ITALIEN
13 mai 1915.
Le suprême effort diplomatique et militaire de l' Austro-Allemagne se brise en ce moment contre des obstacles insurmontables. Les jeunes recrues et les vieux réservistes des ?rmées allemandes se font en vain tuer en masses compactes sur les fronts de l'est et de l'ouest. Malgré ces prodigieux sacrifices, la situation militaire de l'Allemagne n'est nullement améliorée. Quand les interventions inévitables de certains neutres se produiront, la grande mécanique de l'état-major général de Berlin, détraquée dès le mois de septembre, sera usée. La machine
diplomatique de la Wilhelmstrasse se trouvera dans un état pire encore. Elle fourr.it en ce moment ses derniers "tours de roue. Guillaume II a eu beau changer les mécaniciens et les faiseurs de boniments ; la pièce ne fait plus recette nulle part. Les derniers coups de tam-trm, au lieu d'électriîer le public, l'ont exaspéré. Hier soir le gouvernement des Etats-Unis a envoyé à Berlin une note très raide, avec demande de garanties pour l'avenir, sur les violations des droits des neutres par la marine de guerre allemande. A Bucarest le parti conservateur s'est prononcé en faveur d'une politique d'acccrd avec la Triple-Entente et a désavoué le chef nominal du parti, M. Marghiloman, attardé dans un neutralisme inconsistant. Mais c'est en Italie que l'échec des manœuvres germaniques est le plus retentissant. [Ces derniers jours, le prince de Bulozu a fait donner les bataillons de réserve de sa garde.]
M. Giolitti est enfin sorti de sa retraite piémontaise et est venu dire à Rome, au roi, au président du Conseil, au ministre des affaires étrangères et à d'autres personnages, ce qu'il avait exprimé en termes sybillins dans la lettre à son ami Peano. Depuis qu'il recommandait dans cette épître fameuse la politique du parecchio, les événements ont marché. Sur les instances extrêmement pressantes de l'Allemagne, l' Autriche-Hongrie s'est résignée à se rallier à des propositions de cessions territoriales à l'Italie. D'après la Stampa, fidèle organe de M. Giolitti, les conditions austro-hongroises seraient finalement les suivantes : cession du Trentin jusqu'aux parties habitées par une population italienne ; cession de la ligne de l'Isonzo avec Goritz ; cession de deux îles de la Dalmatie ; autonomie administrative de Trieste avec exemption du service militaire ; liberté d'action de
l'intervention de litalie 203-,
l'Italie en Albanie avec reconnaissance de l'occupation de Vallona ; facilités douanières et autres concessions commerciales d'importance secondaire. Suivant les déclarations des plus fidèles amis de l'ancien dictateur, M. Giolitti estimerait ces propositions acceptables et déconseillerait la guerre. Il l'aurait même dit assez haut, en dehors de ses entretiens confidentiels, pour que les neutralistes entreprissent une campagne enragée contre le ministère. Les trois dernières journées sont qualifiées par la presse italienne de « journées de nervosité, de fermentation, d'anxiété ». Mais, hier, des paroles claires — parole chiare — - ont été dites par le gouvernement. D'autre part, plusieurs grandes manifestations populaires ont fait entendre non moins clairement h volorté du pays. Après un Conseil des ministres réuni hier mercredi, le gouvernement 2 fait dire qu'après mûre délibération, après un exposé minutieux de la situation, il avait à l'unanimité décidé d'aller jusqu'au bout de la politique où il s'est engagé. Le Giornale d'Italia, organe de M. Sonniuo, a publié hier un article véhément qui peut passer pour le comrr. en taire de cette résolution. Nous en avons reproduit les principaux passages dans notre Dernière Heure d'hier soir. Rarement journal ministériel fut aussi âpre. Le Giornale (Tltalia traite la politique du parecchio et son auteur avec une désinvolture qui aurait suffoqué le public italien du temps, très proche encore, où le moindre grincement de dents du lieu de Droï ero eût réduit au silence les blasphémateurs. La fin de l'article so: comme un appel de clairon : « L'Italie veut sortir avec honneur et avantage de la crise épouvantable qui s'est abattue sur l'Europe, et elle atteindra son but à tout prix. Le pouls des pilotes ne doit pas trembler à l'heure du péril, et il ne tremblera pas. » [En d'autres termes >
le Cabinet Salandra fera front contre toutes les attaques, contre toutes les intrigues ; il ne se laissera pas intimider et, si Von prétend le renverser, il se défendra jusqu'au bout. Donc, si M. Giolitti, d'accord avec lui-même, voulait faire triompher sa politique sur celle du ministère, il devrait commencer par provoquer une crise gouvernementale, qui dégénérerait presque immanquablement en crise nationale, sinon en révolution^
Si peu de sympathie qu'on ressente pour la personne et la politique de M. Giolitti, il est difficile de supposer qu'il veuille aller jusque-là. Il connaît trop et, du moins doit-on le croire, il aime trop son pays pour lui faire courir un pareil risque en un pareil moment. La plus vraisemblable interprétation de sa conduite est sans doute qu'il tenait, avant que l'irréparable fût consommé, à exprimer son opinion personnelle aux personnages responsables. Il a joué trop longtemps un trop grand rôle pour qu'on ait le droit de s'en étonner. Mais, son opinion une fois déclarée, si le gouvernement, avec le consentement du roi, croit devoir passer outre, M. Giolitti peut rentrer tranquillement à Cavour. Il désavoue publiquement les mauvaises intentions qu'on lui prête. Il vient même d'écrire à la Tribuna, autre interprète de sa pensée, pour protester « contre l'accusation d'ingérence illicite et de pression perfide sur les pouvoirs responsables ». Croyons-le donc sur parole et ayons la confiance que la rentrée du Parlement, le 20 mai, sera l'occasion pour les représentants du peuple italien de proclamer la volonté unanime du pays.