ULTIMATUM DU JAPON A LA CHINE
8 mai 191 5.
D'européeni e, la guerre va-t-elle devenir mondiale?
Les hostilités entre 1" Austro- Allemagn e et les Alliés se
prolongeaient bien dans les possessions coloniales des
belligérants, mais elles n'avaient pas éclaté jusqu'ici
Gauvain. — T. VIII. 13
er.tre grandes puissances extra-europeenr.es. Le Japon n'était intervenu à Kiao-Tchéou qu'en qualité d'allié de l'Angleterre, et en territoire réputé allemand, quoique chinois théoriquement. Or le voici qui vient d'? dresser à la Chine un ultimatum qui somme le gouvernement de Pékin, de souscrire, avant demain 9 mai, à six heures du soir, à une longue série de conditions aussi dures qu'insolites. D'après les dernières nouvelles, le terme du délai serait peut-être retardé. Malheureusement il est difficile de croire qu'un ajournement modifie la situation. Le Japon semble absolument résolu à saisir l'occasion de la conflagration géi érale pour imposer à la Chine un protectorat à peine déguisé. Déjà la Gazette officielle de Tokio a publié l'ordonnance impériale édictant la loi martiale et la loi sur les réquisitions militaires dans la péninsule de Ko uang-Toung. Le Genro ou Conseil des Anciens s'est prononcé à l'unanimité en faveur des demandes du Cabinet à la Chine. Toutes les mesures sont prises par les Nippons pour recourir à la force dans le cas où le président Yuan-Chi-Kaï ne céderait pas de bon gré.
Comme les négociations extrême-orientales ont un caractère très particulier, nous nous abstiendrons provisoirement d'apprécier la conduite du gouvernement japonais. Si celui-ci demande le plus afin d'obtenir le moins, s'il -limite finalement ses exigences au règlement de litiges qu'il importe de liquider dans l'intérêt des rapports entre les deux pays, son attitude se comprend à la rigueur. Mais, s'il persiste à vouloir imposer à la Chine des conseillers japonais, des écoles et des hôpitaux japonais, des privilèges équivalant à des monopoles en matière de fourniture d'armes et de construction de chemins de fer, enfin la liberté de propagande religieuse
l'intervention de l'italie 195
par les sujets japonais, on sera contraint de voir là une entreprise de domination. Les conséquences en seraient graves. Sans parler des puissances européennes, les États-Unis ressentiraient vivement le coup porté à leur prestige et à leurs intérêts. On ne saurait prêter trop d'attention aux événements qui se préparent en Extrême- Orient.
XE DIFFEREND SINO- JAPONAIS. — ASSURANCES DU JAPON AUX ÉTATS-UNIS. — L'EUROPE EN CHINE.
9 mai 1915.
Le délai de l'ultimatum japonais à la Chine expire aujourd'hui dimanche, à six heures. Il y a maintenant lieu d'espérer qu'il ne. sera pas suivi d'un conflit. D'après une dépêche d'hier, qui paraît confirmée aujourd'hui, le Japon aurait renoncé ■ aux prétentions additionnelles formulées d?>ns une annexe à ses quatre demandes fondamentales. Ces prétentions sont celles dont nous disions hier qu'elles révéleraient, si elles étaient maintenues jusqu'au bout, des intentions de domination. Une dépêche de source japonaise à l'agence Reuter les spécifiait ainsi, après avoir exposé les quatre demandes en question :
Outre ces quatre demandes et tout à fait indépendamment d'elles, il y a plusieurs affaires qui affectent les intérêts matériels de la Chine et du Japon, et que le Japon est très désireux de régler en ce moment dans l'intérêt de l'amitié des deux pays. Ces affaires comprennent la question de la nomination de conseillers, la propriété d'écoles et d'hôpitaux japonais, la question des armes, les chemins de fer, le droit de propager la religion (pas nécessairement le bouddhisme) par des sujets japonais, etc.
Cette énumération, suivie de cet etc., donnait beaucoup à penser. On n'apercevait guère comment un pays soucieux de ses droits souverains, de son indépendance,. de son existence même, pouvait accepter sans discussion, à heure fixe, des conditions de cette nature et de cette étendue. Si nous comprenons bien la dépêche transmise hier par Y Exchange Telegraph — reproduite dans notre Dernière Heure — le Cabinet de Tokio aurait consenti à disjoindre l'annexe de la note contenant les quatre demandes. Cela ne signifierait point qu'il renonce à présenter ou à discuter les desiderata formant l'objet de l'annexe. Mais il laisserait ceux-ci en suspens, en se réservant de les reprendre éventuellement. Le maintien immédiat de la paix en Extrême-Orient ne serait plus compromis, sans qu'on pût en conclure que la pai? y serait assurée pour un temps déterminé. La politique nippore en Chine est telle qu'il est impossible de se flatter que les relations entre les deux pays r.e soient plus exposées à être troublées.
Dans les conjonctures actuelles, la raison de croire à un arrangement pacifique sino-japonais se trouve dans les dispositions des États-Unis. Le Département d'Etat à Washington a communiqué, dans la nuit du 7 mai, à la presse, uï e rote intéressante à ce sujet; Par 'cette voie il informe le public que le Japon a prévenu confidentiellement le Cabinet de Washington de ses demardes à la Chine en l'assurait « qu'il n'avait pas l'intention de porter atteinte à Fin dépendance politique ou à l'intégrité territoriale de la Chine, et que rien de ce qu'il proposait ne constituerait un préjudice — zvouîd discriminate against — à d'autres puissances ayant des traités avec le Japon ou ne porterait atteinte à la politique de la porte ouverte, à laquelle toutes les grardes puissances
-sont attachées ». Le Cabinet de Washington a pris acte de cette déclaration confidentielle, rendue aujourd'hui publique, avec une satisfaction tout au moins apparente. Il ne paraît pas mettre en doute la sincérité du Japon. Comme les Etats-Unis sont une des principales puissances intéressées, on doit supposer qu'ils ont de bonnes raisons de ne pas se montrer inquiets. On sera probablement fixé demain sur ces graves questions.
La politique des sphères d'influence en Chine, dont Guillaume II fut l'initiateur, est une des plus détestables inventions politiques de la fin du siècle dernier. La plupart des puissances européennes n'ont pas la conscience nette à ce sujet. Si elles avaient eu des idées politiques à la place de simples convoitises, elles n'auraient poi-^t médité de dépecer cet immense empire de plusieurs centaines de millions d'habitants, assoupi dans la décrépitude d'une civilisation autrefois raffinée. Elles se seraient bornées à l'abandonner à son pacifisme philosophique et à y faire de bon commerce. Mais, sous prétexte d'y introduire la civilisation, on y a introduit surtout des instruments de destruction. Au Japon également, on a rivalisé de zèle à fournir les armements les plus perfectionnés. Aujourd'hui l'Europe n'est plus maîtresse d'arrêter le cours d'événements qu'elle a préparés inconsciemment.