à l'ennemi et- aussi toute méprise entre les cargaisons légitimes et celles qui ne le sont pas. Il a admis aussi le droit de blocus s'il est exercé en fait et maintenu efficacement, mais il ne concédera rien audelà. » Sur ce terrain M. Bryan est très solide. En effet, il a soulevé des objections officielles aussi bien contre l'interdiction allemande aux bateaux de toutes les nations de naviguer dans une certaine zone sous peine d'être coulés corps et biens sans avertissement préalable, que contre le décret français et l'ordre en conseil britannique conférant aux autorités des deux pays la faculté de détourner de leur itinéraire les bateaux neutres suspects et de séquestrer les marchandises neutres transportées par des bateaux neutres, présumées à destination ou en provenance d'Allemagne. Sans insister làdessus, M. Bryan attire l'attention de M. de Bernstorff sur le fait que la correspondance diplomatique du département d'État avec plusieurs belligérants à ce sujet a
été publiée et que la politique du gouvernement américain dans la question est bien connue. M. Bryan termine l'examen de ce point en déclarant qu'il regrette que M. de BernstorfT n'ait pas cru dignes d'attention les efforts, restés stériles il est vrai, du gouvernement américain pour obtenir des concessions mutuelles de la part des divers belligérants.
La dernière partie de la réponse vise la question la plus importante, celle qui excite au plus haut degré l'irritation allemande et dont M. de BernstorfT avait parlé avec une amertume sarcastique : le commerce des armes et munitions de guerre. Ici M. Bryan est catégorique. Il refuse de modifier quoi que ce soit à l'état de choses existant, attendu que tout chai-gement « affecterait de façon inégale les relations des Etats-Unis avec les nations en guerre et constituerait une transgression injustifiable du principe de la stricte neutralité ».« Il est évident, ce sont les derniers mots de la réponse, que le gouvernement des États-Unis, se considérant comme engagé d'honneur, ne saurait envisager une pareille manière d'agir. » Voilà qui est péremptoire. En écoutant ce langage l'ambassadeur de Guillaume II ne s'est livré, paraît-il, à aucun commentaire. Il s'est contenté de dire qu'il allait transmettre cette note à Berlin.
M. de BernstorfT a pu transmettre en même temps la déplorable impression produite à la Maison Blanche par les procédés allemands. Le président Wilson ne cache point son mécontentement. Il apprécie mieux sans doute l'attitude de M. Jusserand. A un banquet du congrès de la Société des « Filles de la révolution américaine », présidé par M. Wilson, l'ambassadeur de France à Washington a justement traduit l'opinion de tous les convives en observant que la question qui se pose main-
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tenant en Europe est la même que celle en face de quoi les Américains se sont trouvés à l'époque de leur révolution : c'est le problème de la liberté humaine. M. Jusserand n'a pas interprété moins heureusement les sentiments de tous les Français en jugeant ainsi l'attitude des États-Unis dans la guerre actuelle : « Les États-Unis se sont comportés dans la crise européenne d'une façon qui commande la reconnaissance et la gratitude du monde. En France nous avons appris à connaître le cœur américain, fait de l'or le plus pur. Je suis heureux d'exprimer les remerciements de la France pour la générosité de l'Amérique neutre. » Cette réciprocité de sentiments s'est encore manifestée hier soir au banquet du Harvard- Club à Paris. Elle repose sur une très ancienne amitié que toutes les intrigues des Germano-Américains ne réussiront point à ébranler.