LA CEREMONIE DE QUARTO
6 mai 1915.
L'inauguration solennelle du monument élevé sur le scoglio de Quarto en souvenir du départ des Mille, le 5 mai 1860, pour la libération des Deux-Siciles, n'a pas eu le caractère politique que devait lui d&nnei la présence du roi et de ses principaux ministres. Toutefois, elle n'en a pas moins été une manifestation grandiose où la 'volonté du peuple italien s'est exprimée irrésistiblement. A défaut des membres du gouvernement, le président et une importante délégation de la Chambre des députés, d'innombrables délégations de municipalités et d'associations représentaient le pays et entouraient les glorieux compagnons survivants de Garibaldi. Un immense cortège, se déroulant au milieu d'une foule enthousiaste, couvrait la route de Gênes à Quarto. A travers les deux ou trois cent mille personnes accourues pour apporter à l'Italie du risorgimento, incarnée dans le chef des Mille, le salut de la nouvelle Italie résolue à compléter l'œuvre du grand ancêtre, courait un frémissement patriotique qui secouait d'un même mouvement toutes ces masses humaines. En vérité toute l'Italie était là. Comme le dit le Corriere délia Sera, voilà neuf mois qu'elle vivait les nerfs ter dus dans l'attente d'une résc-
IÇ)2 l'europe au jour le jour
lution. Hier, elle était à Quarto avec une volonté résolue : « Elle dit que le roi et ses ministres sont en ce moment des Italiens obéissant à une d:scipline plus sévère qui peut les faire rester ou aller, parler ou se taire ; elle ne doit pas, comme des femmelettes avec des jeux de cartes, tirer de ces particularités des conclusions pour demain. Elle sait, par contre, que le roi et les ministres sont en esprit à Quarto, revoyant peut-être, par la pensée, Garibaldi à l'heure suprême d'anxiété, pensant certainement que l'anxiété d'aujourd'hui, pour être digne de notre histoire, doit être garibaldienne. Si la célébration de Quarto est une consultation des auspices suprêmes, la réponse du destin ne peut être que celle-ci : « Quarto n'est pas un point où l'on finit, c'est un point où l'on commence. »
En effet, tout indique que c'est un commencement ou, si l'on veut, un recommencement. La dépêche adressée hier par le roi au syndic de Gênes le donne à entendre. « Avec la même ferveur, dit Victor-Emmanuel III, avec la même chaleur de sentiment qui guida mon grand aïeul, je tire de la concorde qui préside à la consécration de la mémoire des Mille la confiance dans l'avenir glorieux de l'Italie. » Ce n'est point là le langage d'un souverain enlisé dans de louches négociations. L'allocution du syndic de Gênes devant le monument sur le point d'être dévoilé paraît encore plus significative. Animée d'un souffle purement garibaldien, elle se termine par le mot de ralliement du capitaine des Mille : « Italie et Victor- Emmanuel! » Quant à 1' « oraison » prononcée par le poète Gabriel d'Annunzio, c'est un hymne à l'action, une glorification de l'épopée de 1860, une apothéose de l'Italie fiammeggiante, une adjuration à tous les Italiens de donner leur sang pour la patrie « recouronnée ». Une
l'intervention de l'italie 193
ovation indescriptible a salué les dernières exhortations du poète. M. Gabriel d'Annunzio a été porté en triomphe par une foule éperdue d'émotion. Il est impossible aux hommes les plus froids de voir là de simples « dimostrazioni ». C'est l'expression spontanée de sentiments longtemps refoulés qui ne peuvent plus se contenir. Qu'y pourraient changer des pourparlers diplomatiques?
Le plus sage est de reproduire, en guise de conclusion, l'avis du Giornale d'Italia, l'organe qui touche le plus près le gouvernement actuel : Nous pouvons en pleine conscience affirmer que la directive et le plan d'action du gouvernement national dans les graves conjonctures présentes ne sont nullement cha igés, et qu'une question d'ordre secondaire, comme la participation du roi ou des ministres à une fête patriotique, ne peut exercer aucune influence sur la question essentielle, c'est-à-dire sur la manière de considérer les intérêts élevés de la Patrie en face du cor Ait européen et sur la volonté ferme, énergique de les défendre à tout prix... L'essentiel est que, avec des méthodes et des moyens divers, tous accomplissent leur propre devoir envers la p.itrie, en un moment ou ses destirées vont se décider. »