L'ULTIMATUM AUTRICHIEN A LA SERBIE
Vendredi 24 juillet 1914.
LE gouvernement austro-hongrois vient de frapper le grand coup qu'il préparait depuis le drame de Serajévo. Ce coup dépasse en brutalité tout ce qu'il était permis de craindre. Le comte Berchtold a fait remettre hier soir à Belgrade une note sommant le gouvernement serbe et le roi d'accepter sans discussion ni réserve, dans un délai de quarante-huit heures expirant demain soir samedi à six heures, une série de conditions extrêmement dures, dont la rédaction semble calculée de manière à accentuer la dureté. Nous n'avons pas encore sous les yeux le texte authentique de cette mise en demeure, et par conséquent nous ne pouvons en apprécier les termes mêmes. Mais, à n'en pas douter, l'ensemble et certains des articles produiront à Belgrade la plus douloureuse impression. Il faut espérer que l'indignation du peuple serbe saura se contenir
et qu'il n'éclatera dans le royaume aucune [manifestation de nature à fournir à l' Autriche-Hongrie de nouveaux prétextes. Les circonstances sont extrêmement critiques pour la Serbie ; elle doit garder à tout prix son sang-froid et s'attacher à mériter la confiance de l'Europe par la dignité de son attitude.
La note du 23 juillet contient un certain nombre de demandes qui seraient légitimes si elles n'étaient pas présentées sous une forme comminatoire. D'après le comte Berchtold, l'enquête austro-hongroise sur le drame de Serajévo a fait apparaître la culpabilité directe ou indirecte d'un certain nombre de sujets serbes, dont plusieurs officiers et fonctionnaires. On comprendrait que le Cabinet de Vienne pressât celui de Belgrade, après lui avoir communiqué toutes les pièces utiles, d'ouvrir immédiatement une instruction contre les personnes en question. De même, on admettrait très bien qu'après avoir constaté, ou cru constater que l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg était la résultante de menées anti-autrichiennes dans certains milieux serbes, le comte Berchtold signalât au gouvernement serbe les cercles ou individus suspects résidant dans le territoire serbe et le priât de prendre contre eux les sanctions légales dont l'instruction judiciaire ferait apparaître le bienfondé. Mais les auteurs de la note n'ont point adopté cette procédure. Ils déclarent que leur enquête a abouti à telles et telles conclusions et ils invitent le gouvernement serbe à appliquer immédiatement les sanctions qu'elles comportent suivant eux. Bien plus, ils prétendent imposer « la collaboration en Serbie des organes du gouvernement austro-hongrois dans la suppression du mouvement subversif dirigé contre l'intégrité de la monarchie ».
Ce n'est pas tout. Le comte Berchtold dicte au gouver-
l'ultimatum autrichien 53
nement serbe les termes ne varietur d'un ordre du jour du roi de Serbie à son armée et de déclarations au peuple serbe qui doivent paraître en première page du numéro du Journal officiel du dimarche 26 juilllet. Ordre du jour et déclarations ont pour objet de désavouer et de flétrir la propagande dite panserbe. Plus on relit le texte de la note, tel qu'il nous est parvenu, plus on se voit obligé de reconnaître qu'il a été combiné pour acculer la Serbie à une humiliation sans précédent dans l'histoire ou à la guerre. Et, en se reportant aux journaux de Vienne et de Pest dont nous dénoncions hier les violences, il ne paraît pas douteuy que c'est la guerre que l'on désire à Vienne. Guerre monstrueuse et bien propre à montrer dans tout son éclat l'inintelligence politique totale des pacifistes.
C'est cependant cette guerre, préméditée à Vienne depuis près d'un mois, qu'il s'agit de prévenir. On ne peut laisser s'accomplir un pareil attentat. De son côté, le gouvernement serbe doit accepter tout, absolument tout ce qu'un Etat indépendant peut admettre sans forfaire à l'honneur ou abandonner ses droits de souveraineté. Il doit ouvrir une instruction loyale, arrêter et punir tous les coupables dont la complicité sera démontrée, se désolidariser de toute propagande contre un Etat voisin, réprimer sur son territoire toutes les excitations, faire et permettre de faire toute la lumière sur les faits incriminés. Si on exige de lui quelque chose de plus, il sera en droit de le refuser. Et si, malgré une condescendance poussée jusqu'à l'extrême limite du possible, on veut procéder contre lui à des actes de force, il ne fera pas appel en vain à l'opinion européenne et à l'appui de celles des grandes puissances qui veulent à tout risque maintenir l'équilibre.
NOTE RUSSE RELATIVE A L'ULTIMATUM AUTRICHIEN. — ATTITUDE CONCERTÉE DE LA TRIPLE-ENTENTE. — DÉ- MARCHE DE L'AMBASSADEUR D 'ALLEMAGNE A PARIS.
> Samedi 25 juillet 1914.
C'est bien d'une crise européenne qu'il s'agit. Le gouvernement austrc-horgrois a-t-il simplement voulu régler ses vieux comptes avec la Serbie, ou bien a-t-il, avec la complicité d'autres puissances, saisi une occasion supposée favorable de déchaîner une crise générale? On ne saurait rien affirmer encore. En tout cas, il est absolument invraisemblable qu'il ait pu croire que les autres puissances assisteraient impassibles à l'étranglement de la Serbie. Nous savons bien que la presse austro-hongroise s'est pour ainsi dire portée garante de l'indifférence européenne, et peut-être les conseillers de l'empereur François-Joseph lui ont-ils donné la même assurance. Mais aucun des ministres austro-hongrois responsables n'a pu pousser l'aveuglement jusque là. Quoi qu'il en soit, les faits sort venus immédiatement démentir ces assurances.
Le gouvem emer t russe a fi it publier, hier soir, une note aux termes de L quelle il décL-re que « préoccupé pr les surprenants événements qui vieni ent de se produire et pi r T kimaturn adressé à la Serbie par P Autriche-Hongrie, il suit avec attention le développement du conflit austroserbe, auquel la Russie ne peut rester ir différer te ». D'autre part, après un conseil des ministres tenu à Peter; bourg, il a été envoyé dars la journée d'hier au représer.tart de la Russie à Vienne des instructions lui près-
l'ultimatum autrichien 55
crivant de demander au comte Berchtold de prolonger le délai fixé dans l'ultimatum et de laisser aux puissances le temps nécessaire d'examiner les pièces communiquées à M. Sazonof dans la matinée du même jour par l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie. Enfin, les Cabinets de la Triple- Entente se sont concertés pour parler dans le même sens à Vienne. Tous trois, à l'heure où paraîtront ces lignes, auront dû exprimer au comte Berchtold leur étonnement de sa démarche et leur désir très vif qu'il ne soit pris aucune mesure coercitive contre la Serbie avant que les puissances aient été en mesure d'en constater la légitimité. La demande de prolongation de délai ne saurait être rejetée sans que l'Autriche-Hongrie se déshonore. Les injonctions de l'ultimatum sont aussi brutales qu'insuffisamment justifiées. Tout le monde saura qu'elles ont été préparées, sinon rédigées, par le comte Forgasch, chef de section au Ballplatz, qui dirigeait la légation d'Autriche- Hongrie à Belgrade en 1908- 1909 quand on y fa briquait méthodiquement les faux destinés à perdre les accusés du procès d'Agram et à prouver la prétendue complicité de la Serbie dans le . mouvement anti-autrichien chez les Jougo-Slaves. C'est le même homme, c'est le même gouvernement qui prétend aujourd'hui qu'on le croie sur parole lorsqu'il affirme la culpabilité ou la complicité des autorités serbes dans le drame de Serajévo et qu'il enjoint à la Serbie de faire solennellement, avant tout examen, amende honorable. Ce sont les mêmes hommes qui ont fabriqué les papiers Friedjung et qui ont affirmé avec obstination pendant plus d'une semaine que le consul Prochaska avait été mutilé par les Serbes pendant les guerres balkaniques. Eh bien, non, l'Europe ne croit pas, ne croira pas sur parole ces hommes-là. Elle veut des preuves, et si on ne lui en fournit pas de suffisantes, elle
ne restera point indifférente, selon l'expression du Cabinet de Pétersbourg, à l'exécution de la Serbie par un ennemi déloyal.
Le caractère européen de la crise a été accentué par la démarche faite hier par l'ambassadeur d'Allemagne à Paris près du président du Conseil intérimaire. Le baron de Schœn est venu dire à M. Bienvenu-Martin que l'Allemagne désirait que le conflit entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie restât localisé entre ces deux puissances et que, s'il se produisait une intervention de puissances tierces, il en résulterait des conséquences incalculables. D'autre part M. de Jagow, secrétaire d'Ëtat à l'Office impérial des affaires étrangères, a déclaré hier aux chefs de mission accrédités à Berlin que, sans avoir été précisément consulté par le Cabinet de Vienne sur la teneur de l'ultimatum, le gouvernement allemand approuvait complètement l'Autriche. De quelque façon qu'on tourne ces phrases, on ne peut les interpréter que d'une façon : l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie sont d'accord et solidaires. L'Europe se trouve donc sous la menace d'une conflagration générale.
Elle saura à quoi s'en tenir demain. Ce soir, à six heures, expire le délai fixé dans l'ultimatum pour la soumission de la Serbie. Sans le moindre doute, la réponse du Cabinet de Belgrade, tout en étant parfaitement courtoise et en offrant toutes les satisfactions possibles compatibles avec le respect de son indépendance, sera un refus partiel et sera considérée à Vienne comme une fin de non-recevoir. Il s'agira de savoir si, dans la nuit même, le gouvernement austro-hongrois se livrera à des actes de violence avec ou sans déclaration de guerre, ou bien s'il se bornera à rompre les relations diplomatiques. S'il s'en tient à cette dernière mesure, la conflagration pourra être évitée. Mais
l'ultimatum autrichien 57
si, cédant aux influences qui l'assaillent depuis près d'un mois, il donne Tordre à ses troupes de franchir la Save et le Danube, nous serons immédiatement en présence d'événements dont les conséquences seront vraiment incalculables.
LA RUPTURE AUSTRO-SERBE. — LA MOBILISATION AUTRI- CHIENNE. — LES NATIONS CIVILISÉES CONTRE LA SAU- VAGERIE.
Dimanche 26 juillet 1914-
La rupture austro-serbe est consommée. La vérité et l'honneur commandent de dire qu'elle se produit dans des conditions déshonorantes pour l 'Autriche-Hongrie. Hier soir, un peu avant six; heures, M. Pachitch a remis au baron Giesl la réponse du gouvernement serbe à la mise en demeure de jeudi. Cette réponse était une acceptation générale de principe des conditions, même les plus humiliantes, de cet ultimatum sans précédent. Poussant jusqu'à l'extrême limite l'esprit de conciliation, de résignation, d'abnégation, la Serbie acceptait toutes les conditions articulées, même l'insertion au Journal officiel de cet ordre du jour inouï dont on dictait les termes au roi Pierre. On ressent un frisson à la pensée que des hommes d'État serbes, responsables des destinées de leur pays à cette heure tragique, ont pris sur eux de s'incliner à ce point. Eh bien, ce sacrifice unique dans l'histoire n'a pas été jugé suffisant. Le Cabinet serbe se bornait à demander des explications sur la façon dont le Cabinet de Vienne comprenait l'exercice du contrôle qu'il réclamait pour ses agents en Serbie, et à formuler des réserves sur la confor-
mité des exigences austro-hongroises avec le droit international. Enfin, la Serbie proposait le recours à l'arbitrage du tribunal de La Haye pour le cas où sa réponse serait jugée insuffisante, et elle réservait l'intervention éventuelle des puissances qui ont participé en mars 1909 à la rédaction des conditions imposées à cette époque au Cabinet de Belgrade. Ces réserves, si légères qu'on hésite à croire qu'elles aient pu se limiter là, ont été considérées comme un refus. Presque immédiatement après avoir reçu M. P. chitch, le baron Giesl a rompu les relations diplomatiques avec la Serbie et est parti pour Semlin avec tout le personnel de la légation. L'Autriche-Hongrie vient de s'exclure des nations civilisées. On se demande maintenant quelle autre puissance voudra la suivre.
Le premier acte de la tragédie, dort le drame de Serajévo a été le prologue, est joué. Dès le surlendemain de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg, nous avons signalé l'intention du Cabinet de Vienne de s'en prendre à la Serbie, avant toute enquête, sans explication ni contrôle, de ses déboires des six dernières années. L'agression est préméditée. Le temps qui s'est écoulé depuis le 28 juin n'a pas été consacré à une enquête judiciaire impartiale ; on l'a mis à profit pour composer un dossier de complaisance et préparer une campagne. Personne ne s'y trompera. Si le Gbiret de Vienne avait tenu à faire partager à l'Ei rope la conviction de la culpabilité de la Serbie, il aur; it commis iqi.é son dossier aux puissances préakblemei t à toute mesure d'exécution. S'il n'avait pas résolu d 'et ht. g 1er la Serbie, il aun it accepté hier la réponse étonnamment conciliante remise par M. Pachitch. Non, comme nous l'avions presser ti sans oser y croire, l'agression a été préméditée. L'Europe retombe en pleire barbarie.
l'ultimatum autrichien 59
Aucune dépêche relatant des faits de guerre n'est encore parvenue à Paris. Mais le fait que la nouvelle n'en soit pas arrivée ici ne prouve pas que les troupes austrhongroises ne sont pas entrées en ligne. L'état de siège le plus rigoureux; a été proclamé dans toute la monarchie dualiste. Tous les pouvoirs administratifs ont été transférés aux; autorités militaires, la liberté de la presse a été supprimée. On ne saura en Europe, via Vienne ou Pest, que ce que l'état-major austro-hongrois voudra faire savoir. Très probablement le gouvernement austro-hongrois n'attend, pour donner les ordres décisifs, que le moment d'être fixé sur les intentions de la Russie. En effet, il doit adapter sa concentration à la situation diplomatique. Il ne peut combiner ses opérations militaires de la même manière s'il se trouve en tête à tête avec la Serbie, comme les journaux de Vienne et de Pest l'affirmaient toute la semaine dernière, ou bien s'il doit faire face à la Russie.
Il est hors de doute aujourd'hui pour tout le monde que la Russie ne permettra pas le tête-à-t ête austro-serbe et que ni la France, ni la Grande-Bretagne ne resteront indifférentes au conflit. L'honneur de l'Europe et les intérêts de la civilisation sont en jeu. A Londres et à Paris, comme à Pétersbourg, tout le monde comprend que la question austro-serbe est au premier chef une question européenne, et que l'exécution de la Serbie devant l'Europe indifférente conduirait infailliblement à l'hégémonie germanique, c'est-à-dire à la ruine politique, économique et commerciale de l'Europe occidentale et du monde slave. Certes, si les puissances occidentales se trouvent engagées, bien malgré elles, dans une conflagration générale, ce n'est point une « guerre de magnificence » qu'elles feront. Elles lutteront pour l'existence, pour leur sécurité territoriale, pour le pain de leurs ouvriers. Il n'est ques-
tion, à l'heure actuelle, ni de prestige, ni d'amour-propre, ni de privilèges, ni de classes. L'hégémonie germanique pèserait beaucoup plus lourdement sur les classes laborieuses, sur les ouvriers, que sur la bourgeoisie et l'aristocratie financière. Elle aboutirait promptement à l'invasion de nos usines, de nos fabriques, de nos chantiers, par les ouvriers et les contremaîtres allemands ; à la suppression de notre marine marchande ; à l'absorption de nos ressources financières par les entreprises d'outre- Rhin. Le rentier, le capitaliste, voué par les chefs socialistes à la haine des ouvriers, ne souffrirait pas spécialement de ce régime. Mais que deviendraient les salaires de l'ouvrier français? Si M. Jaurès et ses amis n'étaient point emportés aveuglément par des préventions abstraites, ils devraient reconnaître que l'armée française a pour mission essentielle de protéger le travail national et non, comme ils le déclament dans les réunions publiques, la ploutocratie.
A aucun moment, au cours de ce siècle déjà si fécond en bouleversements, l'Europe ne s'est trouvée dans une situation aussi critique. Toutes les nations civilisées doivent faire front ensemble contre la sauvagerie qui renaît.