LORD CROMER ET LA DIPLOMATIE SECRETE. — SYMPTÔMES D'INTERVENTION
23 avril 1915.
L'Europe est en pleine fermentation diplomatique. Quoique les chancelleries observent une réserve complète, on aperçoit dans toutes les capitales une activité politique extraordinaire. On y traite des plus grands intérêts qui se. puissent concevoir. La réalisation des projets d'intervention de certaines puissances implique l'examen et la solution préalables de questions d'une importance exceptionnelle. En Italie, en Russie, en Grèce, la presse a engagé à ce sujet des discussions ap-
profor.dies. Chez nos voisins de l'autre côté des Alpes.. les journaux contiennent chaque jour de copieux articles où les problèmes actuels sont étudiés sous toutes leurs faces. En Angleterre on semble préférer le silence. En France h censure le conseille. Les deux systèmes ont leurs bons et leurs mauvais côtés. Toutefois on ne peut s'empêcher de remarquer avec lord Cromer, qui a récemment envoyé au Times une lettre sur h démocratie et la diplomatie, qu'il est difficile d'admettre que, dans un pays à gouvernement constitutionnel et démocratique, les plus graves questions diplomatiques soient tranchées dans le secret des Cabinets sans que l'opinion publique ait eu l'occasion de s'exprimer. Par définition, pour ainsi dire, les négociations entre États ne peuvent être menées sur la place publique. Mais il n'est pas indifférent que, dans les pays démocratiques au moins, la presse, sans entrer dans des détails qui lui échappent, expose les intérêts nationaux tels qu'elle les comprend. Les journaux indépendants n'engagent personne qu'euxmêmes et ils sont parfois en mesure d'éclairer le gouvernement sur des points qui restent souvent dans l'ombre dans les milieux parlementaires. La France n'a pas eu à se repentir de l'intervention persévérante de quelques journaux dans les affaires extérieures en 191 1 et au commencement de 191 2. Il est de certains arrangements qu'il vaut mieux tarder à conclure que de les signer sans avoir dissipé les malentendus qu'ils seraient propres à engendrer.
Dans les circonstances actuelles nous avons le ferme espoir que les divers arrangements qu'on dit en élaboration seront de nature à consolider nos alliances et nos amitiés et ne contiendront aucun germe capable de les miner avec le temps. Pour l'instant il n'arrive que des
nouvelles favorables. En Italie des signes multiples et concordants indiquent que tout accord avec l' Autriche- Hongrie est impossible et que l'intervention militaire denos voisins transalpins ne peut tarder au delà de quelques semaines. Divers incidents ont rendu la situation plus tendue entre le Cabinet de Rome et ceux de Vienne et de Berlin. Le nouvel ambassadeur de Russie près le Quirinal, M. de Giers, vient de faire à Pétrograd à un de nos confrères italiens les déclarations les plus propres a calmer l'effervescence créée par les oppositions d'intérêts entre les Italiens et les Slaves dans l'Adriatique. A Belgrade la Samoupràva, le journal serbe qui passe .pour officieux, tient sur le même sujet le langage le plus conciliant. Les faits se développent dans le même sens. Le 20 et le 21 avril, des émeutes ont échté à Trieste ; le Palace Hôtel, quartier général des fonctionnaires autrichiens, a été dévasté ; le silence qui pèse sur 11 ville n'est coupé que par les cris de : « A bas la guerre! Vive l'Italie! » poussés par des bandes de femmes et d'enfants. A la frontière du Tyrol des collisions ont eu lieu entre patrouilles italiennes et autrichiennes.
En Grèce, en dépit de ses premières déclarations, le Cabinet Gounaris ne se montre plus foncièrement neutraliste. Emu par les manifestations venizélistes et par les chances de plus en plus grandes d'intervention d'autres puissances, il se préoccupe de sauvegarder les intérêts de l'hellénisme. Changeant de tactique, il fait connaître, directement ou indirectement, à quelles conditions il serait disposé lui-même à intervenir. Les conditions énumérées par certains journaux d'Athènes, qui reçoivent d'ordinaire les confidences du ministère des affaires étrangères, ne sauraient être acceptées in globo ; mais elles peuvent être prises comme point de
départ de négociations. Dans l'intérêt de l'hellénisme il est à souhaiter que celles-ci, si elles s'engagent officiellement, aboutissent à bref délai.