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DÉMISSION DU CABINET SALANDRA. — LA REBELLION DES NEUTRALISTES

14 mai 1915.

M. Salandra a remis hier soir au roi Victor-Emmanuel la démission du ministère qu'il préside. La nouvelle de cet événement est arrivée cette nuit à Paris, sans être accompagnée d'aucun commentaire, d'aucune explication. [Mais elle est assez éloquente en soi. Elle justifie malheureusement les réserves que nous nous sommes sentis dans V obligation de faire à diverses reprises et dont la plupart, d'ailleurs, ont été expurgées par une censure vigilante. Nous continuons de ne par voir V utilité de laisser le public dans l'ignorance des faits dont il est appelé à subir les conséquences]

Pour l'instant, dans l'ignorance où nous sommes de ce qui s'est passé dans la soirée d'hier à Rome, il convient de se borner à quelques constatations. Hier matin encore, le Cabinet Salandra semblait unanime et résolu ; il avait parachevé un certain nombre de mesures militaires. Que s'est-il donc passé dans l'après-midi? Deux choses probablement. En premier lieu, d'après des informations reçues ce matin, les ambassadeurs d'Autriche- Hongrie et d'Allemagne ont présenté officiellement les propositions de concessions dont, paraît-il, on s'était jusque-là contenté de parler. Il y a tout lieu de croire que ces propositions sont celles que nous exposions hier ici. [La démarche du prince de Bùlow et du baron Macchio en a déterminé une autre. M. Giolitti a dû dire ou

faire dire à M. Salandra ou au roi que, dans son opinion, les propositions austro-allemandes- méritaient d'être prises en considération, qu'en conséquence la rupture avec les deux anciens partenaires de la Triple- Alliance devait être ajournée. Après avoir consulté ses amis et procédé à une enquête confidentielle, M. Salandra a sans doute acquis la conviction quejoin de rallier à Montecitorio l'unanimité désirée, il se trouverait en présence d'une opposition sérieuse. Dans ces conditions, il n'a pas cru pouvoir passer outre. Ce serait dans ces circonstances qu'il aurait remis au souverain la démission du ministère]

Il n'en résulte pas forcément que sa politique tombe avec lui, ni même qu'il soit hors de jeu. Il est incontestablement soutenu par les meilleurs éléments de la nation italienne. Il est porté par un mouvement national tel qu'on n'en a pas vu depuis des générations dans la péninsule. Il représente l'Italie idéaliste, analogue à celle du risorgimento, qui succède à l'Italie sceptique et matérialiste de ces dernières décades. Il jouissait avec M. Sonnino de la pleine confiance du roi. Pourquoi donc céderait-il ? La Chambre actuelle a bien été élue sous les auspices de M. Giolitti. Mais, depuis les dernières élections, que d'événements imprévus alors 1 Dans toutes les occasions, la Chambre a donné de belles majorités à M. Salandra.

[Elle pourrait le soutenir encore. En tout cas, s'il est dans la crise actuelle deux politiques opposées, il faut qu'elles s'affrontent. Autrement les amis de l'Italie au dehors pourraient croire qu'on leur a joué une comédie où ils ont bénévolement fait le jeu de nos adversaires. Chose plus grave encore sous certains rapports, les interventionnistes italiens seraient en droit de se croire trahis. Ils le supporteraient difficilement.]

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LA CRISE ITALIENNE ET LA TRIPLE-ENTENTE. — LA DÉNONCIATION DE LA TRIPLE-ALLIANCE.

15 mai 1915.

Il ne sert de rien de fermer obstinément les yeux démit le nouveau péril européen qui vient de surgir. Quoi qu'en disent les personnes qui affectent de ne voir dans la crise italienne qu'une affaire intérieure, la démission inopinée du Cabinet Sihndra a une importance internation? le au premier chef. [Elle touche directement les trois puissances alliées qui avaient conclu avec le gouvernement démissionnaire certains arrangements. Il est inouï que Von croie ou qu'on feigne de croire en France qu'il est indifférent à la France que le nouveau ministère italien soit dirigé par les hommes qui s'étaient rangés de son côté ou par celui qui s'attache à démolir leur œuvre. Ce qui est en cause en ce moment, ce qui nous intéresse, ce qui ne peut pas ne pas nous intéresser, c'est le maintien strict, intégral, d'arrangements où la France et ses alliés sont parties.Et aucune personne douée de bon sens ne s'imaginera que ce maintien soit possible avec un nouveau ministère présidé ou inspiré par un homme qui vient de déclarer que les dernières propositions austro- allemandes sont acceptables. Dans des crises comme celle-ci le patriotisme consiste à dire- la vérité, non à la dissimuler II est étrange d'entendre invoquer « la grande voix du canon d'Arras » pour couvrir la voix des hommes qui avertissent loyalement leur pays]

Aujourd'hui nous sommes assez renseignés par les

journaux italiens pour deviner ce qui s'est passé. M. Giolitti a joué le jeu du parecchio avec une maestria consommée. Partisan décidé de la neutralité, persuadé qu'en manœuvrant habilement on pouvait obtenir de l'Austro- Allemagne des concessions suffisantes, il a laissé le Cabinet Salandra suivre la politique d'intervention assez longtemps et assez énergiquement pour que les Cabinets de Vienne et de Berlin deviennent sérieusement inquiets. Il a même laissé dénoncer le traité de la Triple- Alliance. En effet, nous apprenons maintenant que la Triplice a été dénoncée par le gouvernement italien avant la cérémonie de Quarto. Ces deux événements une fois accomplis, les chefs neutralistes se sor.t tournés vers le prince de Bùlow et le baron Macchio et leur ont dit que le moment était venu de passer des promesses vagues aux engagements formels. Il n'est même pas défendu de penser que le prince de Bùlow a vu s'accomplir sans regret des actes qui permettaient à l'Allemagne d'exercer une pression plus efficace sur l'empereur François- Joseph. Celui-ci a cédé. Nous avons déjà dit à quels sacrifices il s'était résigné. M. Giolitti les a trouvés satisfaisants et l'a fait savoir. Là-dessus la bande parlementaire neutraliste s'est déchaînée. La belle union nationale de Quarto s'évanouissait ; seulement M. Giolitti s'en était servi pour réaliser la fameuse combinaison du parecchio.

Pour quiconque connaît les choses d'Italie, d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, il est inadmissible que l'empereur François-Joseph ait consenti les sacrifices en question en échange d'un simple engagement de neutralité. Lui et Guillaume II désirent, veulent autre chose. Ils ne se flattent point de transformer la neutralité italienne en coopération militaire à leur avantage ; ils se

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rendent très bien compte que l'opinion publique dans la péninsule ne le permettrait pas. Mais ils tiennent au concours diplomatique des neutralistes, d'abord pouf chercher à imposer à l'Europe une paix bâtarde, ensuite pour rendre les conditions de cette paix le plus avantageuses possible pour les deux empires. Il suffit de se reporter à la collection de ces dernières semaines de la Stampa pour deviner quelles sont les solutions suggérées à Berlin et quels profits les giolittiens comptent en tirer. Il serait banal en la circonstance de citer Machiavel. Il est plus opportun de citer le Corriere délia Sera d'hier. Voici comment s'exprime le grand journal de Milan : « M. Giolitti a traversé les plans de la Couronne ellemême et du gouvernement pour les faire tomber... Un tel sabotage des intérêts suprêmes de la patrie pouvait être accompli par un fou révolutionnaire, non par un homme qui fait profession d'être dévoué au roi et attaché à son pays. Le cri de révolte qui s'élève aujourd'hui de toutes les foules contre cet homme, et les gestes de violence exécutés à Rome contre ses lieutenants coupables des mêmes machinations reflètent la conscience qu'a ce pays d'une si néfaste erreur. » Le Corriere délia Sera montre ensuite que les concessions austro-allemandes furent dérisoires jusqu'à ce que se produisît « un acte irréparable » du gouvernement italien, c'est-à-dire la dénonciation de la Triple- Alliance. Pais il juge ainsi la combinaison : « On peut croire que l'Autriche a considéré la dénonciation non comme la formalité que nous devions accomplir pour entrer dans une autre voie, non comme l'avis précurseur d'un cartel de défi, mais comme le geste d'un malfaiteur* qui met la main à sa poche pour empoigner son revolver tandis qu'il demande la bourse. Voulons-nous autoriser cette interprétation ? Nous Gauvain. — T. VIII. 14

n'avons qu'à accepter le portefeuille ainsi extorqué. Mais faisons attention : ce portefeuille nous sera donné un peu plus loin sous le réverbère voisin. Eh bien ! M. Giolitti nous conseille d'aller sous le réverbère, même si tout clonne à croire que le portefeuille nous fuira de la main. » C'est le Corriere délia Sera qui parle. Il "ajoute que M. Giolitti a connu, avant M. Sonnino, les dernières concessions autrichiennes. Il achève en déclarant que, si M. Giolitti [tout en étant au courant des accords du gouvernement avec les Alliés] a insisté pour l'acceptation des propositions autrichiennes, « il n'existe pas dans le dictionnaire de mot assez embrasé — rovente — pour définir sa conduite ».

De notre côté, ne cherchons pas dans le dictionnaire, mais voyons où nous en sommes. Ne laissons pas dire que ce qui se passe en Italie ne nous concerne pas et veillons à ce que ne soient pas compromis les graves intérêts européens engagés dans la crise où l'Italie vient d'être jetée.

M. SALANDRA CHARGE DE RECONSTITUER LE CABINET ITALIEN. — LA DEROUTE DES NEUTRALISTES.

16 mai 1915.

Il est à peu près certain maintenant que la crise italienne s«ra résolue conformément aux grands intérêts nationaux et à l'honneur international, défendus avec autant de prévoyance que d'énergie par le Cabinet Salandra-Sonnino. Il ne sera formé ni de ministère Giolitti.

ni de ministère giolittien sans M. Giolitti. M. Ms.reor-i, le vénérable président de la Chambre des députés, a compris rapidement 1?. situation. Après avoir accepté sous réserve le mandat du roi de fermer éventuellement un nouveau ministère, il s'est rendu compte qu'un Cabinet dit de conciliation et it impossible dans les creonstances actuelles. Au point où en soi t les choses diplomatiquement et militairement, il fallait choisir entre usa gouvernement eau ferait la guerre prévue par MM. Salandra et Sonuino, et un gouvernement qui, désavouai t ces deux hommes d'État responsables, se déciderait poi r la paix et l'acceptation des propositions autrichiennes. Aucune conciliât: , enne transaction, aucune traj tion n'était possible. Après réflexior, le roi l'a reconnu. En conséquence, il a ce- finné sa ce: fiance à M. Salandra et l'a chargé de reconstituer le Cabinet. A midi la nouvelle n'est ] . officielle ; mais on la donne comme authentique. Vrdsembl .blemeut M. Sciai dra délire faire connaître en même temps h. nouvelle investiture du roi et la composition du Cabinet reconstitué.

Suivant les in formations les plus dignes de foi, M. Salandra conserver., tons ses anciens collaborateurs sans aucune exception . Il montrera de cette façon qu'il y avait unanimité dans le Cabinet démissionnaire pour tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il voulait f.ûre. Seulement il désire en outre s'adjoindre quelques nouveaux collaborateurs dont la présence à ses côtés donnera un caractère national, sans distinction de parti, au gouvernement qui s'est donné pour mission d'achever l'unité nationale. Il a pensé tout d'abord à M. Bissokti, chef des socialistes non officiels — c'est-à-dire non inféodés au giolittisme — , à M. Burzil .ï, le député irrédentiste d'extrêmegauche bien connu, et à M. Boselli, ancien ministre, atta-

ché au parti conservateur-libéral. Peut-être demandera t-il aussi la collaboration de M. Girardini, député radical indépendant, et de M. Fera, qui appartient à la fraction patriotique de l'ancienne majorité giolittienne. Les uns et les autres seraient ministres sans portefeuille. Le programme du second Cabinet Salandra est tout prêt ; c'est celui du premier, avec les récents accords diplomatiques conclus avec la Triple-Entente pour base ; c'est la guerre.

La rébellion des neutralistes contre la politique nationale du gouvernement n'aura servi qu'à les discréditer. MM. Salandra et Sonnino se sont comportés dans cette crise avec une parfaite loyauté. Quand M. Giolitti crut devoir venir à Rome mener en personne la campagne contre l'intervention militaire et pour l'accord avec l'Austro- Allemagne, le gouvernement tint à le mettre au courant de la situation diplomatique dans les plus petits détails. Le Giornale d'Italia, organe de M. Sonnino, déclare en effet ce matin : « Rien, absolument rien, ne fut tu à M. Giolitti de ce que le ministère, se prévalant des amples pouvoirs à lui conférés par la Chambre à plusieurs reprises, avait légitimement accompli. M. Giolitti reçut ample et précise connaissance des actes diplomatiques accomplis par le ministère, mais il ne se trouva pas d'accord avec celui-ci sur les conséquences logiques à tirer de ces actes ». C'est donc en pleine connaissance de cause que M. Giolitti organisa l'opposition. En outre c'est lui qui, le premier, avant M. Sonnino, avant M. Salandra, avant le roi, reçut communication des dernières propositions autrichiennes. Ce fait est irréfutablement établi. M. Giolitti prit donc ouvertement la posture d'un intermédiaire du prince de Bùlow et du baron Macchio, négociant contre le ministère au pouvoir investi de la con-

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fiance du roi. Cette attitude anormale de l'ancien dictateur n'était pas tolérable. Il fallait trancher dans le vif. M. Salandra remit donc sa démission au roi afin que le souverain pût décider en toute liberté. Mais cette démission n'était pas une capitulation ; au contraire elle devait permettre à MM. Salandra et Sonnino de mieux se défendre.

Ils se défendirent en informant le pays, par la presse, du véritable état de choses. Ils firent annoncer que la Triple-Alliance avait été dénoncée avant les fêtes de Quarto, et [que des pactes — patti — avaient été conclus avec la Triple- Entente.] Ces [deux] révélations produisirent une immense émotion dans toute l'Italie et un revirement chez les neutralistes. On eut immédiatement l'impression très vive que le pas décisif avait été franchi par le Cabinet démissionnaire — auquel la Chambre avait conféré pleins pouvoirs — et qu'on ne pouvait plus retourner en arrière. [Une clameur d'indignation s'éleva de toutes parts contre M. Giolitti. Comme le disait le Corriere délia Sera dans le passage que nous avons cité hier, on ne trouve pas dans le dictionnaire de mot assez flétrissant pour qualifier la conduite d'un ancien président du Conseil qui, connaissant les engagements formels du gouvernement, poussait son pays à les violer^ « Nous ne voulons pas être la Turquie, s'écrie aujourd'hui le Corriere deila Sera. Nous ne tolérons pas qu'il nous vienne des envoyés d'Allemagne et d'Autriche intriguer pour faire et défaire les ministères. Nous préférons tout à l'humiliation. » Et notre loyal confrère milanais conclut ainsi : « On ne peut pas retourner en arrière. Il n'est aucun État au monde qui puisse manquer à ses engagements sans fouler aux pieds son honneur et sans s'exposer au mépris universel. Qui conçoit un ministère qui déchire les pactes

rations ellemeut et légitimement conclus par son prédécesseur conçoit un État et une nation tels que l'Italie ne peut et ne doit pas être. Même les petits Etats qui sont au dernier degré de la civilisation et de la considération internationale doivent conserver une certaine pudeur... Qui n'a pas le sens de tout cela r.e peut pas être un homme politique et encore moins aspirer à gouverner la nation dans un moment solennel comme celui-ci. »

Voilà de belles et fortes paroles. Le Giomale (Tltalia n'en prononce pas de moins énergiques : « Vivedieu! s'excLme-t-il, nous ne réussissons pas à comprendre comment on n'a pas compris dans les couloirs que nous donnions un spectacle digue des petites républiques américaines les plus nu 1 f .ir.ées et que nous allions trahir notre parole, c'est-à-dire notre honneur, c'est-à-dire l'honneur national. » [Ce sont les mots roventi qu'il fallait pour marquer' au fer rouge une certaine politique^ Nous saluons avec fierté l'Italie nouvelle, dont la presse italienne digne de son rôle nous présente aujourd'hui l'image frémissante. Le journal de M. Sonuiao ensevelit l'autre Italie dans cette phrase qui est un linceul : « L'Italie des compromis pailementaires, cor.çue et nourrie pav M. Giolitti, ne pouvait finir que comme çu »

LE SECOND MINISTÈRE SALANDRA. — LES MANIFESTATIONS CONTRE LES GIOLITTIENS. — MENACES DE GREVE GÉNÉRALE.

17 niai 1915.

La confirmation des pouvoirs du ministère Salandra est officielle depuis hier soir. A trois heures de l'après-

midi un communiqué gouvernemental a fait connaître que le roi refusait la démission du ministère qui restait "tout entier à son poste. Dans cette forme, La nouvelle n'était peut-être pas absolument exacte. En effet, dans l'intervalle de la démission de M. Salandra et du refus officiel de cette démission, le roi, tout en ayant réservé sa décision, a offert à M. Marcora d'abord, puis à M. Carcano, la mission de constituer un nouveau ministère. Victor-Emmanuel III n'a pas seulement pressenti ces deux personnages ; il a fait à l'un et à l'autre une offre positive. Le Giornale d'Italia fournit à ce sujet des précisions formelles. Constitutionnellement la situation était -donc anormale. Mais elle était légale. Elle était aussi mieux appropriée aux circonstances. Pour la définir exactement, il aurait fallu plutôt dire que M. Salandra avait mis sa démission à la disposition du souverain et que celui-ci, avant de l'accepter, voulait s'assurer de la convenance et de la possibilité de former un autre Cabinet. Seulement, si cette formule avait été employée, le geste de M. Salandra eût paru moins énergique, Le roi moins libre, et les personnages consultés auraient pu se dérober sous prétexte que la situation n'était pas assez nette.

Quoi qu'il en soit, le Cabinet Salandra-Sonnino reste au pouvoir. Il reprend la direction des affaires avec un prestige accru, avec les encouragements et les acclamations de l'immense majorité du pays. Les manifestations populaires de la semaine dernière avaient pris rapidement un tel caractère qu'un Cabinet giolittien n'eût pas * vécu quarante-huit heures. D'un bout à l'autre de la péninsule, une tempête d'imprécations s'était déchaînée [contre « le traître », contre « le vendu ».] Les cris de : 0 A mort les traîtres ! A bas les vendus ! A mort les bar-

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bares! » retentissaient partout, dans les meetings, dans les rues, dans les clubs. A Rome, dans la rue Viminale, on élevait. des barricades. Les notables giolittiens 'étaient hués et pourchassés. Au ministère des finances, à la nouvelle que le « cher Peano » se trouvait dans la salle de la commission centrale des impôts directs, des centaines d'employés se précipitaient vers la salle en criant : c A bas les traîtres à la patrie ! A bas le sicaire de Bùlow! » M. Peano n'était plus là quand les employés arrivèrent dans la salle. Un fonctionnaire supérieur ayant tenté de les rappeler à la discipline, ils s'écrièrent : « Qu'on ne nous parle pas de discipline! A bas le malfaiteur de Dronero! A bas le deplorato de la Banque romaine! A bas le stipendié du kaiser! » Des cortèges de fonctionnaires de tous les grades, y compris les plus élevés, parcouraient les grandes voies de Rome. Pendant deux jours, suivant l'expression du Giornale d'Italia, « le plébiscite de la conscience nationale surgit de toutes les villes ». Qui aurait pu résister à ce courant ? M. Giolitti a mesuré maintenant la profondeur de son impopularité. Avec sa lucidité coutumière le Corriere délia Sera du 16 mai dresse le bilan de la crise : « Ceux qui, pour s'être trop occupés des seuls couloirs de Montecitorio, avaient fini par se figurer l'Italie à l'image d'un couloir de Montecitorio, ont eu un brusque et dur réveil ; ils doivent aujourd'hui se sentir dégoûtés. » Pour notre part, nous n'avons jamais douté de l'Italie véritable, ni jamais caché notre dégoût pour la politique de couloirs. Nous ne nous en repentons pas.

Le Cabinet Salandra reconstitué tiendra demain son. premier Conseil. Il devra prendre des résolutions de la première importance. Il fixera tout d'abord la date dela réunion de la Chambre. La date du 20 mai, choisie

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avant la crise, ne sera peut-être pas maintenue. M. Salandra désire probablement se présenter devant le Parlement avec des faits accomplis. Il n'a plus besoin de demander préalablement la confiance de la Chambre ; il possède la pleine confiance du pays et aucun groupe de députés n'osera plus élever de protestation. Les derniers giolittiens eux-mêmes s'inclineront sans murmure. Tout au plus balbutieront-ils, pour excuser leur attitude d'hier, qu'ils ne savaient pas où en étaient les choses. Les socialistes dits officiels forment une petite phalange qui a conservé jusqu'à ces derniers temps des relations avec les socialistes allemands. Toutefois ils ne tenteront rien de sérieux. Leur comité vient de proclamer la grève générale dans tout le pays. Mais cette manifestation sera platonique. La grève générale proclamée pour le 15 mai à Milan, à l'occasion des funérailles d'un ouvrier tué dans les bagarres précédentes, n'a pas eu de suites. Celle qu'on organise n'en aura pas davantage. Rien ne peut plus arrêter aujourd'hui le cours du destin.

DÉCLARATIONS DE M. DE BETHMANN-HOLLWEG SUR LES CONCESSIONS OFFERTES A L'iTALIE PAR L'AUTRICHE.

19 mai 1915.

L'intervention militaire de l'Italie dans la conflagration européenne n'est plus mise en doute par personne aujourd'hui. A Rome les neutralistes ont baissé pavillon ; on s'attend à ce qu'ils se rallient demain, à Montecitorio, sous le drapeau irrédentiste. M. Giolitti est reparti pour Cavour. Le « cher Peano » et le « cher Mala-

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godi », à qui il avait adressé les deux lettres destinées à renverser le ministère et rétablir l'alliance austro-allemande, sont devenus invisibles et muets. La .guerre est virtuellement déclarée, dit le Giornale d'Italia, par la volonté concordante du roi, du gouvernement et de la nation. « Grâces en soient rendues aux dieux! s'écrie le journal de M. Sonnino. Mais la guerre .que nous allons entieprendre n'est pas seulement une gueire de libération ; c'est aussi une gueire de civilisation. » Englués dans la politique des compromis parlementaires, les giolittiers avaient perdu de vue cet aspect de h question. A h réapparition de l'ancien dictateur sûr la scène diplomatique au moment critique, ils avaient cru leur partie gagnée. Un d'eux proclamait dans les couloirs de Montecitorio que « les actions du neutralisme étaient montées aux étoiles ». Elles sont maintenant retombées au plus bas des couloirs. Les manœuvriers parlementaires avaient oublié le pays. « La campagne giolittienne, dit le Corriere délia Sera du 17 mai, a été une comédie à la représentation de laquelle on n'a tenu aucun compte du pays, qui était toute l'Italie, et toute l'Italie a fait baisseï le rideau précipitamment. »

Cette opposition entre les politiciens qui vivent de la politique et les masses laborieuses et intelligentes qui font vivre, matériellement et moralement, un grand pays, est la caractéristique la plus frappante de la crise qui vient de se dénouer. Le Giornale d'Italia fait très justement observei que le mouvement national dont on vient de voir les effets irrésistibles n'a rien dont les traditionalistes de gouvernement puissent se scandaliser ou s'inquiéter : « Nous pensons au contraiie, dit-il, que l'histoire enregistrera en letties d'oi cette sainte explosion de la colère populaire déterminée par les flus purs sen-

"timents : la foi dans la parole jurée, la défense de l'honneur et de l'ave air de La patrie, le dédain des intrigues intérieures et des manœuvres de l'étranger. » On ne peut plus s'imaginer, à l'heure actuelle, un retour offensif des neutralistes ; à peine auraient-ils ouvert la bouche qu'ils seraient pulvérisés.

Demain. jeudi les décisions définitives seront publiées. Dans la matinée le gouvernement fera distribuer aux membres du Parlement un Livre Vert qui sera le prologue de la rupture diplomatique. Ce recueil officiel ne contiendra pas toutes les pièces relatives au conflit européen. Elaboré en Vue d'éclairer le- Parlement sur la situation présente, il doit seulement établir que l'Italie a manifesté à l'Autriche-Hoigrie, depui' le commeacerrrent de la crise européenne ,uue patience et un esprit de conciliation poussés aux dernières limites, et que la responsabilité de la rupture retombe entièrement sur le Cabinet de Vienne. Il renfermera certainement quelques pièces -mettant en lurnière le double jeu de l'Austro-Allemagne. C'est sans doute pour parer le coup que le chancelier allemand a divulgué hier au Reichstag la teneur officielle des concessions que les gouvernements des deux empires avaient propesées à l'Italie. En produisant cette liste d'apparence imposante, M. de Bethmann- Hollweg se flatte sans doute de provoquer en Allemagne des sentiments d'indignation contre les prétentions de l'Italie. Dans l'état d'esprit où se trouvent les Allemands, il n'aura probablement p-as de peine à réussir. Mais les hommes qui réfléchissent aboutiront à des conclusions bien différentes.

Tout d'abord les propositions en question n'ont été présentées officiellement qu'après la dénonciation de la Triple- Alliance [ et la conclusion des arrangements entre

V Italie et la Triple-Entente] Elles revêtent donc un caractère [à la fois injurieux et] précaire ['.injurieux, puisque le gouvernement italien ne pouvait les accepter qu'en violant sa parole ; précaire] puisque les puissances qui les soumettaient à Rome cédaient évidemment à la pression des circonstances en se réservant de revenir sur leurs concessions dès que l'Italie aurait coupé les ponts entre elle et les Alliés. Ensuite, d'après leur teneur même, les concessions étaient illusoires. Aucune limite territoriale n'était fixée ; rien de définitif n'était stipulé ; aux termes de l'article 10 « des commissions mixtes seraient désignées pour régler les détails de l'accord », c'est-à-dire que Wltalie se fût mise à la merci de l'Austro-Allemagne qui aurait trouvé, dès qu'elle l'eût voulu, un motif de rupture dans la discussion des « détails de l'accord ». Ces détails n'étaient pas de mince importance. L'article premier visait la « cession d'une partie du Tyrol habitée par les Italiens ». La commission mixte de délimitation aurait-elle jamais pu s'entendre à ce sujet ? Quel critérium aurait-elle pris ? Et puis chacun sait que, pour des raisons stratégiques, l'Italie revendique dans le Tyrol des vallées dont une partie est habitée en majorité par des Allemands. L'article II est également vague. Il stipule la « cession de la rive occidentale du fleuve Isonzo en tant que la population soit uniquement italienne ». Cet « uniquement », s'il est authentique, est d'une ironie qui n'a pas dû être goûtée à la Consulta. L'article III confère bien à la ville de Trieste la qualité de ville libre impériale, pourvue d'une administration « qui aurait le caractère italien ». Mais qu'est ce caractère italien, et qu'est-ce que l'Italie gagnerait à cette transformation phraséologique ? Le désintéressement de l'Autriche- Hongrie en Albanie — articles IV et V — est sans va-

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leur. En effet le sort de l'Albanie dépend d'autres puissances. Que veut dire encore l'article VI avec « la prise en considération spéciale des intérêts nationaux des Italiens résidant en Autriche-Hongrie ? » C'eût été une mine inépuisable de discussions et de conflits. Quant à la « promesse de prendre en considération d'une façon bienveillante les autres vœux italiens sur les questions relatives à l'ensemble de l'accord » — article 8 — c'était un bon billet. En somme rien n'était réglé ; par contre, on accumulait les malentendus. Vaincue, l'Austro- Allemagne ne cédait rien qu'on ne lui eût déjà pris. Victorieuse, elle se réservait de retirer tout ce qu'elle avait cédé sur le papier. Demain l'Italie montrera le cas qu'elle fait de la diplomatie germanique.

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