DE MADAME CAILLAUX
Mercredi 22 juillet 1914.
A l'audience d'hier de la Cour d'assises, l'affaire marocaine et la politique du Cabinet Caillaux en 191 1 ont été
brusquement mises en scène. Pendant la dernière partie de l'audience, il n'a plus été question du drame de la rue Drouot, des circonstances où il s'est accompli, ni de la victime, ni de l'accusée. Le long plaidoyer de M. Joseph Caillaux en faveur de sa femme s'est terminé en apologie personnelle. La discussion politique s'est inopinément substituée au débat judiciaire. L'ancien président du Conseil ne s'en est pas tenu là. Il a voulu se faire délivrer publiquement un certificat de patriotisme par le gouvernement actuel. Et, comme ni le ministère public, ni la Cour ne pouvaient lui donner satisfaction sur l'heure, l'audience a été levée. Nous nous sommes toujours fait une règle de ne pas prendre parti au cours d'un procès criminel. Mais, à la fin de l'audience d'hier, il ne s'est plus agi de justice ; c'est la politique qui a envahi le prétoire. Il est impossible de n'en point parler.
M. Caillaux et le défenseur de Mme Caillaux ont pris prétexte de ce que certains papiers, qu'on suppose être les fameux « documents verts », se trouvaient dans les poches de la victime au moment de l'assassinat et qu'ils ont été remis par les soins des amis du mort au chef de l'Ëtat luimême, pour exiger que ces documents soient produits devant la Cour ou que le ministère public déclare, au nom du gouvernement, « qu'ils ne peuvent avoir aucune espèce de valeur contre l'honneur ou le patriotisme de M. Caillaux». Pendant deux ans et demi, l'ancien chef du Cabinet d'Agadir s'est obstinément tu sur sa cliplomatie occulte devant toutes les assemblées où l'on pouvait lui répondre, et voici qu'il prétend faire enfin la lumière ou se faire absoudre devant une Cour d'assises où aucun homme qualifié ne peut se lever pour l'accabler.
Si troubles que soient devenues dans l'esprit public les notions de responsabilité politique, on ne confondra point
l'attentat de serajévo 49
les sanctions pénales et les sanctions politiques. Le jury de la Seine appréciera la responsabilité pénale de Mme Caillaux dans l'affaire de l'assassinat de Gaston Calmette. Mais la responsabilité politique de M. Joseph Caillaux durant son ministère de 191 1 a été définitivement fixée. Le 10 janvier 1912, M. Caillaux s'est effondré devant la commission du Sénat chargée d'examiner la convention franco-allemande du 4 novembre 191 1. Il s'est vu infliger un démenti éclatant par M. de Selves, son ministre des affaires étrangères. Le 5 février suivant, au cours de la discussion de la convention du 4 novembre devant le Sénat, M. Jénouvrier a exposé en détail les tractations occultes engagées par M. Caillaux à l'insu du ministre des affaires étrangères et du président de la République. Dans le détail, cet exposé contenait peut-être quelques inexactitudes, inévitables étant donné les circonstances. Mais la plupart des précisions étaient justes et M. Caillaux ne lésa jamais réfutées devant le Parlement. Ni à la Chambre, ni au Sénat, aucun des membres de son Cabinet ne l'a défendu. A la Chambre, il eut l'occasion de s'expliquer lui-même lors de la discussion des interpellations sur la politique extérieure au mois de mars 191 2. Il laissa tout dire sans prendre la parole, sans protester. A la séance du 15 mars, M. Jaurès lui adressa les plus pressantes objurgations. « Je dis, s'écria le chef du parti socialiste, je dis que si M. Caillaux se tait, il faudra qu'il soit disqualifié par le Parlement. » M. Caillaux se tut. A la séance du 22 mars, quand de toutes parts on le sommait de monter à la tribune, il se contenta de répondre de son banc : « Je parlerai à mon jour et à mon heure. » Pendant plus de deux ans cette heure ne s'est pas présentée. Il semble que M. Caillaux la croie venue aujourd'hui : c'est l'heure de la Cour d'assises.
Gauvain. — T. VIL a
On ne donnera point le change au pays. La politique du Cabinet Caillaux a été définitivement jugée en 191 2 par ses juges naturels. En vain l'ancien président du Conseil cherchera-t-il à faire reviser son procès parlementaire devant douze jurés et trois magistrats. En vain pressera-t-il la Cour de faire verser aux débats des papiers politiques dont l'accusation ne fait pas état contre lui et qu'il sait très bien être dépourvus de toute force probante en justice. Les papiers « verts » trouvés sur Gaston Calmette ne pouvaient en tout cas être que des copies sans aucun caractère d'authenticité et leur publication n'apprendrait plus rien à personne. On a tout divulgué, tout révélé en 1912, et M. Caillaux s'est tu.
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